Dans le rétro : Jean Mermoz et l'Aéropostale, une épopée de haut vol (photos)

Avion Latécoère - 28 (avec roues) et Jean Mermoz (date inconnue)
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Avion Latécoère - 28 (avec roues) et Jean Mermoz (date inconnue) - © AFP/BELGA

Peint en rouge vif, un hydravion décolle d’une lagune de Saint-Louis, au Sénégal. L’hélice du Latécoère-28 tourne à plein régime, les cinq tonnes et demie de la carcasse s’arrachent de l’eau. Le fier avion disparaît dans le ciel. Direction : le Brésil. A son bord, 130 kilos de courrier, un opérateur radio (Léopold Gimié), un navigateur (Jean Dabry). Et Jean Mermoz. Nous sommes le 12 mai 1930.

Il y a 90 ans, ce voyage est une première. L’Aéropostale permet depuis quelques années de franchir les plaines et les déserts entre France, Espagne, Maroc et Sénégal afin de livrer du courrier. Mais traverser l’Atlantique Sud, non. Trop dangereux, selon les autorités. Le courrier était alors livré par bateau, en quatre jours.

Mais c’est sans compter les as de l’aviation, les pionniers des airs, aventuriers n’ayant pas froid aux yeux et avides de grandes premières, tels Antoine de Saint-Exupéry ou Henri Guillaumet. Et le dernier venu, Jean Mermoz. Le jeune homme, qui a grandi dans le département des Ardennes, a alors 27 ans.

L’Archange, roi des airs et du désert

Après avoir servi sous les drapeaux comme pilote dans l’armée de l’air, Mermoz s’engagea chez Latécoère. Tout d’abord mécanicien, il sera bientôt pilote. Surnommé l’Archange, il acheminera d’abord le courrier par-delà les Pyrénées. Puis sur des lignes comme Barcelone-Malaga, ou Casablanca-Dakar. Sur cette dernière, le quatrième vol fut plus qu’épique.

Un épisode digne d’un album de Tintin. Il perd de vue l’avion qui l’accompagnait et se crashe près de la mer, dans une région rebelle. Un jour de marche dans le désert. Déshydraté, il se résigne à boire le liquide du radiateur de l’avion. Puis capture par des Maures. Trois jours de captivité. Des sévices. On le relâche après paiement d’une rançon.

Explications d’un pilote sur la fragilité des moteurs lors de l’épopée de l’Aéropostale.

Les Andes vues du ciel 

Des aventures dans le même genre, il en connaîtra encore. Notamment en Amérique du Sud, où il est envoyé (il fera le voyage en bateau) pour développer des lignes, dès fin 1927. Il inaugure ainsi des vols de nuit entre Rio et Buenos Aires. Il s’attaquera bientôt à un gros morceau : la traversée de la cordillère des Andes. Avec son ami Henri Guillaumet, il ouvrira en 1929 la ligne des Andes. Rio de Janeiro - Santiago du Chili. Il laissera bientôt à son collègue la prise en charge de ces vols périlleux. Car Mermoz rentre en France pour tester de nouvelles choses. De nouvelles aventures l'attendent. Sur de nouveaux engins volants. Dont le Comte-de-La-Vaulx, qui bientôt entrera dans la légende.

Petite explication sur Henri Guillaumet par une guide lors d’une exposition sur l’aéropostale à Toulouse, en 2019

La grande traversée

Et voilà notre Mermoz donc, volant au-dessus des vagues de l’Atlantique, le 12 mai 1930. Deux navires avisos ont été mis sur sa route. Ils pourront le guider via radio et lui venir en aide si l’équipe a un pépin. La traversée a été relativement calme.

Calme jusqu’au crépuscule. L’hydravion va alors rencontrer le "Pot-au-noir". Il s’agit d’une zone météorologique intertropicale située près de l’équateur. Dans cette bande géographique, large, se rencontrent les alizés du nord et les alizés du sud, vents qui soufflent dans des directions opposées. Pour les voyageurs, comme les navigateurs, c’est une sorte de loterie. La mer peut être d’un calme plat. Trop plat, où aucun vent ne souffle durant des jours. Ou à l’inverse, les forces peuvent s’y déchaîner. Avec une puissance incroyable, comme le souligne le Figaro.

Dans le cas du voyage de notre Archange, ce fut la deuxième option qui prévalu"Tout l’horizon était noir, une sorte de mur gigantesque paraissait barrer la route" écrira Jean Mermoz. Une chaleur étouffante règne dans ce "cyclone, sorte de tornade sans vent". Voulant éviter les pluies d’une violence extrême, l’équipage trouve un "couloir" où faire voler l’hydravion, inondé de l’intérieur, à 50 mètres au-dessus de l’eau (l’hydravion volait habituellement à 150 mètres). L’opération réussira. L’équateur peut être passé avec soulagement.

Ensuite la nuit, claire. Pour plus de sécurité, il a fallu attendre qu’il y ait pleine lune. Le journaliste et écrivain Joseph Kessel écrira dans son livre Mermoz : "En ce vol qui devait durer un jour et une nuit, il fallait que la lune fût aussi claire que le jour". Le 13 mai l’hydravion se pose près de Natal, au Brésil. 3200 kilomètres ont été parcourus. 21 heures de vol. Ce premier vol commercial au-dessus de l’Atlantique sud est un succès.

Les casse-cou des coucous

Le voyage de retour fut une autre paire de manches. Il fallut plus de 50 essais à Mermoz et son équipage pour faire décoller dans de bonnes conditions – notamment pour des questions de vents — le Comte-de-La-Vaulx (le nom de l’hydravion fait référence à Henry de la Vaulx, pilote ayant œuvré aux côtés de Mermoz en Amérique latine, et qui venait de disparaître tragiquement aux Etats-Unis). Après deux semaines de réjouissances au Brésil, Uruguay et Argentine, l’équipage repris enfin la route du retour. La 53e tentative d’envol est donc la bonne, mais elle sera de courte durée. Et un navire accompagnant les voltigeurs du ciel, le Phocée, de secourir l’équipage à 900 kilomètres des côtes africaines. Une panne d’huile a poussé les hommes du Comte-de-la-Vaulx à amerrir. L’hydravion ne pourra être remorqué. Il coulera dans l’océan. Qu’à cela ne tienne, l’opération en Atlantique sud est un succès. La ligne est à présent tracée. Elle peut être opérationnelle.

"Pas mon heure"

Quelques semaines plus tard, Jean Mermoz connaîtra un impressionnant accident. Il sortira indemne de la désintégration de son avion en vol, près de Toulouse. "Ce n’était pas encore mon heure", dira-t-il.

Evocation d’une petite altercation entre Mermoz et un supérieur dans l’Aéropostale (expo à Toulouse, en 2019)

Record du monde de distance

Mermoz fit en tout 23 vols long-courriers au-dessus de l’Atlantique sud. Il battra aussi nombre de records. Sur différents modèles et marques d’avions. Faisant figure de légende des airs français, le pilote sera ébranlé par le rachat de l’Aéropostale par la future Air France en 1933. Et parfois, en but avec sa hiérarchie. Selon lui, ce fut la fin d’une ère. L’économie prenait le pas sur l’aventure. D’autres pays ouvriront des lignes, également, et la France se faisant peu à peu rattraper dans le domaine. Mermoz s’engagera notamment en politique. Il deviendra ainsi vice-président du PSF – Parti Social français —, parti de droite, anticommuniste et antifasciste, en 1936.

Comme beaucoup de ses collègues, sa fin fut tragique. Le 7 décembre 1936, il décolle, sous les yeux de son ami Guillaumet. Mermoz va traverser l’Atlantique Sud pour la 24e fois. A un moment, un message de son hydravion "La Croix du Sud", en morse, arrive aux opérateurs terrestres. "Avons coupé moteur arrière droit". Ce sera la dernière trace de vie du valeureux équipage. Nous sommes au large de Dakar. La Croix du Sud ne sera jamais retrouvée.

Mermoz, le roi des airs, n’était plus. Des vocations naîtront, dans la lignée de ce pionnier et de ses comparses. Et de faire encore rêver bien des nostalgiques de ces temps aventureux, le regard tourné vers le ciel. L’histoire a loin d’avoir oublié Jean Mermoz, le voltigeur du ciel, qui su créer des pistes pour rendre le monde plus petit. A portée d’ailes. "Tu sais, je voudrais ne jamais descendre" avait-il écrit à Joseph Kessel.