Journalistes détenus en Turquie: "Certains sont au bord du suicide"

Une manifestation de soutien à Loup Bureau, à Paris, le 24 août 2017.
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Une manifestation de soutien à Loup Bureau, à Paris, le 24 août 2017. - © THOMAS SAMSON - AFP

Depuis plus d'un mois, le journaliste français Loup Bureau est incarcéré en Turquie. Cet étudiant de l'Ihecs à Bruxelles est en détention préventive pour "appartenance à un groupe terroriste armé". La raison? L'existence de photos montrant le journaliste de 27 ans en compagnie de combattants kurdes syriens des YPG. Problème: le YPG est considéré par Ankara comme le prolongement de l'ennemi juré PKK, et donc comme une organisation "terroriste". 

La plus grande prison pour journalistes au monde

Massivement relayée par les médias francophones, l'histoire de Loup Bureau illustre les tensions au sein d'une Turquie toujours marquée par la dernière tentative de coup d'Etat. Elle jette aussi un coup de projecteur sur la situation -  critique - de la presse. Dans ce pays membre de l'OTAN et juridiquement toujours candidat à l'adhésion de l'UE, plus de 100 journalistes sont actuellement incarcérés. D'après "Reporters Sans Frontières", cela fait de ce pays "la plus grande prison pour journalistes au monde". Et la situation ne cesse d'empirer. On fait le point. 

  • Au départ, le coup d'Etat manqué?

Il y a un an, une partie de l'armée turque tente de renverser le pouvoir en Turquie dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Echec: le coup d'Etat est manqué. Depuis, l'Etat d'urgence a été décrété et les autorités répondent par une répression sévère: milieux académiques, médias, justice et armée sont les cibles de purges considérables. Déjà mise à mal dans le pays, la liberté de la presse a encore pris un coup.

En un an, 150 médias ont été fermés par décret, des dizaines de journalistes ont été arrêtés et la Turquie est descendue à la 155e place sur 180 dans le classement de la liberté de la presse établi par "Reporters Sans Frontières" (RSF).

Que s'est-il passé? Selon Johann Bihr, chargé de la Turquie au sein de RSF, "le pays a toujours été dans le bas du classement mais ce coup d’Etat est vraiment venu légitimer une paranoïa déjà ambiante, dans laquelle le journalisme critique est associé au terrorisme." 

  • Faire taire les voix dissonantes

Officiellement, les partisans du prédicateur Gülen, accusé d'être à l'origine de la tentative de putsch, sont traqués. Dans les faits, "on cherche aussi à faire taire les voix dissonantes", analyse Vincent Eiffling, chercheur au Centre d'étude des crises et conflits internationaux (CECRI-UCL).

"Avec l'instauration de l'Etat d'urgence, et sa réforme, Erdogan a désormais les mains libres. On profite pour écarter maintenant les journalistes, académiciens etc. qu'on n'avait pas pu écarter avant par des astuces légales", ajoute-t-il.

Vengeance politique

Pour mettre de côté ces éléments perturbateurs, "on use et abuse de la détention préventive. Des dizaines de journalistes sont incarcérés depuis plus d'un an en attente de procès. Ça s'explique en partie par la justice saturée, mais c'est aussi l'outil d'une vengeance politique. La détention préventive est censée être une mesure exceptionnelle, dans le cas d'un suspect dangereux par exemple. Là, il y a une volonté d'arrêter les journalistes indépendants", assure Johann Bihr (RSF). 

Selon lui, la culpabilité est établie sur base d'associations qui "mènent à des situations absurdes". Par exemple, explique-t-il, au procès des journalistes de l'emblématique quotidien Cumhuriyet (qui a débuté en juillet), "on entendait des aberrations. Par exemple, ils parlaient d'un homme payé par un journaliste pour placer du parquet qui aurait envoyé de l'argent à une personne, qui elle-même aurait ensuite financé une entreprise soupçonnée d’être impliquée dans le putsch. On en est là."

  • Les journalistes étrangers, "otages d'Ankara"

C'est dans ce contexte tendu entre presse indépendante et autorités qu'intervient l'arrestation du journaliste français Loup Bureau (et avant lui, de Mathias Depardon). Et une chose est sûre: les tensions actuelles entre les pays de l'UE et Ankara viennent ajouter de l'huile sur le feu.

Ambiguïté face aux Kurdes

Outre les récents contentieux, "la Turquie se plaint de l'ambiguïté de l'UE et des Etats-Unis à l'égard des Kurdes", explique Vincent Eiffling. Les combattants kurdes syriens du YPG - dont il est question avec Loup Bureau - sont en effet "considérés comme des terroristes par la Turquie, mais pas par l'Union européenne ni les Etats-Unis. Au contraire, il y a même un certain soutien de leur part car ces Kurdes combattent l'Etat islamique en Syrie", c'est-à-dire leur ennemi numéro 1. 

Résultat: "Pour la Turquie, ses alliés de l'OTAN lui mettent des bâtons dans les roues face à leur priorité: la 'menace kurde'. Et on peut le comprendre, le groupe armé kurde PKK commet en effet en Turquie des actes qui peuvent être assimilés à du terrorisme."

Ce qui dérange, c'est le fait que ces Kurdes luttent contre l'EI

Les journalistes comme Loup Bureau, explique Vincent Eiffling, "sont accusés de connivence parce qu'ils auraient approché ces combattants kurdes. (...) Et clairement, il y a un façon totalement différente de voir les choses car ici en Occident, si un journaliste de presse belge obtient un entretien avec un chef de l’Etat islamique, il ne va pas être arrêté en rentrant dans sa rédaction. Le journaliste est protégé par un statut."

"Ce qui dérange, c'est le fait que ces Kurdes luttent contre l'EI", analyse Vincent Eiffling. La Turquie craint qu'ils soient dès lors présentés comme les bons alors que, pour Ankara, il s'agit avant tout de terroristes". Cela dit, ajoute-t-il, "il ne faut pas se voiler la face. La Turquie utilise aussi clairement ces journalistes comme moyens de pression sur les pays occidentaux."

Du côté de "Reporters Sans Frontières", on livre une analyse similaire: "Il existe une vraie paranoïa vis-à-vis des Kurdes, mais ces arrestations sont aussi politiques. Elles permettent de tester les réactions des pays occidentaux et - la Turquie ne s'en cache pas - de se constituer des otages. En Allemagne, il a déjà été question d'échanger des journalistes contre des gulenistes", explique Johann Bihr

  • Liberté de la presse bafouée

Qu'il s'agisse d'un journaliste étranger ou non, l'arrestation de Loup Bureau et de la centaine d'autres journalistes prouve une chose: il est difficile d'exercer le métier de journaliste en Turquie et d'être correctement informé.

Pas de raison de se focaliser uniquement sur la Turquie

"L'info peut être trouvée, mais elle circule difficilement. Il faut se monter pro-actif pour l'obtenir", explique un journaliste qui suit de très près la situation en Turquie mais qui a préféré garder l'anonymat. "La société turque est de plus en plus polarisée. On doit se placer pour ou contre quelque chose, sinon on est la cible de critiques. Et ça rend le travail journalistique très difficile". Néanmoins, ajoute-t-il, "quand on voit ce qu'il se passe en Pologne ou en Hongrie, on se dit qu'il ne faut pas uniquement se focaliser sur la Turquie".

Certains journalistes sont au bord du suicide

Pour Johann Bihr, la situation est pourtant plus que critique. "La grande presse aujourd'hui, là-bas, c'est de la propagande et de l'incitation à la haine (...) le pluralisme des médias se limite à une poignée de médias qui sont constamment harcelés", assure-t-il. Parler à des journalistes dans un espace public est même devenu difficile. Ils préfèrent parler en privé."

Il ajoute: "Les journalistes incarcérés en Turquie sont dans un état de détresse inouïe. Il faut rappeler que, derrière les chiffres, il y a des tragédies humaines. Certains journalistes incarcérés sont au bord du suicide tellement leurs conditions sont difficiles".

  • Des signaux positifs?

Malgré quelques fluctuations, l’indice de la liberté de la presse n’arrête pas de décliner dans cette "plus grande prison pour journalistes au monde".

Et pour Vincent Eiffling, la situation n'est pas prête de s'améliorer: "Erdogan a une vision quasi messianique de sa fonction. Pour lui, il y a eu Ataturk [fondateur de la République de Turquie], et maintenant il y a lui. Il pense être le seul à pouvoir rendre à la Turquie sa grandeur et pour ce faire, il s'agit de mettre de côté ceux qui ne sont pas d'accord."

"On l'entend déjà dans ses discours actuellement", ajoute le chercheur de l'UCL, "pour Erdogan, l’état de droit, l’abolition de la peine de mort ou encore la liberté de la presse seraient presque des concepts occidentaux qui n’ont tout simplement pas leur place en Turquie."

Reportage de Loup Bureau sur les combattants kurdes en Syrie

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