Angela Merkel veut un "internet européen": est-ce faisable ?

Angela Merkel
Angela Merkel - © JOHANNES EISELE - BELGAIMAGE

Angela Merkel et François Hollande discuteront ce mercredi, lord d’un conseil des ministres franco-allemand, de la création d’un réseau internet européen. Une ambition impossible à mettre en pratique, selon des experts interrogés par la presse française et américaine.

Angela Merkel l’a affirmé ce samedi : elle veut placer les communications des Européens hors de portée des Américains et voudrait pour cela créer un "internet européen". "Nous allons parler avec les fournisseurs d’accès européens pour offrir plus de sécurité à nos citoyens, pour que personne n’ait à envoyer des mails ou des informations de l’autre côté de l’Atlantique", a-t-elle déclaré.

Le site 01.net s’interroge sur la nature exacte des propositions de la chancelière. "S’agit-il de sécuriser les données personnelles ou celles des entreprises ? Faut-il se protéger vis-à-vis des géants du web ou face à la NSA ? Ou les deux ? Et de quels services parle-t-on réellement : l’email, les réseaux sociaux, le trafic IP en général ?"

Selon Numerama, l’intervention serait plus législative que technique, s’agissant d’obliger les prestataires à stocker et traiter les données localement.

Mais quelle que soit exactement l'idée d'Angela Merkel, la presse française et américaine est unanime: c'est infaisable... ou en tout cas, très difficilement.

Ne plus utiliser les services américains ?

Edward Snowden, l’homme à l’origine des révélations sur l’espionnage de la NSA, lui-même a estimé dans une interview à l’ARD que cela ne protégerait pas l’Europe de la NSA. "Si la NSA peut sortir des réseaux de télécommunications chinois des messages, elle peut probablement réussir à obtenir des messages échangés sur Facebook en Allemagne".

01.net a interrogé sur le sujet un ingénieur réseaux. Il explique que si le but est d’empêcher que les flux IP entre deux points en Europe ne transitent par les USA, c’est déjà le cas. "Les pays européens sont très interconnectés entre eux. Les flux n’ont pas besoin de sortir de l’Europe pour arriver à destination. Et c’est ainsi déjà depuis des années".

Mais, précise-t-il, il serait difficile d’empêcher que rien ne passe jamais par les Etats-Unis. " Pour le garantir, il faudrait modifier les politiques de routage de tous les opérateurs européens. Ce serait fastidieux et diminuerait la résilience du réseau Internet qui repose justement sur sa capacité à prendre des chemins différents quand d’autres sont bouchés ".

Et 01.net de conclure que si le but est seulement d’empêcher les emails des Européens de passer par les Etats-Unis, encore faudrait-il les convaincre de ne plus utiliser les services américains, comme Gmail.

"Une frontière européenne à l'internet"

Un expert interrogé sur France24 estime pour sa part que ce qu’Angela Merkel souhaire, c’est "une frontière européenne à l’internet". Un concept difficilement adaptable à l’internet mondiale, estime Jean-François Beuze, expert de la sécurité des réseaux informatiques, car la meilleure solution consisterait à forcer Google, Apple, Facebook et Amazon à stocker les données des Européens en Europe.

Or, selon des experts interrogés par le Financial Times, forcer des entreprises à stocker les données concernant les Européens en Europe n’est pas faisable, cela ne prend pas en compte la façon dont internet fonctionne, ni le fait que les entreprises américains ont l’obligation légale de fournir les données à la NSA, peu importe leur lieu de stockage.

Sur France24, l’expert Jean-François Beuze note également que de toute façon les infrastructures réseaux sont en partie d’origine américaine et que la NSA y a probablement accès. Il faudrait donc remplacer tous les modems, routeurs et réseaux en fibre optique par du "made in Europe". Difficile.

Des sociétés américaines avertissent également, dans le Financial Times, sur le fait que créer différents réseaux fragmenteraient l’internet, jusqu’à créer toute une série de petits systèmes régionaux. D’autant que la France et l’Allemagne ne sont pas les premiers à envisager cette option.

La présidente brésilienne Dilma Roussef a également évoqué en 2013 la création des routes ne passant pas par les USA pour les données internet de son pays. Cela a provoqué une levée de boucliers des Google et autres, pas du tout disposés à construire à grands frais des centres de stockages de données dans ce pays.

Pour Tim Berners-Lee, "le père du web", l’idée que l’internet puisse être fragmentée, "nationalisée" est mauvaise. "Je veux un web qui soit ouvert, qui fonctionne à l'échelle mondiale, qui marche du mieux possible et qui ne soit pas nationalisé", a-t-il déclaré à Wired, déclarations traduites par Numerama.

Sur ce point, il est d’accord avec la Commission européenne. Neelie Kroes a ainsi affirmé que "Internet a été inventé par des universitaires. Il a des valeurs fondamentales incroyables qui se retrouvent dans son architecture : des notions comme l'ouverture, la transparence et le partage. Ce n'est pas hiérarchique, mais collaboratif. (...) Mais parce que d'autres n'aiment pas l'ouverture et la transparence, ils préfèreraient une gouvernance plus traditionnelle : hiérarchique et d'État à État. (...) Nous ne voulons pas le contrôle d'Internet par les gouvernements".

J.C.

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