"Tu hors de ma vue", "Y'a R", "En mode", "Turfu" : quand la musique urbaine fait les nouvelles expressions

La chanson "Anissa" de Wejdene est devenue un véritable phénomène.
La chanson "Anissa" de Wejdene est devenue un véritable phénomène. - © GUETTE MUSIC

La musique urbaine fait et défait la langue française au gré des chansons qui squattent les charts. Dernier exemple en date, le titre "Anissa" de la chanteuse Wejdene. "Anissa", c’est 32 millions de vues sur Youtube pour le clip depuis le mois de mai, ce sont des millions de streams sur les plateformes, plus d’un million de vidéos sur Tiktok avec le #anissachallenge.

Le titre raconte l’histoire d’une fille trompée par son homme avec une certaine Anissa. Mais c’est surtout une tournure de phrase qui retient toute l’attention : "Tu prends tes caleçons sales et tu hors de ma vue". Oui, ce n’est pas très classe. Et oui, il manque un verbe. Sur le web, c’est la risée ! Mais l’artiste assume. Complètement.

Dans une interview au site Purebreak, elle explique : "Quand j’ai fait le son 'Anissa', je sais qu’il allait péter. J’avais déjà des idées de ce que j’allais faire, on avait déjà tout mis en place. C’est pas un son comme les autres. Dans le son, il y a des fautes de français, des fautes d’orthographe. Je n’ai même pas fait exprès. Qui ose dire dans son son : 'Tu prends tes caleçons sales' ? J’ai vraiment osé". Elle ajoute : "Je savais pas que c’était pas français. Pour moi, c’était français. D’ailleurs, souvent on essaye de me corriger en disant : 'Il manque un verbe'. Je trouve ça stylé. En fait, ce qui me fait rire c’est qu’ils ont beau critiquer, tout le monde reprend cette expression. Je dis pas que c’est devenu un classique, mais on l’entend partout."

On l’entend partout. Et ça marque. Jean-Luc Mélenchon, leader du mouvement de la France insoumise a succombé, lui aussi. Arrivé récemment sur le réseau social Tik Tok, quelques jours après le président Emmanuel Macron, il lance sa première vidéo et parodie Wejdene en s’adressant aux bacheliers. "ll t’appelle pour ton bac, toi tu parles à Macron ? Mais moi, je m’appelle Mélenchon. Tu hors de ma vue, va voir ton Parcoursup." La vidéo est reprise absolument partout. L’effet escompté n’est pas forcément au rendez-vous : c’est le bad buzz. Le principal reproche fait à Mélenchon est d’être tombé aussi bas.

Néanmoins, on peut le dire : Wejdene, dont le premier album doit sortir à la rentrée a réjoint le cercle fermé des artistes francophones qui ont créé des gimmicks vocaux et expressions utilisées de la vie de tous les jours. Dans l’histoire récente, les exemples ne sont pas très nombreux. Et il y a forcément Aya Nakamura. Dans le tube international "Djadja" (613 millions de vues !), la chanteuse de 25 ans, Aya Dianoko de son vrai nom, a popularisé des expressions comme "Y’a R" (il n’y a rien), "Dead ça" (tout tué), "en catchana" (une position sexuelle)… Sans oublier "Pookie" qui veut dire "poucave" ou balance.

Avant Wejdene, avant Aya, le rappeur Rohff avait déjà eu le privilège de faire évoluer la langue française au travers d’un titre "En mode". Ce classique du hip-hop français a installé durablement cette expression qui signifie "en configuration", désigne un état d’esprit. Le site de référence Booska P écrivait à ce propos en 2014 : "Inventées ou popularisées par les rappeurs français, ces phrases ou ces mots sont rapidement devenus des expressions employées par tous. Les rappeurs en authentiques porte-paroles de la rue ont surtout mis la lumière sur un trait de langage, une expression urbaine (ou un slang pour les plus anglophones d’entre vous). Ces expressions sont à l’image de la France, variée, colorée et surtout expressive. Il est tout à fait plaisant de constater qu’aujourd’hui certaines de ces formules sont reprises dans les publicités ou les programmes télévisés. Une belle victoire pour un style musical que l’on condamnait autrefois à résonner qu’entre les tours des quartiers les plus fermés de France."

Le rival de Rohff, Booba, est également prolifique en la matière. Le Duc du 92 (Département des Hauts-de-Seine) aligne un nombre impressionnant de termes issus de l’argot et des cités passés à la postérité. Cela va de "Turfu" (Futur en verlan) à "Izi" (facile) en passant par "OKLM" (Au calme, tranquille).

Booba ne manque pas de rivaux, parmi lesquels on trouve La Fouine. On doit au rappeur aujourd’hui âgé de 38 ans quelques expressions devenues courantes dans les conversations. Exemples avec "s’enjailler" (faire la fête, s’ambiancer) et "Reste en chien" (reste dans ta misère), nom d’une chanson enregistré en son temps avec… Booba.

Consciemment ou inconsciemment, même les présidents de la République sont infectés par la virus du langage du rap. Lors de son entretien du 14 juillet, le président français Emmanuel Macron a cité Romain Gary: "Le patriotisme, c'est l'amour des siens. Le nationalisme, c'est la haine des autres." A moins que ce ne soit le rappeur Médine. Dans le morceau "Blokkk identitaire" en featuring avec Youssoupha, celui-ci clôture en répétant plusieurs fois: "Et l'amour des siens, c'est pas la haine des autres."

Sur Instagram, le rappeur du Havre a signalé ce qu'il suppose être une reprise de sa formule. Et il adresse un message au président. "Alors Manu ça m’écoute en Scred et ça me Copyright pas! Non mais laisse j’vais envoyer la facture à Edouard au Havre pour les royalties", écrit l'artiste. Edouard, c'est Edouard Philippe le désormais ex-Premier ministre.

Il y a deux ans, la RTBF avait compilé une grande partie des expressions tirées de la rue et du rap, expliquant leurs origines parfois diverses. "Le rap, c’est le lieu du métissage, l’argot. Avec la langue du rap, on ouvre la porte à plein d’origines différentes. Je pense aux américanismes, puisque le rap est une culture qui vient des Etats-Unis aux origines, c’est une culture afro américaine, qui a grandi qui s’est déplacée qui a évolué. Mais il y a aussi des mots qui viennent de l’arabe, qui viennent d’Europe de l’Est, et puis plus loin du sanskrit… On peut remonter aussi à des racines germaniques. Et à du vieux français ! De très vieux mots, des vieilleries qu’on va dénicher, et que les rappeurs se plaisent à utiliser, à réactualiser aussi, à transformer à un peu malmener…", expliquait alors Aurore Vincenti, linguiste, auteur du livre "Les mots du bitume" (Le Robert).

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