Aden, la maison d'édition qui ne voulait pas mourir à 15 ans

La librairie Joli Mai, qui abrite la maison d'édition Aden
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La librairie Joli Mai, qui abrite la maison d'édition Aden - © W. F./RTBF

Ce fut un petit tremblement de terre dans le monde bruxellois de l’édition. Il en a fallu de peu pour que la maison d'édition Aden ne mette la clé sous la porte. Depuis quelques années, Gilles Martin, son fondateur, avait réussi à l'imposer dans le paysage culturel francophone. Histoire d’une maison d’édition originale et engagée, qui s'est battue pour ne pas disparaître.

Une enseigne toute simple en plein cœur de Saint-Gilles invite le curieux à pousser la porte. Des livres, beaucoup de livres, et un décor chaleureux.

Joli Mai est une exception dans le monde des librairies. A l'heure où des dizaines d'entre elles disparaissent, le lieu affirme pleinement sa spécificité. Ici, pas de romans à succès, ni de sorties littéraires.

Les clients ont certes le choix, mais ce sont des titres plus particuliers qui leur sont proposés.

Entre les caisses et les étagères, on s'affaire: déballer, trier, commander. La librairie est rarement vide, même si ce n'est pas la foule des grands espaces comme la Fnac ou Filigranes. Mais ici, l'ambition est ailleurs, et le visiteur s'en rend rapidement compte.

Après quelques conseils, Thomas a choisi.

Un vrai choix de libraire, c'est la marque de fabrique de Joli Mai.

Apéros littéraires, rencontres avec des auteurs, débats: les amateurs ne s'en lassent pas, les curieux semblent apprécier.

 

Ce mardi matin, Gilles Martin est là pour orienter, conseiller, proposer. Il est la cheville ouvrière de la librairie. Le lieu attire un public de proximité, mais est aussi devenu une adresse connue au-delà de Saint-Gilles.

"Les gens se déplacent parce qu'on a un fonds un peu particulier", explique-t-il.

"On trouve des bouquins pointus, des éditeurs belges de poésie par exemple. Mais on fait aussi une sélection assez politique au niveau des livres d’éditeurs français". Un mélange qui donne une identité assez forte. Et qui profite aussi de la vie saint-gilloise de quartier.

Aden: "poil à gratter" dans le monde de l'édition belge

Cette identité particulière, la librairie Joli Mai la cultive. Mais son histoire reste liée à une maison d'édition: Aden. "J'ai fondé Aden il y a maintenant presque 15 ans", explique Gilles.

"Le but était d'attraper des idées un peu poil à gratter par rapport au système d'idéologies dominantes, et de transformer ces idées dans un format que je trouvais très noble, à savoir le livre papier".

"Et donc est venue cette idée de fonder cette maison d'édition, indépendante, et pas axée sur le profit, pour éditer des textes de penseurs alternatifs".

"Maison d'édition indépendante, pas pour faire du fric, mais parce qu'on a des choses à dire": le projet, "à vocation citoyenne", prend forme. Et atterrit dans un lieu particulier: la librairie du même nom.

"Prendre son bâton de pèlerin"

La maison d'édition se chargeait d'éditer des livres de penseurs comme Noam Chomsky, Henri Allègue, Angela Davis, mais aussi des œuvres littéraires. Et la librairie en était le prolongement naturel.

"Rapidement on a voulu s'ouvrir à de nouveaux partenariats, en particulier des petits éditeurs belges indépendants, et on a créé le concept 'Joli Mai'".

La maison d'édition Aden a donc grandi en 15 ans, profitant aussi de l'espace offert par la librairie. Un atout précieux pour un projet d'édition qui se veut vivant et engagé.

Fonder une maison d'édition et faire imprimer des livres peut paraître ambitieux.

Mais les difficultés sont ailleurs, explique Gilles, et il s'en est rapidement rendu compte.

Avec un belle dose de ténacité, et une passion indéboulonnable, Aden a cependant fait paraître 250 titres. En 15 ans, elle a aussi salarié deux personnes.

Un équilibre très précaire, jusqu'à la faillite

Mais l'histoire du projet, malgré la volonté de Gilles, n'a pas été un long fleuve tranquille. Jouer à l'équilibriste pour tenir des comptes à flots, c'est aussi une des règles du métier. Et c'est début 2014 que les difficultés financières ont réellement commencé à mettre en danger Aden.

Les Editions Aden étaient en faillite: manquaient 50 000 euros pour racheter les ouvrages imprimés.

Un marché en pleine mutation

La réalité du marché, c'est la mauvaise santé des librairies. Il y a quelques mois, les dernières librairies Libris mettaient la clé sous la porte.

Et l'inquiétude est bien réelle chez tous les petits libraires indépendants.

Les statistiques alarmantes se succèdent. En un an, le chiffre d'affaires "papier" des membres de l'Association des éditeurs belges de langue française a, par exemple, baissé de 7%.

Si les ouvrages scolaires et parascolaires sauvent la mise de certains, toutes les autres catégories souffrent, et cela malgré l’augmentation du nombre de titres publiés. Et les libraires trinquent, même ceux qui proposent une offre différente et originale. Les exemples sont légion, comme celui tout récent du café-librairie 100 Papiers, à Schaerbeek.

Pour les Editions Aden, cet élément a été décisif. Les difficultés des librairies ont failli lui porter le coup fatal.

Avancées technologiques, monopole, crise économique: les raisons de cette situation sont nombreuses. Car, plus largement, c'est l'ensemble du système d'achat de livres qui est en pleine mutation.

Aden a alors appelé à l'aide. Sur sa page internet, sur les réseaux sociaux, par le bouche à oreille...

"Les Editions Aden échappent à la faillite, ET à la rentrée littéraire"

Gilles, soutenu par des proches de la librairie, par des auteurs et des habitués tout aussi passionnés que lui, expliquait: "Il n’est pas envisageable de laisser ce formidable outil d’émancipation intellectuel sombrer. Impossible pour nous d’imaginer ce catalogue composé de la belle énergie de nos auteurs et de plus de 200 titres finir au pilon".

L'appel a payé, les Editions Aden sont sauvées. "Les Editions Aden échappent à la faillite, ET à la rentrée littéraire", titrait joyeusement la librairie Joli Mai sur sa page.

Ce mardi, un libraire soulagé vient d'ailleurs commander des livres. Marc Van Campen vient de Charleroi, et a du un peu attendre ces dernières semaines pour regarnir ses étagères.

L'activité a donc repris à Joli Mai autour des livres d'Aden.

Mais si la jeune maison d'édition a été sauvée par une mobilisation inespérée et par la ténacité de son fondateur, ce dernier tempère. "En tous cas, on a réussi une première étape", dit-il. "Mais le combat n'est pas terminé".

"On ne vend pas des téléphones, on vend des livres, et donc il faut rester très dynamique", conclut Gilles.

Libraire et éditeur, un métier de passionnés; car, sans aucun doute, la route reste semée d'embûches.

Écoutez aussi l'interview de Gilles Martin, sur les ondes de Musiq3 :

Wahoub Fayoumi

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