Vos enfants et vos ados au JT : quand faut-il les flouter (ou pas) ?

Une jeune manifestante pour le climat interviewée au Journal télévisé
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Une jeune manifestante pour le climat interviewée au Journal télévisé - © RTBF

Des milliers de jeunes qui manifestent pour le climat dans les rues de Bruxelles et de Liège mais aussi à Charleroi, à Namur et en Flandre. Et puis des centaines d’images dans la presse – journaux télévisés, journaux papier, internet. On les voit de face, de dos, de profil, avec ou sans calicot… En plan large, en plan serré. En interview.

Le tout sans autorisation parentale… Est-ce bien normal ? Et bien oui. Il se trouve qu’il s’agit là d’un cas un peu particulier : une manifestation, dans un lieu public, avec une dimension d’intérêt général. « Dans ce cas, on renonce en quelque sorte à son droit à l’image », explique Jean-Jacques Jespers, président du Conseil de déontologie journalistique. « Il y a une sorte de consentement implicite au fait d’être filmé si on se manifeste publiquement ». Si on ne souhaite malgré tout pas être filmé, on peut toujours se cacher le visage ou signaler explicitement au cadreur son refus. L’équipe de tournage est alors obligée de respecter la volonté de la personne, « sauf si l’intérêt général l’emporte sur l’intérêt particulier ».

Ces règles sont valables pour les adultes, mais aussi pour les plus jeunes. « On considère qu’à partir d’un certain âge, on doit tenir compte de la décision du mineur lui-même qui peut être conscient de ce qu’il fait et qui a le droit aussi de décider de son sort », poursuit Jean-Jacques Jespers. Le droit à l’image est un droit qui protège les jeunes mais qui ne doit pas faire oublier qu’ils ont aussi le droit de s’exprimer et d’agir en citoyens.

Et si la manifestation dégénère ? Si des ados se mettent à casser des vitrines ou du matériel urbain ? Dans ce cas, il faudra les flouter. Les montrer pourrait leur porter préjudice à court et à long terme, et s’agissant de mineurs, c’est le réflexe de protection qui doit primer. Tout ce qui peut porter atteinte à la dignité doit bénéficier du même réflexe.

Et à l’école ?

Prenez maintenant ces mêmes jeunes et mettez-les dans une salle de classe. C’est terminé : si on veut encore les filmer à visage découvert, il faut absolument disposer d’une autorisation parentale. Même si le sujet porte sur un thème aussi anodin que les bics à quatre couleurs… Et même si les jeunes se bousculent pour apparaître à l’image.

Cette autorisation peut être délivrée au cas par cas : l’école fait signer aux parents un mot dans le journal de classe dans la perspective d’un reportage prévu quelques jours plus tard. Cela signifie que le journaliste a pu anticiper le tournage, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Certaines écoles font signer une autorisation globale en début d’année – ce qui simplifie grandement la vie des journalistes qui doivent tourner un sujet le matin pour diffusion le jour-même. Mais pour le Délégué général aux Droits de l’enfant, Bernard De Vos, ces autorisations globales ne sont pas toujours suffisamment explicites : « Quand les écoles demandent que les photos puissent être utilisées dans un bulletin de l’école, pour la diffusion d’un programme de fancy fair etc, ça me semble évident qu’on peut demander une autorisation à l’année. Mais quand c’est une diffusion grand public sur un projet spécifique, je trouve que c’est un minimum de demander une autorisation spécifique ».

En l’absence d’autorisation, le caméraman/woman filmera les enfants de dos, fera de gros plans sur les mains, jouera sur la profondeur de champs et ainsi de suite pour éviter que les enfants soient trop reconnaissables. Plus le sujet est sensible, plus grandes seront les précautions.

Parfois, l’autorisation des parents ne suffit pas

Dans certains cas, l’autorisation des parents ne suffit pas. « Il y a une loi de protection de la jeunesse très restrictive à propos des mineurs faisant l’objet d’une mesure judicaire quelle qu’elle soit », détaille Jean-Jacques Jespers. « Cette loi interdit formellement la publication du nom, de l’image ou l’identification par quelque procédé que ce soit d’un mineur faisant l’objet d’une mesure judiciaire telle que protection, garde, préservation, placement, éducation, médiation etc, sauf autorisation expresse d’un juge ».

Quand des enfants ou des ados sont placés en institution, que ce soit lié à une procédure judiciaire ou civile, on ne peut pas montrer leur visage ou donner leur identité. C’est une mesure de protection pour leur éviter tout risque de stigmatisation, tout ce qui pourrait compromettre leur insertion harmonieuse dans la société.

Des réactions après la diffusion d’un reportage sur des enfants placés

Le seize janvier dernier, le Journal télévisé diffuse un reportage tourné à la Cité de l’enfance à Charleroi. Vingt-quatre enfants de six à quatorze ans découvrent leur nouveau lieu de vie, un bâtiment financé par des philanthropes. On les voit déambuler dans les chambres, découvrir la salle de sport, le réfectoire… On voit aussi leurs sourires, leurs yeux qui pétillent… Rien n’est flouté. Et pourtant ces enfants sont placés, soit par les services d’Aide à la jeunesse (SAJ), soit par les services de Protection judiciaire (SPJ).

Ce reportage a suscité des réactions par mail, comme celle de Sébastien D., un éducateur spécialisé : « […] Dans votre reportage, aucun visage n’a été anonymisé ni aucune voix. Ces enfants peuvent maintenant être répertoriés par leurs profs, camarades, familiers comme suivis par des services, ce qui est très préjudiciable. Je souhaite que vous preniez les dispositions nécessaires, dès à présent et à l’avenir afin que ce type de situation ne se répète plus, il en va de la vie de chacun des enfants pris en charge […] ».

Autre réaction sur Facebook cette fois :

Alors était-ce une erreur ? Quand l’équipe (journaliste et caméraman) est arrivée sur place, il lui semblait évident qu’il faudrait anonymiser les enfants. Mais le directeur leur garantit alors qu’il dispose de toutes les autorisations nécessaires. Pour la journaliste Sophie Mergen, c’est une occasion à saisir pour humaniser le propos. « Le but de ce reportage c’était d’avoir un sujet humain avec des enfants qui revivaient d’avoir ce nouveau centre moderne, où ils ont enfin une salle de jeux, une salle de sport etc », explique-t-elle. « Le sourire sur le visage de ces enfants était hyper touchant. Le fait de pouvoir voir leurs yeux qui pétillaient, de les voir sourire, ça donnait une tout autre dimension au sujet ».

La joie des enfants, c’est le cœur du reportage. Aucune indication n’est donnée sur leur parcours individuel. « Il n’y avait rien qui pouvait susciter une logique malveillante ou même stigmatiser les parents ou quoi que ce soit car je n’ai pas du tout anglé là-dessus », précise Sophie. A la rédaction, l’éditeur Gérald Vandenberghe, qui s’occupe du Journal télévisé de ce soir-là, partage cette analyse. A partir du moment où le directeur de l’institution a donné son feu vert, pas de problème. Avec le recul, il pense simplement qu’il aurait été judicieux de le préciser sur antenne pour prévenir l’incompréhension de certains téléspectateurs surpris de voir les enfants non floutés.

Un couac au niveau des autorisations

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il s’avère que le directeur Bernard Dewiest ne disposait que des autorisations parentales. « Quand un enfant entre chez nous, on propose aux parents d’accepter que leur enfant puisse être photographié ou filmé dans le cadre d’activités organisées ici, et on leur précise qu’ils peuvent retirer leur accord à tout moment. Il faut aussi que les enfants soient preneurs, on respecte la volonté de l’enfant », nous a-t-il expliqué après la diffusion du reportage, par téléphone.

A-t-il demandé l’autorisation à un juge ? Non. Bernard Dewiest affirme que ce n’est pas nécessaire. Ce n’est pourtant pas ce que dit la loi. « Si une autorité se saisit de l’autorité parentale pour momentanément retirer la garde d’un enfant à ses parents, les papiers signés par la famille aident mais ça ne suffit pas », réagit Bernard De Vos, le Délégué aux Droits de l’enfant. Sans autorisation d’un juge, il ne fallait pas montrer les visages. L’équipe s’est fiée au directeur, dans l’erreur mais de bonne foi.

Ce dernier pense d’ailleurs que c’était positif pour les enfants. « C’est même une valorisation pour les enfants de pouvoir s’exprimer sur leurs conditions de vie. On voyait la joie des enfants et ça aurait été frustrant pour eux de ne pas pouvoir l’exprimer. Ils étaient très excités de pouvoir se revoir le soir, ça leur a procuré des moments qu’ils ne vivent pas souvent », estime-t-il. Avant de préciser que l’entourage des enfants, notamment scolaire, est déjà au courant de leur placement en institution et que le reportage n’a donc rien révélé qui pourrait leur porter préjudice, selon lui.

Le délégué aux Droits de l’enfant ne partage pas cet enthousiasme : « Ils sont dans une institution de placement pour enfants avec présomption qu’il y a des histoires difficiles derrière. J’aurais préféré qu’on suggère une série de choses. On peut faire exister les enfants sans forcément les reconnaitre. Alors peut-être bien que les enfants trouvent un plaisir à se faire reconnaitre sur le moment-même… Mais qu’est-ce que ça va donner une semaine plus tard quand ils vont rencontrer d’autres personnes ? D’autant plus qu’aujourd’hui le reportage n’est plus diffusé qu’une seule fois en télévision : avec les possibilités de rediffusion sur Auvio etc, ça reste dans la mémoire du net. Donc moi je pense qu’il faut être prudent ».

Dans ce débat, la présence d’une autorisation en bonne et due forme n’aurait donc pas évacué toutes les questions. En tant que journaliste, il faut en effet prendre différents aspects en considération. « Si en montrant quelqu’un, on lui fait courir des risques, il faut mesurer la proportionnalité entre le risque qu’on fait courir à la personne et l’intérêt général qu’il y a à la montrer : c’est toujours une balance », rappelle Jean-Jacques Jespers. Et dans l’appréciation de cette balance, il peut aussi y avoir des sensibilités ou interprétations différentes.

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