Coronavirus : malgré les suspicions qui lui collent aux écailles, l'extermination du pangolin, animal martyr, se poursuit

Le pangolin, animal étrange et très prisé
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Le pangolin, animal étrange et très prisé - © AFP et getty image

La vengeance du pangolin. On a parfois vu passer ces termes ces dernières semaines. Un peu dans la presse, plus sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? Retour sur un animal mal connu et stupéfiant, qui pourrait, selon certains, être le vecteur de la transmission du coronavirus.

Accusé, levez-vous

Soupçonné par certains d’être le vecteur de transmission à l’homme du COVID-19, rien n’est cependant confirmé. Mais des doutes sont émis. Il serait même en passe de devenir le suspect n°1 : "fort probablement, ils en sont porteurs sans qu’ils aient nécessairement été mordus par des chauves-souris" indique Science et Vie. Le magazine Nature précise aussi que notre fameux coronavirus est très similaire à la maladie détectée sur des pangolins venant de Malaisie.

Pourtant, il n’avait rien demandé, le pangolin. Libération parle même de "double peine". Il était là, présent sur ses marchés à animaux de Wuhan, où la pandémie a fait ses débuts. Mais qu’y faisait-il ? Les étals sont loin d’être le milieu naturel de cette surprenante bestiole.

Son petit nom vient du malais pengguling, qui signifie enrouleur. C’est qu’il se met en boule dès qu’il y a danger, le coquin. Ce petit mammifère, à l’aspect original (et c’est un euphémisme), ressemble à un croisement d’un tatou avec un fourmilier. Affublé d’une sorte d’armure d’écailles, d’imposantes griffes au bout des pattes, d’une langue longue et fine, l’animal à l’aspect chimérique est aussi capable de… bipédie.

Pierre Desproges se l’était d’ailleurs mis à dos dans son Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des biens nantis, affirmant qu’il ressemblait “à un artichaut à l’envers prolongé d’une queue à la vue de laquelle on se prend à penser que le ridicule ne tue plus” (citation retrouvée par les Inrocks).

Vivant dans les régions tropicales et équatoriales d’Afrique et d’Asie, c’est un animal solitaire. Souvent la femelle n’aura qu’un seul petit à la fois, l’accompagnant durant huit mois.

On dénombre huit espèces de ce curieux animal (quatre en Asie et quatre en Afrique). C’est bien simple, toutes sont en voie d’extinction. Depuis 2014. Il s’agit du seul mammifère à écailles de la planète.

L’animal idéal

Animal le plus braconné au monde, archi-protégé internationalement depuis 2017, notre pangolin tiendrait sa revanche ? Pas encore, manifestement. Toujours selon le journal La Croix, en 20 ans, plus de 900.000 spécimens ont été vendus illégalement sur le globe. Près d’un million.

Le WWF parle, lui, d’un massacre d’un million de pangolins mais en… 13 ans (2000-2013). Mais qu’a-t-il de si particulier pour les humains, cette espèce de tank miniature, comme sorti de la nuit des temps, avec sa tête longiforme et ses petits yeux tout ronds ? Et bien… à peu près tout. Sa chair serait goûteuse (un restaurateur l’achèterait à 1750 euros en Chine), son sang anticoagulant, sa peau résistante et ornée de jolis motifs (voir ci-dessous). De plus, pour certaines cultures asiatiques, il constituerait une véritable petite pharmacie ambulante. Anti-inflammatoire, détox, contre l’impuissance et le cancer… Tout est bon dans le pangolin. En poudre d’écailles ou – encore mieux — vivant, pas de problème non plus. Cerise sur le gâteau : la bête est lente et est loin de faire peur. L’animal, craintif, a l’avantage de se mettre en boule dès qu’il y a danger. Il n’y a donc plus qu’à se baisser pour l’attraper. Presque trop fastoche.

Résultat : Toutes les cinq minutes, un pangolin serait extrait de son milieu naturel.

Carnage et noix de cajou

Alors, après cette pandémie mondiale, un peu de répit pour notre boule d’écailles ? Le commerce de la planète est à genoux. Mais le trafic d’espèce menacée lui, visiblement… se poursuit. Le plus grand lot d’écailles de pangolin découvert par les douanes malaisiennes cette année date du 31 mars. 2020. Selon Reporterre, plus de six tonnes d’écailles de pangolins. Valeur estimée : 16, 5 millions d’euros.

Ces espèces de chips osseux, aux vertus médicales – toujours infondées — proviendraient du Nigéria (et auraient été envoyées après le début de l’épidémie). La filière d’Afrique de l’ouest est connue depuis quelques années. Les exportations, illégales, suivent la même voie (toujours illégale) que celle des cornes de rhino. Elles partent principalement du Nigeria et du Cameroun vers l’Asie du Sud-Est (Malaisie, Viet Nam, Laos, Indonésie…), et puis vraisemblablement vers la Chine. La couverture : le commerce de noix de cajou.

D’autres spécimens sont, eux, capturés sur le continent asiatique – principalement aussi Indonésie, Malaisie et Vietnam-. Hong Kong serait une porte d’entrée vers le marché chinois.

Ecailles destinées au marché chinois (et qui valent des centaines de milliers d’euros), dans les bureaux du parc…

Commerce à fleur de peaux

Le pangolin, principale cible de marchés pseudo-médicaux depuis vingt ans ? Maintenant que le déclin de l’espèce est avéré et l’extinction pas loin d’être inéluctable, d’autres animaux arriveraient dans le viseur de certains… En effet, comme le révèle un article du National Geographic, les 8 espèces de pangolins sont protégées internationalement depuis 2017. Ça n’empêche pas le braconnage, comme nous l’avons vu, mais certains ont pris les devants. Ainsi, le pangolin sert aussi pour sa peau. Notamment du côté du… Pays de l’Oncle Sam. Son cuir est en effet prisé dans le domaine de la sellerie. Selon the Society for Conservation Biology (citée par National Geographic), sa peau est entre autres utilisées pour la fabrication de bottes de cow-boys, portefeuilles et autres ceintures. De fortes suspicions quant au déclin de l’espèce à écailles depuis une vingtaine d’années viennent donc aussi des USA, comme le pense un zoologue à l’université d’Oxford Dan Challander, spécialiste du commerce d’animaux sauvages.

Qu’à cela ne tienne, les amateurs de cuir se sont donc rabattus tout récemment vers une autre espèce animale. Sa peau (aux motifs en forme de diamants) est très semblable à celle de notre pangolin. On la trouve en Amérique du Sud, dans les rivières d’Amazonie. Voici donc qu’entre en scène l’arapaïma, gigantesque poisson d’eau douce. La sonnette d’alarme est tirée par les spécialistes : la population d’arapaïmas décroît fortement, et l’espèce est à présent elle aussi menacée d’extinction. "Le pire scénario serait que les populations sauvages d’arapaïmas soient affectées par les mesures prises pour protéger les pangolins" explique Dan Challander.

 

Menaces en cascade

Un phénomène similaire a été observé à propos des fameuses supposées vertus des cornes de rhinocéros dans la médecine traditionnelle chinoise. Dans les années 90, toujours selon le National Geographic, les milieux écologistes avaient incité les aficionados chinois de lâcher la grappe aux rhinos. Effet collatéral, on a vu dans les années suivantes la population de saïgas (une antilope à cornes d’Asie centrale) disparaître à… 97%. La situation de l’espèce est à présent dramatique (lien vers le site du WWF).

Une faune aphone

Le même phénomène s’est produit avec le tigre. Ses dents, mâchoires et autres os seraient à l’heure actuelle remplacées par celles des lions. Le braconnage du roi des animaux serait en effet forte recrudescence, comme l’indique le New York Times.

Mesures salvatrices ?

Malgré cela, sur le continent africain par contre, la razzia envers le pangolin continuerait. Selon le Nouvel Obs, qui parle, lui, d'"entre 400.000 et 2,7 millions de pangolins chassés chaque année en Afrique centrale" (étude de 2017), il faut qu’on se dépêche pour connaître mieux l’espèce. Et que cesse le massacre.

Des autorités des pays concernés ont cependant réagi. Au Gabon, où il est apprécié pour sa viande, on a récemment interdit la consommation de notre petit mammifère et de chauve-souris. L'Ouganda a également légiféré. La Côte d’Ivoire a elle aussi, pris des mesures.

De plus, le marché de l’exportation venant d’Afrique semble impacté. Comme le souligne le Monde.fr, toujours au Gabon, l’animal n’avait déjà plus la cote courant du mois de mars pour les acheteurs chinois.

Le gouvernement chinois a lui, après la prise de conscience du danger venant des marchés d’animaux vivants (déjà à la base de l’épidémie de SARS), interdit le commerce et la consommation d’animaux sauvages.

"Un tel commerce d’espèces sauvages est responsable de terribles souffrances pour les animaux et met en danger la santé des humains, comme nous pouvons le voir aujourd’hui " commente Neil D’Cruze, un responsable de l’organisation Protection mondiale des Animaux (WAP), dans un communiqué.

La vie sauvage lui va si bien…

Le pangolin, pourtant si précieux aux yeux de certains, accuse le coup dans son milieu naturel. Comble de malchance, en captivité, il est d’une incroyable fragilité. Comme l’explique Maja Gudehus, chercheuse et vétérinaire au Sanga Pangolin Project : "On ne peut pas les garder plus de quelques jours. Ils ne prennent pas de nourriture, meurent de stress, de gastrites et d’autres problèmes qu’on ne connaît pas encore".

Très utile dans son biotope (elle permet de réguler les populations de termites et de fourmis), l’espèce reste cependant donc bien méconnue des scientifiques. Pourtant, ce n’est pas faute d’essayer. Ainsi, comme le souligne l’édifiant article "Menacé par le braconnage, incapable de vivre en captivité : la dure vie du pangolin", "e2016, aux États-Unis, six zoos et une ONG ont importé quarante-six pangolins du Togo, afin de les étudier dans des conditions contrôlées et d’établir une population autonome. Au début de mars 2019, seize d’entre eux étaient morts". Le pangolin a un régime alimentaire compliqué (il ne consomme que certaines espèces spécifiques de fourmis et de termites),

Pour en savoir plus sur l’espèce et espérer mieux le protéger, il convient donc de l’étudier dans son milieu naturel. En Centrafrique, un projet est le seul à le faire. "D’habitude, on peut sentir quand un animal va mal. Mais les pangolins, eux, peuvent mourir en une demi-heure sans qu’on n’ait le temps de s’en apercevoir", explique Maja Gudehus, la vétérinaire suisse.

Maja Gudehus, scientifique suisse :

Lucratives écailles

Pour espérer protéger et étudier l’espèce, il faut aussi convaincre la population locale. Dans ce pays, dont deux tiers de la superficie est sous l’emprise de groupes rebelles, bien que le gouvernement l’ait interdite, la chasse au pangolin reste une réalité. "Ici, beaucoup de gens font ça", assure un chasseur sous couvert de l’anonymat. "Un pot d’écailles de pangolin, ça se vend environ 30.000 francs CFA (45 euros). S’il y avait du travail ici, les gens ne chasseraient pas", déclare-t-il.

Des initiatives existent pourtant pour faire comprendre à la population l’importance biologique de l’animal, et faire disparaître le trafic d’écailles. Ainsi, les Centrafricains et les scientifiques collaborent main dans la main. "Contrairement aux éléphants, les pangolins sont très difficiles à suivre, et c’est rare de pouvoir arrêter les braconniers pendant la chasse", explique Luis Arranz, en charge du parc national pour le Fonds mondial pour la nature (WWF). "On doit s’en remettre aux saisies sur la route et à nos informateurs".

Freddy Joseph Guessely est chef de brigade cynophile du WWF en Centrafrique :

"L'effet pangolin"?

Alors, ce petit animal, méconnu, inoffensif et pourchassé, en tant que putatif vecteur d’une maladie, qui, par un étourdissant effet dominos, s’est transformée en pandémie mondiale, aurait mis la planète sans dessus dessous ? A voir. En tout cas, il permet peut-être à l’espèce humaine de lui laisser une chance de réapprendre à vivre avec son environnement. A prendre soin de ce qui l’entoure, et à reconsidérer la place d’Homo Sapiens comme faisant partie d’un tout. Un tout où la présence d’un petit mammifère à écailles quelque part sur un marché asiatique peut faire vaciller de grands empires, des économies et des certitudes qu’on croyait si solides…

Clin d'œil: en 2017, dans le cadre de la protection du pangolin, Jackie Chang avait déjà initié quelques spécimens au kung-fu...