Absentions et votes blancs/nuls: « C'est souvent une voix de protestation »

Les électeurs qui ne se déplacent pas ou votent blanc ou nul étaient plus d'un million lors des dernières élections communales. Combien seront-ils ce dimanche ?

Le phénomène a interpellé Nahid Shaikh, journaliste d'investigation et réalisatrice à la VRT. Elle est partie, avec une collègue, sur les routes belges à la rencontre des citoyens qui s'abstiennent, qui ne donnent leur voix à personne.

Elle en a tiré « Blanco », reportage en trois épisodes.

La journaliste était l'invité de Jour Première ce mardi.

Ça a été compliqué, difficile, de trouver cette personne qui ne vote pas ou qui vote blanc ou nul ?

Où avez-vous trouvé ces gens qui ne votent pas ? Ce sont des lieux où se rencontrent plutôt des personnes précarisées, défavorisées ?

« On a tendance à penser qu'il y a en général des abstentionnistes dans les milieux précarisés. Je suis aussi allée dans un abri de jour à La Louvière, parce que j'avais vu qu'à La Louvière il y avait justement beaucoup de monde qui n'avait pas voté ou voté nul ou blanc. Et là j'ai trouvé des personnes en effet. Mais on les a trouvées un peu partout. Avec 'Blanco', l'idée était aussi de percer les bulles de nos réalités et d'aller voir ailleurs. Donc, on est allé dans des appartements sociaux, dans des cafés dans des villes un peu partout ».

On dit que ce sont surtout parmi les primo votants, les gens qui vont voter pour la première fois, qu'il y a beaucoup d'abstentions ? Est-ce quelque chose que vous avez constaté sur le terrain ?

« Oui, en effet. Il y avait eu une étude qui disait que 44% des voteurs blancs étaient des jeunes entre 18 et 34 ans, et notamment beaucoup de primo votants. C'est vrai qu'on est allé dans les universités, on est allé aux marches du climat et tout ça, et en effet on a trouvé pas mal de jeunes qui n'avaient pas été voter ou qui avaient voté blanc et qui disaient que pour eux ce n'était pas un signal ou ce n'était pas là qu'ils avaient le sentiment de faire écouter ce qu'ils avaient à dire. Donc, ils ne le faisaient pas. Il y avait un jeune slameur à Liège qui a voté nul et qui dit : 'Pour moi, j'ai d'autres manières de me faire entendre, j'ai d'autres manières d'être engagé'. Et c'est ça qui est intéressant, parce qu'on pourrait dire que c'est contradictoire, qu'il y a tellement de jeunes qui ont voté blanc et qui ne sont pas intéressés, mais ce n'est pas vrai, ils sont justement très engagés ».

On ne s'abstient pas parce qu'on est paresseux ou parce qu'on est désintéressé de la politique, c'est ça que vous montrez aussi dans ce reportage.

« Oui, en effet, c'était assez révélateur. Parce que c'est sûr qu'il y en a qui ne sont pas intéressés et qu'il y a un désintérêt, mais on a remarqué que beaucoup de personnes engagées et intéressées qui suivent la politique de très près ont justement fait ce choix. On a trouvé pas mal de personnes pour qui c'était une voix de protestation ».

Pourquoi ? Parce qu'ils ne se reconnaissent dans aucun parti existant ?

« Il y a plusieurs raisons. Ce qu'on a beaucoup entendu, c'était le problème de la particratie, où ils trouvaient qu'il n'y en avait que quelques-uns dans le parti qui décident et que le reste n'avait qu'à suivre, donc on ne se sent pas représenté. Il y a ça d'un côté, puis d'un autre côté il y a les coalitions qui se font un peu à l'avance, et donc on a peur de voter pour un parti. Il y a notamment quelqu'un au port d'Anvers qui nous a dit : 'Moi, ça m'est arrivé, j'ai voté pour un parti, et après ils ont été élus et ils sont allés en coalition avec un parti que je ne voulais pas du tout'. Ça, c'est donc un problème. Des petits partis, des gens qui voteraient par exemple pour le PTB et qui se disent qu'ils n'arriveront jamais à avoir le pouvoir ».

Avez-vous senti un lien entre ces « blanco stemmers », comme on dit en néerlandais, et une adhésion à l'extrême droite ou au populisme de droite ? Le choix est-il souvent : je vote blanc ou nul ou alors je donne ma voix à un parti d'extrême droite ?

« Non. Il faudrait l'analyser plus en profondeur, parce qu'on n'a pas fait une étude scientifique non plus, mais ce que je pense, c'est que les votes blancs, les abstentionnistes et la hausse de l'extrême droite en Flandre reflètent plutôt un malaise dans la société. Il y a quand même un certain malaise, on ne se sent pas entendu et il y a aussi un manque de projet commun. Par contre, j'avais lu un article intéressant où en Amérique, on avait fait une carte et on avait été analyser dans quelle mesure l'Américain se sentait content de sa vie. Ils avaient fait une carte et ils ont faire une corrélation entre les gens qui étaient mécontents et les gens qui ont voté pour Trump. Dans un des programmes à la VRT, Rik Van Cauwelaert disait, justement par rapport au vote blanc ou aux abstentionnistes, qu'on a quelque part de la chance de ne pas avoir un Farage ou un Trump ici, parce que qui sait !? »

Vous avez montré votre reportage aux hommes et femmes politiques?

« Ils étaient étonnés, ça les a interpellés. Alexander De Croo se disait que c'était quand même peut-être un problème pour la démocratie. Si on compte tous les abstentionnistes, on en arrive au deuxième plus grand parti national. Ça veut quand même dire quelque chose. Donc, oui, ils étaient étonnés, puis ils ont dit qu'ils allaient analyser la chose et essayer d'entrer plus en contact avec le citoyen. Mais la question, c'est : comment vont-ils le faire ? »

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