"A fond la caisse": quand la télé de "Strip-Tease" choquait la société

Un petit garçon, même pas 5 ans, filmé plein cadre. Il est endormi, tout habillé dans son lit comme épuisé par le destin qu'on a rêvé pour lui. "Plus tard, tu seras motard mon fils", semble dire le père tout au long des 16 minutes de "A fond la caisse".

En 1988, pour le compte du magazine "Strip-Tease" le réalisateur Benoît Mariage suit au plus près un champion de motocross en devenir. Mais est-ce le rêve du fils ou celui du père ? Ce dernier l'affirme : "Quand ma femme était enceinte, je lui demandais toujours si c'était un garçon. Si j'avais eu une fille, je ne sais pas ce que j'aurais fait. (...) Quand j'ai vu que ça allait être un garçon, je me suis dit : 'Ça va être un crossman'."

L'enfant a reçu sa première moto alors qu'il n'avait pas deux ans. Depuis l'âge de trois ans, il monte et descend des buttes de terre. Pendant ce temps, son père l'encourage à chaque virage... au point de trébucher lourdement sur la piste. Par contre, pas question pour le jeune coureur de flancher. "Papa je veux aller me coucher maintenant. Papa, on va à la maison ?", interroge le petit garçon épuisé. En vain.

Vague d'indignation

Le téléspectateur découvre les doutes et les craintes de ce "crossman" mini-format. Couvert de cadeaux par ses parents, il n'a qu'une mission : être le premier. Quand il chute, son père le remet en selle sans ménagement. Ni les appels au calme de la mère, ni les pleurs de l'enfant, ni ses blessures ne semblent altérer l'enthousiasme paternel. Jusqu'au bout il faudra aller "à fond la caisse". L'entraîneur, persuadé du potentiel de son champion l'assure : "Il aime bien, ce n'est pas moi qui le force." Tous ces comportements excessifs masquent les quelques moments de tendresse du duo : un petit mot échangé, une discussion complice.

La diffusion de ce court-métrage suscitera aussitôt une vague d'indignation. Le père est l'objet de toutes les critiques de la part du public. "A la RTBF, on a reçu des armoires de courrier, se souvient Benoît Mariage. Il y a eu des interpellations au Parlement sur les courses de motards le lendemain. Ça avait fait un tollé et on ne comprenait pas comment des constructeurs pouvait faire des motos pour des gars aussi jeunes."

La première fois que j'ai vu l'émission, j'étais triste

Cet épisode de "Strip Tease", l'un des six réalisés par Benoît Mariage avec le mythique "Radio Chevauchoir", resurgit régulièrement au hasard des réseaux sociaux. Mais ni le père, ni le fils, ne veulent en parler trente ans après le tournage. "Quand ça passe à la télé, ma mère pleure tout le temps", nous glisse malgré tout l'ex-motard joint par téléphone.

Au début des années 2000, interrogé par le magazine "Projet X" sur la RTBF, le jeune homme déplorait l'image véhiculée dans "A fond la caisse". "On dirait que mon père me force à faire du motocross alors que ce n'est pas vrai. (...) On lui avait dit de faire l'entraîneur, mais il y a peut-être été un peu trop fort pour la caméra. (...) La première fois que j'ai vu l'émission, j'étais triste parce que je sais bien que mon père n'est pas comme ça", racontait-il alors. Le phénomène aurait même pris une ampleur inattendue. "J'ai reçu plein de lettres, même du Japon, pour dire que mon père était une crapule et que j'étais un enfant battu alors que ce n'est pas vrai."

"J'ai arrêté Strip Tease à ce moment-là"

Dans "Strip-Tease se déshabille", un livre signé Marco Lamensch qui revient sur les moments marquants du magazine, Benoît Mariage le reconnaît : "Je pense que le comportement outrancier (du père) avec son gamin m'insupportait. Je suis entré dans ce film avec une âme de justicier". Un justicier qui a su se montrer retors. "Nous avons évidemment omis de dévoiler nos intentions au père. Nous venions pour filmer le plus jeune motocrossman de Wallonie et lui s'en faisait une fierté."

Le réalisateur ajoute au micro de la RTBF : "Je me suis dit : 'Benoit, tu arrêtes. Ce que tu as fait, ce n'est pas honnête dans la mesure où il y a eu abus de confiance sur le gars' (...). J'ai arrêté Strip Tease à ce moment-là."

De la réalité à la fiction, il n'y a qu'un pas que Benoît Mariage franchira en 1999. Cette année-là, il présente "Les convoyeurs attendent". Dans ce film en noir et blanc, un Benoît Poelvoorde impitoyable force son fils à battre un record du monde absurde : ouvrir et fermer une porte plus de 40.000 fois en 24 heures. Tout y est : le fils entraîné malgré lui dans un projet qui l'indiffère, le père aveuglé par son désir de victoire... et la société toute entière qui se demande ce qui est en train de lui arriver.

La bande-annonce du film "Les convoyeurs attendent" (1999)

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