Dans le rétro : "Operation Dynamo", il y a 80 ans "le miracle de Dunkerque" arrivait des côtes anglaises

Une incroyable opération de sauvetage qui marqua l'histoire du XXe siècle
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Une incroyable opération de sauvetage qui marqua l'histoire du XXe siècle - © Getty images et AFP/BELGA

Nom de code : Opération Dynamo. Une entreprise gigantesque. Désespérée et dans l’urgence. Elle marquera le cours de la deuxième guerre mondiale. Et l’histoire mondiale. C’était à Dunkerque, il y a 80 ans. Retour sur un incroyable déploiement de force… et d’héroïsme.

La déroute

Un terrible blizzard venu de l’est. Un irrésistible raz-de-marée. Un rouleau compresseur. Implacablement, depuis le 10 mai, l’armée allemande déroule sa gigantesque puissance dans nos contrées. La "drôle de guerre" est déjà loin derrière. Après avoir déboulés sur les Pays-Bas et la Belgique, traversés la Meuse contre toute attente à Sedan, les tanks de la Blitzkreig continuent de progresser. Rien ne leur résiste. La rapidité des chars allemands et des troupes terrasse les alliés. La maîtrise du ciel par la Luftwaffe est indéniable. Mais au lieu de foncer droit sur Paris, au sud, Hitler et son état-major ont une autre idée. C’est le plan Manstein. L’objectif : bifurquer vers le nord-ouest, enfermer les armées anglaises, françaises, canadiennes et belges dans une nasse, les pousser vers la mer et les acculer sur les plages.

Le piège

La déroute est totale. Malgré de vaines tentatives pour freiner l’inexorable avancée allemande, comme la bataille de Hannut (ou de Jandrain, la première bataille de tanks de l’histoire) ou la bravoure des chars de de Gaulle à Montcornet (Aisne), la situation est critique. La bataille de France tourne au fiasco. Le 20 mai, Guderian et ses redoutables tanks arrivent à Abbeville (Somme), et atteignent la Manche.

Extrait du discours d’Emmanuel Macron à Montcornet (Aisne), le 17 mai 2020

Les différents corps d’armées alliés se retrouvent piégés. 400.000 hommes, encerclés par l’armée allemande dans une zone qui rétrécit chaque jour. Calais résistera avec vaillance. Mais devra s'incliner. Lille aussi, qui avec le général Molinié et ses 40.000 hommes, qui tiendra tête à plus de 100.000 Allemands du 25 au 31 mai. Le 28 mai, l’espace s'est réduit comme peau de chagrin. Il n'est plus compris que sur une zone s'étendant de Gravelines à Nieuport. Et d'une petite dizaine de kilomètres à l'intérieur les terres.

Sur les plages de Dunkerque et de Bray-Dunes, les troupes commencent à s’amasser. Les soldats sont bientôt plus de 300.000. Dont environ 100.000 Français. Dans les airs, les stukas, avions de guerre allemands, fondent sur les plages et mitraillent à tout va. Leur bruit caractéristique fait palpiter les cœurs. Va-t-on pouvoir échapper à ce piège ?

Le 22 mai, Churchill a décidé d’évacuer ses troupes de l’Hexagone. On ne contre-attaquera pas. On opte pour le rembarquement. Le nom de l’opération sera Dynamo.

Pourquoi un tel nom ? Selon Lucien Dayan, responsable du musée Dunkerque-1940-Opération-Dynamo, cité par Le Parisien.fr :"les Anglais ont préparé l’opération dans le fort de Douvres, dans la salle des dynamos".

L’Anglais, amateur de cigares et de whisky, rassure ses homologues, le Français Reynaud et le Belge Pierlot: les Britanniques ne les laisseront pas tomber. Mais en attendant, il faut tenir. Tenir bon. 

 

L’urgence

De plus, les divisions allemandes semblent marquer un coup d’arrêt. Du côté de Gravelines, juste aux abords de Dunkerque, ordre est donné de ne pas avancer. Deux-trois jours de répit. Du 24 au 27 mai.

Pourquoi ? Différentes hypothèses sont encore sur la table. Une volonté de l'homme fort du Reich de mettre en valeur Goering et son aviation? Il y a aussi cette idée qu'Hitler aurait pu privilégier de laisser une possibilité à la négociation avec les Britanniques. Bien que ses succès de ce printemps 40 aient été fulgurants et même au-delà de ses espérances, anéantir l’armée anglaise aurait tué toute possibilité de négociation, et une humiliation braquer l’opinion publique mondiale (dont celle des Etats-Unis, qu’Hitler ne voulait pas voir entrer en guerre). Or il y a en Grande-Bretagne des partisans d’une capitulation. De plus, le moral des Français et des Belges, en chute libre, ne tient plus qu’à un fil… D’autres émettent l’idée que ce sont des généraux, comme von Rundstedt, qui auraient préféré temporiser, par crainte d’une contre-attaque alliée sur les flancs.

Quoi qu'il en soit, pour que l’espoir continue d’exister chez les alliés, il faut résister. Pendant que les hommes se dirigent vers la côte orientale de Dunkerque, sur les côtés de l’espace encore libre, les troupes anglaises, belges, canadiennes et surtout françaises tiennent tête à l’armée du Reich. Du moins, elles l’empêchent de déferler sur les plages. Mais les stukas et les bombardements reprennent de plus belle.

L’appel

Le 28 mai, Churchill rassemble son gouvernement. Plus question de minimiser la catastrophe. Cité par Max Gallo, le farouche partisan d’une résistance sans compromis racontera par la suite : "Nous étions peut-être 25 autour de la table. Je leur ai décrit le cours des événements en leur expliquant franchement où nous en sommes et en leur exposant tout ce qui était en jeu. Après quoi, j’ai ajouté incidemment : "Bien entendu, quoi qu’il arrive à Dunkerque, nous poursuivrons le combat". A ces paroles, Churchill est surpris. S’attendant à quelques levées de boucliers ou des objections, les politiques font bloc. "Beaucoup d’entre eux ont semblé quitter la table d’un bond pour accourir jusqu’à mon fauteuil, en poussant des exclamations et en me donnant des tapes dans le dos".

Londres résistera. Et ne laissera pas tomber ses soldats.

Cependant, la tâche est ardue. Comment évacuer une telle quantité d’hommes en si peu de temps, tout ça sur fond de bombardements allemands (sur terre et sur mer) ? Les moyens sont limités. De plus, la configuration des plages, et leurs pentes douces, ne permet pas l’approche de ces gros bateaux (comme des destroyers) sur le rivage. Outre l’usage de la jetée du port oriental de Dunkerque (les 2/3 des troupes embarqueront par ce biais), il faut donc de plus petites embarcations pour espérer secourir les boys au plus près des plages. Et faire ainsi la navette vers les destroyers. La noria des "little ships" va alors s’organiser. L’appel a déjà été lancé aux civils disposant de bateaux. Plus de 700 bateaux de pêche et de plaisance vont bientôt voguer vers les côtes françaises. Le message est aussi adressé aux Néerlandais. Une quarantaine d’embarcations se joindra aux opérations.

Dans ses rêves les plus fous, Winston Churchill espère arriver à évacuer 45.000 hommes. 50.000 Tout au plus.

Le miracle

Le ciel offre aussi une chance à la Royal air Force. Couvert, il ne permet pas une action optimale des forces du Reich. La RAF tient bon et essaye de protéger au mieux les opérations. L'armée de l'air britannique a revendiqué la destruction de 262 appareils de la Luftwaffe au-dessus de Dunkerque. La RAF ont quant à elle perdu 177 avions entre le 26 mai et le 3 juin.

Sur place, des dizaines de files de soldats se forment. Les destroyers surveillent et protègent le ballet de la noria de bateaux. Le général Ramsay fait face à un défi technique et logistique hors du commun. L’embarquement s’organise. Souvent dans la cohue. Des officiers anglais privilégient l’embarquement de leurs troupes. Des heurts éclatent entre Français et Britanniques.

Churchill maintient, insiste et tape sur le clou : "Il faut embarquer bras dessus, bras dessous !".

Et le "miracle" (que le Premier ministre britannique nommera ainsi par la suite), de se produire.  Au neuvième jour, environ 340.000 soldats ont été rapatriés (presque 200.000 Britanniques et 140.000 Français et Belges). Des milliers de soldats laisseront cependant leur vie sur les plages du Nord. Parmi eux, on compte quelque 5000 noyés. De nombreux civils ont également été tués sous les bombes allemandes.

Extrait des actualités britanniques de l’époque :

Le 4 juin, vers 9 heures, les troupes allemandes prennent les plages. L’arrière-garde et les derniers défenseurs (pour la plupart Français) sont capturés. On estime qu’un soldat allié sur sept sera fait prisonnier de guerre. Beaucoup se retrouveront en Allemagne et durent travailler pour le Reich durant cinq ans.

Chez les partisans de la capitulation, en France, l’épisode laissera néanmoins un goût amer. Pour les Pétain, Weygand et autres Darland, les Anglais les ont abandonnés dans la défense du territoire hexagonal. Ils n’en seront que plus convaincus que la défaite française est inévitable. D’autres, comme de Gaulle ou Reynaud, ne laissent pas tomber les bras. La lutte continue. Bientôt le gouvernement quittera Paris pour les bords de Loire, puis Bordeaux. L’armistice sera néanmoins bientôt signé, le 22 juin.

La lutte

"De l’abîme à l’espérance" sous titrait l’historien Max Gallo dans son livre consacré à l’année 1940. La situation est ainsi résumée. Le retour des soldats en Grande-Bretagne se fait dans l'euphorie. La foule leur fait un triomphe. 

L’armée anglaise secourue, les Britanniques doivent maintenant se préparer à défendre leur île. Mais Churchill et son flegmatique peuple le savent à présent, ce ne sera pas une mince affaire. "Les guerres ne se gagnent pas en évacuant", martèle le Premier ministre.

Le 4 juin, le Britannique prononcera devant les parlementaires sont discours resté célèbre : ""Nous nous battrons sur les plages, nous nous battrons sur les terrains de débarquement, nous nous battrons dans les champs et dans les rues, nous nous battrons dans les collines […] nous ne nous rendrons jamais".

Bientôt commencera la Bataille d’Angleterre. Les sujets de sa Majesté souffriront. La Royal Air Force souffrira. Grâce aux radars, qui permettent de cibler et de contrecarrer les déplacements d’avions ennemis, et à l'incroyable courage et talents de ses pilotes, elle tiendra cependant. Les Nazis croiront des forces aériennes anglaises beaucoup plus nombreuses qu’elles ne le sont réellement.

Jamais dans l'histoire des conflits humains un si grand nombre d'hommes n'a dû autant à un si petit nombre

                                                                                                       Winston Churchill, à propos de la RAF 

Pourtant exsangue à la fin de la bataille d’Angleterre, la RAF échappera à l’anéantissement, Goering, le maître de la Luftwaffe, choisissant plutôt de continuer ses actions sur les bombardements et la terreur qu’ils suscitent dans la population. C’est le Blitz. Contrairement à ce que pense le commandant en chef nazi, le bruit et la fureur ne provoquent que l’effet inverse. Le peuple se terrera dans les abris. Les bombes raseront Coventry, pleuvront sur Londres. Le peuple, dans les ruines, apparaît plus uni que jamais. Autour de Churchill, il résistera. Bientôt, Hitler s’attaquera à l’URSS. Quand elle tombera, le Royaume-Uni, alors seul sur son île, courbera l’échine, pense-t-il. La bataille d’Angleterre est terminée. Le Blitz s'affaiblit au début de l'hiver 41.

Postérité et cinéma

"Sans Dunkerque, il n’y aurait pas eu le 6 juin 44" dira plus tard le prince Charles d’Angleterre, cité par Libération. Pour les pays du Commonwealth, la bataille des Dunkerque est primordiale pour la suite de la guerre. Minimisée à l’époque en France par les futurs Vichystes, nous l’avons vu, elle a depuis fait l’objet d’une petite dizaine de films. "Dunkerque" (1958 et 2017), "Week-end à Zuydcoote" (1964) ou encore "Les Heures Sombres" (2017) plongent les spectateurs dans cette opération Dynamo.

Extrait étourdissant du film "Reviens-moi" ("Atonement") de Joe Wright en 2007

Le réalisateur français Henri Verneuil réalise une superproduction (style rare en France) sur le thème en 1964. On y voit des soldats français campés par Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Marielle ou encore Pierre Mondy en proie aux événements. Des scènes du film, encore très impressionnant aujourd’hui, furent tournées sur les plages mêmes de la bataille de Dunkerque, à Bray-Dunes.

"Week-end à Zuydcoote", bande-annonce (destinée à l’Italie) du film d’Henri Verneuil (1964) :

Tout récemment, deux productions anglo-saxonnes ont traité de cet épisode de la guerre. "Dunkerque", de Christopher Nolan, et "Les heures sombres" de Joe Wright. Et nous font revenir à ce critique printemps 1940 pour le premier, sur le terrain de l’action militaire, pour le deuxième, dans le champ politique aux côtés du premier ministre britannique. Garry Oldman, méconnaissable, campe un premier ministre qui essayera de convaincre le monde politique – et le roi Georges VI- du bien-fondé de sa ténacité. Dans le film de Nolan, c’est l’approche immersive dans l’action qui est privilégiée. Sur terre, sur mer et dans les airs, le danger et le combat sont partout.

Bande-annonce de "Dunkerque" de Christopher Nolan

Bien que le fond ne soit pas d’une rigueur historique irréprochable (notamment sur le rôle prépondérant des Français dans le film de Nolan, tout comme on peut le lire dans cet article paru sur le site des Inrocks, ou sur les pérégrinations de Churchill dans le métro londonien, comme chez Wright), ces films nous permettent de mettre en lumière ce fait déterminant de la deuxième guerre mondiale, synonyme de défaite militaire mais de victoire tactique décisive, d’abnégation de courage de bien des acteurs qui y ont participé. Et encore aujourd’hui, sur le sable de Dunkerque, des traces que dynamo, pour certains historiens le plus grand rembarquement de l’histoire militaire, a laissé à jamais.