BD: ce business des dédicaces qui dérange les dessinateurs

Une dédicace de Manara
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Une dédicace de Manara - © rtbf

Depuis quelques années, le développement du commerce sur internet a permis l’apparition d’un nouveau business de la BD, qui dérange profondément les dessinateurs. Des fans peu scrupuleux, font la file pour obtenir des dédicaces exclusives, puis s’empressent de les vendre, parfois pour plusieurs centaines d’euros. Les auteurs n’apprécient pas de voir ces dessins qu’ils considèrent comme des cadeaux en vente sur le web.

C’est toujours un moment fort du Festival de BD d’Angoulême. Chaque matin, avant l’ouverture des " bulles " (les tentes où ont lieu le festival), des dizaines de fans font la file devant les portes. Ce sont des chasseurs de dédicaces, prêts à tout pour obtenir un dessin de leurs auteurs préférés.

Lorsque les portes s’ouvrent, c’est la ruée. Tel un troupeau de gnous en migration annuelle, plus d’une centaine de fans foncent vers les lieux de dédicaces. Le but : être le plus près possible de la table à dessin de l’auteur, de façon à avoir l’assurance d’obtenir une dédicace.

La course folle

C’est une course épique où seuls les plus solides s’imposent. Les téléscopages violents de thermos et autres tabourets de camping pliants, qui assurent le confort du chasseur de dédicace pendant les longues heures de files, ne sont pas rares. Pour être clair, il ne faut pas y aller avec ses enfants…

Au-delà de l’anecdote, cela montre l’acharnement de certains fans désireux de décrocher une dédicace. Les éditeurs sont d’ailleurs bien conscients du problème.

Pour éviter tout débordement, ils ont été obligés de mettre au point des systèmes de tirage au sort pour les auteurs les plus populaires. On distribue une centaine de tickets aux amateurs de dédicaces. Seuls ceux qui ont un des 15 tickets gagnants recevra un dessin. De quoi éviter des quasi émeutes selon les spécialistes…

Julia Souchal, responsable des dédicaces sur le stand "Glénat" du festival d’Angoulême, explique que l’ "on doit le faire pour les auteurs les plus connus. Quand Manara, qui quitte rarement l’Italie, se déplace, il attire un maximum de monde  Si on laisse faire, tous les amateurs vont acheter un album puis c’est la ruée vers le lieu des dédicaces. L’année passée, on a eu des bagarres. Le fan déçu n’est pas toujours facile à gérer".

"D’un autre côté, on peut pas laisser les dessinateurs sur la table à dessin pendant huit heures, pour satisfaire tout le monde. Ceux qui l’ont fait en sont sortis épuisés".

Sur d’autres stands, on a renoncé à la technique du tirage au sort, elle n’était pas assez efficace. "On a découvert que certains fans revendaient leurs tickets gagnants… Un vrai commerce." nous explique Clotilde Palluat , responsable des salons BD chez Dargaud. "Dorénavant, lorsqu’un auteur connu doit dédicacer, on n’annonce plus rien. Il s’installe à la table de dédicace discrètement. En quelques minutes les fans le repèrent et une file se forme. L’auteur fait un certain nombre de dessins puis se contente de signatures pour les autres"

Un commerce émergeant

Cette vente de tickets donnant droit à une dédicace est loin d’être un phénomène isolé. Les petits dessins offerts en plus par les dessinateurs deviennent l’objet d’un véritable commerce. Il n’est pas rare de voir des fans de BD, dans les allées des festivals, qui tentent de revendre une dédicace qu’ils viennent à peine de recevoir.

D’autres vont plus loin. Ils en font un véritable business. Ils s’organisent à plusieurs pour récolter un maximum de dessins en une journée, et puis le soir, ils les mettent en vente sur internet. Ebay se transforme alors en une galerie d’art spécialisée en BD. Les prix varient de quelques dizaines d’euros pour les auteurs moins connus jusqu’à plusieurs centaines d’euros pour des vedettes médiatiques comme Zep (dessinateur de Titeuf) ou Marini (dessinateur du Scorpion).

"Ce qui rapporte le plus, ce sont les dédicaces d’auteurs décédés" nous explique Yvan Plamandon, un libraire québécois qui vient chaque année à Angoulême. "Les amateurs savent qu’ils n’ont plus aucune chance d’en avoir une en faisant la file. Ils n’ont pas d’autre choix que de les acheter".  Yvan Plamandon s’est fait une spécialité de la vente de dédicace. Il a récupéré la collection d’un organisateur de festival BD au Québec. Il écoule à présent son stock lentement. Ses prix vont de 300 euros pour un Roba (dessinateur de Boule et Bill) à 1000 euros pour un dessin de Moebius.

"Les planches originales sont hors de prix. Dès qu’il s’agit d’un auteur comme Franquin, Hergé ou Bilal, elles se retrouvent en salle de vente publique, et les prix dépassent allègrement les 10 000 euros. Ça devient de la spéculation. C’est impayable pour un simple amateur. Ils se rabattent donc sur des dessins plus accessibles comme les dédicaces".

Évidemment, ces ventes intempestives de dédicaces sur internet embarrassent les auteurs. Pour Zep, le dessinateur de Titeuf : "Si j’avais dix ans et que j’apprenais que l’album que j’ai fait dédicacer il y a deux ans vaut aujourd’hui 50 euros, je serais tenté de le vendre aussi. Mais si ce sont des professionnels qui font la queue pour le vendre le lendemain, je trouve ça un peu triste, mais on ne peut pas l’empêcher".

Marini le dessinateur de la série "Le Scorpion" est un peu plus virulent. Il n’a pas apprécié de découvrir ce genre de ventes sur eBay.  "C’est un peu énervant, mais c’est un truc qu’on ne peut pas contrôler. C’est un peu comme si on vendait le cadeau que nous avions offert. Pour une dédicace, on n’est pas payé, ni par l’éditeur, ni par le festival. C’est un petit plus pour les fans. C’est à chaque fois une petite performance. Certains se font payer pour leurs dédicaces. Peut-être qu’à l’avenir il faudra en passer par là".

 

Dédicaces payantes

Yvan Plamandon tient le même discours : "Aux Etats-unis, les auteurs payent l’emplacement qu’ils occupent pour faire des dédicaces dans les festivals. Leurs tarifs vont donc de 20$ pour une simple signature à 50 $ pour un dessin, voir 200$ pour quelque chose de plus raffiné. En Europe, tous les auteurs ne gagnent pas bien leur vie, ce ne sont pas tous des vedettes. Pourquoi ne pourraient-ils pas vendre leurs dédicaces. Là-bas, ça n’offusque personne".

Pour le moment, les dédicaces payantes sont encore l’exception en Europe. Mais si le phénomène des ventes sur internet prolifère, les auteurs pourraient être tentés de récupérer une partie de ce business qui, après tout, leur échappe injustement. Ils ne perçoivent pas de droits d’auteur sur ces dessins.

 

La mauvaise aventure de Roger Leloup

Roger Leloup est le père de Yoko Tsuno. A plus de 80 ans, il a vécu d'innombrables anecdotes en séances de dédicace. Des bonnes bien sûr comme ces dessins qui débouchent sur le sourire d'un enfant, et de moins bonnes, comme celle où il a vu un de ses dessins de Yoko vendu 400 euros sur Ebay, quelques heures à peine après l'avoir dessiné...

 

Mais c'est une autre mésaventure qui a été particulièrement désagréable pour lui. "J'ai l'habitude de faire mes dédicace au stabilo gris-mauve. Un jour, j'ai reçu un coups de téléphone d'un fan qui me demandait comment on pouvait l'effacer. Il avait racheté une dédicace, elle ne portait évidemment pas le bon prénom. Il voulait le remplacer par le sien. Il m'a même demandé si j'étais d'accord de le faire. Je n'en croyais pas mes oreilles et j'ai évidemment refusé ! Je ne suis absolument pas contre les dédicaces" précise Roger Leloup "mais je n'apprécie pas la valeur que certains donnent à tout cela".

 

Ce type d'incident n'a guère encouragé Roger Leloup à se relancer dans de nouvelles séances de dédicaces. Il en fait encore parfois pour faire plaisir à un proche... "C'est toujours le soir, après minuit, lorsque j'en ai fini avec mes 10 heures de dessins quotidiens pour mes albums de Yoko. C'est là qu'est l'essentiel et c'est là que je fais plaisir à mes fans". 

Reste que la disparition, un jour ou l'autre des séances de dédicaces serait sans doute une catastrophe pour tous les vrais fans de BD, qui font parfois la file pendant des heures pour un simple croquis, et qui considèrent ces dessins comme des cadeaux  inespérés qui font encore pétiller leurs yeux lorsqu’ils les reçoivent.

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