Vews et le "Sauvage", média (im)partial ?

La vidéo de VEWS publiée après la Ducasse d'Ath a suscité des centaines de commentaires
La vidéo de VEWS publiée après la Ducasse d'Ath a suscité des centaines de commentaires - © RTBF

C’est une séquence récente sur la Ducasse d'Ath qui nous a conduits à nous poser la question. La séquence, mais aussi et surtout les centaines de commentaires qu’elle a suscités.

Voici le contexte

Le 27 août 2019, la Ducasse d'Ath – fête populaire remontant au Moyen Âge est terminée. Elle s'est déroulée cette année sur fond de polémique : depuis plusieurs semaines, le collectif "Bruxelles panthère" (qui lutte contre les inégalités raciales) dénonce la présence du personnage le "Sauvage", l’un des personnages phares de la fête, homme grimé de noir qui évoque le passé colonial de la Belgique. L'association dénonce le côté raciste du Blackface (c’est-à-dire le fait pour un homme ou une femme blanche de se grimer en noir pour incarner de manière stéréotypée une personne noire). Bruxelles Panthère demande à l’Unesco le déclassement de la tradition athoise au patrimoine mondial et menace de venir perturber la fête populaire. Finalement, les festivités se sont déroulées normalement, le Week-end des 24 et 25. Et le personnage du Sauvage a comme de coutume été de la partie le dimanche.

C’est donc après la fête folklorique que les journalistes de Vews prennent la décision de publier une vidéo dans laquelle Mouhad Reghif, porte-parole des Bruxelles-panthère, explique comment il a été exfiltré de la fête par la police, et dans laquelle il revient sur sa vision du Sauvage. C’est l’unique séquence que Vews aura diffusée sur l’édition 2019 de la Ducasse.

Ci dessous, la séquence: 

Rapidement, les réactions fusent. En quelques heures, le post donne lieu à une déferlante de commentaires qui s’en prennent le plus souvent à la RTBF, l’accusant de partialité. Les collègues auraient-ils manqué d’un brin d’équité ? Laisser la parole aux détracteurs du Sauvage, sans tendre un micro aux partisans, est-ce encore tout à fait du travail journalistique équilibré ?

Le choix de la rédaction

Jérémy Giltaire était l’éditeur de Vews, ce jour-là. Il revient sur la démarche de l’équipe : "On estimait que Mouhad Reghif avait quelque chose à raconter puisqu’il est rare que quelqu’un qui se présente à une festivité soit expulsé pour question de sécurité. Sans compter que le blackface est un sujet qu’on a déjà traité sur Vews, du coup ça nous semblait intéressant d’y revenir. D’autant que cette personne à notre connaissance n’avait pas encore beaucoup eu la parole sur nos médias". Jérémy précise par ailleurs que tous les éléments factuels de l'information ont été vérifiés et que l'équipe a contacté la ville de Ath (dont le point de vue est d'ailleurs exposé en texte).     

Une pièce du dispositif

En évoquant la place laissée à ce témoin sur l’ensemble de nos médias, Jérémy pose la question essentielle de la représentation équilibrée sur l’ensemble de nos émissions d’information. Alain Dremière, le rédacteur en chef de Vews, décode : " La séquence Vews est un élément, une pièce d’un dispositif d’information qui s’intègre dans d’autres dispositifs, le web, le JT, la radio. Elle n'est en rien la synthèse du traitement qui a été fait de la Ducasse par la RTBF".

Qu'en dit exactement notre code de déontologie? Il faut pour cela se plonger dans l’article 20 de notre règlement d’ordre intérieur (relatif au traitement de l’information) : "Une représentation équilibrée, à l’antenne, des différentes tendances et des mouvements d’opinion constitue un des fondements de l’objectivité. Cet équilibre ne doit pas nécessairement s’établir à l’intérieur de chaque émission, mais il peut au besoin ressortir d’une série d’émissions, soit de l’ensemble de l’information au cours d’un certain laps de temps".

Equilibre radio-télé-web

La médiatrice de la RTBF, Louise Monaux parle, elle, de tranches d’info. Voici ce qu’elle écrivait dans un article sur l’objectivité journalistique publié en décembre dernier sur la page Inside du site Info de la RTBF : "La rédaction construit, chaque jour, son information. Elle la découpe en tranches, en séquences. On parle dans le jargon de tranche d’info. Le JT est une tranche d’info, Matin Première une autre. Chaque RDV d’information fait des choix forcément liés à son format et à sa cohérence éditoriale. Quand on produit ou consomme une tranche, une séquence, on produit ou consomme un morceau de cette construction. Ce n’est qu’en multipliant les morceaux que l’on tend vers l’objectivité. Ça vaut autant pour le journaliste que pour le lecteur".

►►► Retrouvez d’autres coulisses de notre info sur la page INSIDE de la rédaction

Allons voir ce que la RTBF a proposé sur ses différents canaux, à propos du "sauvage" à la Ducasse d'Ath. Peu de doutes là-dessus : les deux parties ont bien eu chacune leur temps d’antenne, et dans des proportions franchement comparables. Sur le site Info de la RTBF, par exemple, sur les sept articles consacrés à la Ducasse, on laisse deux fois la parole aux autorités de la Ville d’Ath, et deux fois au collectif Bruxelles Panthère. En radio aussi, les deux parties ont été équitablement entendues (deux passages des Bruxelles Panthère, un extrait avec quelques Athois partisans du Sauvage, et celui d’un responsable du Folklore local). En télé, les deux reportages ne laissent pas la parole à Bruxelles Panthère, en revanche, l’une des deux séquences est suivie d’un extrait d’interview de Mouhad Reghif.

Pour autant, si aucune erreur n’a été commise d'un point de vue théorique, au sens du code de déontologie de la RTBF, est-ce que ce que l'explication ne laisse pas un peu sur sa faim ? Car les consommateurs de nouveaux médias, ceux qui dévorent les canaux Facebook-Twitter-et-Instagram et parmi eux les jeunes adultes à qui s'adressent Vews, regardent-ils le JT, et se réveillent-ils au son de Matin Première?  

Une info équilibrée pour chaque public? 

C’est vrai que notre Règlement d’ordre intérieur (ROI) ne date pas d’hier. Le texte (même s’il a été révisé à trois reprises) a été rédigé en 1998, une époque où on coupait encore les bandes sonores à la main… Et où on ne se demandait pas si le dernier post Facebook posait problème. Ni d’ailleurs si les "jeunes adultes" avaient accès à une information équilibrée. Car c’est l’une des dimensions de la nouvelle RTBF : elle produit des contenus pour quatre publics identifiés : les "jeunes adultes", le "nous" (qu’on pourrait aussi appeler le "grand public"), "l'affinitaire" (le public en recherche de contenus plus spécifiques) et "les nouvelles générations" (le programme VEWS s’adressant aux jeunes adultes). Comment s’assurer dès lors que chacun des publics puisse accéder à une offre d’information équilibrée ? "La déontologie n’est pas une science exacte, explique Yves Thiran, qui est responsable éditorial à la RTBF et par ailleurs membre du CDJ (Conseil de Déontologie Journalistique). D’ailleurs au CDJ, on est souvent amenés à voter pour s’accorder sur un avis. Le ROI de la RTBF n’a pas été écrit et pensé en fonction de nos quatre publics, mais je ne pense pas que ce soit possible de le faire parce qu’il existe une superposition entre ces publics. La découpe n’est pas étanche. Une émission ne s’adresse d’ailleurs généralement pas qu’à un seul public. Bien sûr, il y a une question de bon sens. Il ne faudrait pas entendre systématiquement un son de cloche à Tarmac, Pure et Vews, puis un autre au JT et sur Viva". 

Les réseaux sociaux, un cas particulier? 

Justement, sur cette question de bon sens, le journaliste multimédia indépendant Joan Roels s'interroge: "Là où la RTBF a peut-être commis une petite erreur, c’est qu’il faut comprendre que les réseaux sociaux sont des médias à part qui doivent être pris comme tels. Ok, l’info avait été traitée dans le JT… Mais pas sur Facebook. On est en droit de se demander si le pluralisme a été respecté sur le média Facebook". Et la chercheure en journalisme Florence Le Cam, à l’ULB, ne dit pas autre chose : "Il s’agit d’une vidéo esseulée, une production unique sur Internet, le public n’a pas cette vision transversale de l’information".

Le monde des réseaux sociaux, c'est vrai, ce n'est pas un média comme les autres. Il ne se consomme pas de manière linéaire comme la radio ou la télévision. Une séquence n'intervient pas dans le déroulé d'une édition. Alors à la RTBF, comment s'adapte-t-on à cette nouvelle dimension?  

Une histoire racontée par un personnage

Chez Vews, le format souvent privilégié est la narration au travers d'un acteur: "Là ou dans les médias traditionnels on a souvent les deux sons de cloche dans un même sujet, nous ça nous arrive de n'en donner qu'un seul, commente Jérémy (l'éditeur). Ca fait partie de la ligne éditoriale et surtout de l'essence même des réseaux sociaux (avoir un propos). Ce qui peut arriver c'est qu'on donne plusieurs points de vue sur des vidéos différentes. Ca se prête bien aux réseaux sociaux. Le storytelling est très important dans le format digital. Surtout si c’est un point de vue qui s’exprime, une histoire qui se raconte au travers d’un acteur principalement"

Il suffit d'ailleurs de rendre visite à la page VEWS sur Facebook pour constater que la vidéo d'un témoignage unique est un format apprécié chez VEWS. Par exemple, le point de vue de cette locataire d'un logement social : 

 

Une vidéo avec un interlocuteur unique: c'est aussi un classique du média français Brut    

"La vidéo avec interlocuteur unique, c'est un format qui fonctionne plutôt bien sur les réseaux sociaux, décode Aline De Volder, coordinatrice pour les réseaux sociaux, à la RTBf. Et j'y vois deux raisons. La première c'est  qu'on donne la parole à des gens, qui ne sont pas forcément des experts, des journalistes. Mais des gens qui viennent de partout. Il y a le côté "tout le monde a le droit de s’exprimer", une sorte de réponse à la crise de confiance que traversent les médias mainstream. Ensuite, on sait que ce qui marche bien sur les RS, ce sont les avis tranchés. Pour susciter le partage, il faut susciter une émotion".

Une vidéo, une idée

Pour Aline De Volder, à cela s'ajoute que Facebook est un médial social à part: "On le consomme en attendant le tram ou quand on s'embête dans une réunion. Une vidéo Facebook, c’est une idée. On pourrait l’envisager autrement, mais ce serait nettement plus compliqué. Ce format-ci est très simple. Peut-être d'ailleurs qu’on l'utilise un peu trop". 

Le témoignage unique n'est cependant pas le seul format du programme VEWS. "Pour cette séquence sur la Ducasse, on avait deux possibilités, explique Alain (le rédacteur en chef): soit on faisait comme on a fait, soit on jouait la fameuse partie de ping-pong (les arguments des uns à gauche, ceux des autres à droite, et les faire jouer une partie de ping-pong). On a choisi de privilégier un langage éditorialement proche des jeunes adultes, avec des propos "engageants". Pas "engagés" mais "engageants", c’est-à-dire qui vont susciter des réactions. On savait qu’un débat allait s’engager après publication. Et que la caisse de résonance pour leurs arguments serait au moins aussi importante. Sur les réseaux sociaux, vous n’avez pas à demander la parole puisque vous allez la prendre. Ils l’ont prise et massivement. Et tant mieux". Pour Alain, les échanges qui suivent la publication sont de nature à mettre en équilibre la balance.

Attention au contexte 

Mais ce "langage éditorial" sur les réseaux sociaux (pour reprendre une expression d’Alain) questionne la chercheure Florence Le Cam : "Le problème sur les réseaux sociaux, c’est qu’il y a une tendance à la scénarisation avant de donner les éléments de contexte. D’ailleurs [dans la vidéo sur la Ducasse], les explications arrivent tard [après 48 secondes, ndlr]. Or, le journaliste doit faire l’inverse : donner le contexte et puis raconter. […] Il faut se demander ce que le média cherche vraiment. S’il veut poser un choix éditorial, déterminer un angle intéressant, c’est la tâche du journaliste. S’il veut copier ce que d’autres font, par exemple Brut, dans le but d’attirer le plus possible d’internautes, et au final permettre à la régie publicitaire de négocier des tarifs à la hausse, ça pose question".

On le voit, la vidéo consacrée à la polémique autour du personnage du "sauvage" à la Ducasse d'Ath reflète les nombreux questionnements arrivés tout droits de l'émergence des médias digitaux et de la nécessité pour les médias traditionnels de s'y faire une place. Les discussions menées ici avec des  journalistes, rédacteur en chef et spécialistes des médias indiquent qu'on cherche toujours des réponses. Y compris à des questions aussi fondamentales que celle de la partialité. 

►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume - et un peu de recul - pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici. 

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