"Ultra-droite", "Extrême droite", "Droite radicale"… Quels mots pour quelle réalité?

Militants d'extrême droite à la Marche contre Marrakech
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Militants d'extrême droite à la Marche contre Marrakech - © JONAS ROOSENS - BELGA

Ces dernières semaines vous avez peut-être lu dans plusieurs articles de notre site RTBF Info le terme « ultra-droite ». Selon Ariane V., l’une de nos lectrices, on utiliserait de plus en plus fréquemment le terme. Et elle enchaîne : « Pourquoi ce mot, venu des USA (Alt-right), a-t-il tendance à supplanter le terme 'extrême droite' ? Est-ce la même réalité ou une nouvelle ? Faut-il vraiment utiliser ce terme ? »

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Est-ce le cas ? Y a-t-il un lien entre la fameuse « droite alternative » américaine et l’ultra-droite européenne ? Et quelle différence avec l’extrême droite ? La question méritait de s’y arrêter… D’autant qu’en tant que journalistes, on se pose régulièrement des questions sur la manière la plus adéquate de qualifier ces très nombreux partis et mouvements qui font peu de cas des libertés fondamentales.

L’Ultra-droite, plus extrême que l’extrême droite ?

Commençons par la question d’Ariane. « Ultra-droite » est une notion très française. Si elle est davantage apparue dans des articles de la RTBF ces dernières semaines, c’est tout simplement car l'« ultra-droite » a fait parler d’elle, en France. Début novembre, on apprenait que six suspects en lien avec « la mouvance de l’ultra-droite étaient interpellés en Isère parce qu’on les soupçonnait de fomenter un projet d’action violente visant Emmanuel Macron ».

Fin novembre, on relayait une enquête de nos collègues de France Inter qui avaient découvert que ces militants de l’ultra-droite s’étaient fournis en armes en Belgique, à la Bourse « Militaria » de Ciney.

« Dans le contexte français, nous éclaire le politologue français Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des Radicalités Politiques à la Fondation Jean Jaurès, c’est un terme déjà utilisé au moment d’une manifestation qui avait eu lieu le 26 janvier 2014 – qui s’appelait Jour de colère – où avait défilé à Paris une collection de groupuscules d’ultra-droite avec des slogans nazis. A la fin des manifestations contre le mariage pour tous aussi, il y avait des groupuscules de ce genre-là en marge des manifestations. C’est donc tout ce qui était à droite du FN, qui ne participait pas au jeu électoral, qui était plus virulent dans sa critique de l’Etat et des institutions, qui a été qualifié d’ultra-droite pour faire la différence avec le FN, qui lui, voulait arriver au pouvoir par la voie démocratique ».

Ultra-droite et Alt-right américaine, aucun rapport

Ariane y voyait un lien avec l’alt-right américaine. Pour le spécialiste de l’extrême droite liégeois Jérôme Jamin, il n’y a aucun lien entre les deux mouvances. « Non ! l’alt-right est un phénomène propre aux Etats-Unis en raison du fait qu’il n’y a que deux grands partis au pouvoir. Tous ceux qui estiment que le parti conservateur n’est pas assez dur sur l’immigration et l’islam se retrouvent dans l’alt-right. Celle-ci est une mouvance idéologique, une mouvance d’opinions, elle n’est pas un parti, mais elle essaie d’influencer des membres du parti conservateur. »

C’est un vrai casse-tête

L’ultra-droite et l’alt right ont un point commun malgré tout. Avec la « droite radicale », la « droite populiste », la « droite identitaire », la « droite extrême », « la droite dure », « la droite xénophobe », etc., elles font partie de ce que les chercheurs appellent une « zone grise ». « Ces nouveaux mots permettent de montrer qu’il y a danger et qu’il y a de la haine, mais que l’on n’est pas forcément face à un mouvement ou parti d’extrême droite », décrypte Jérôme Jamin. « Ce sont des conservateurs de droite qui empruntent un certain nombre de schèmes idéologiques plus à droite qu’eux, ajoute le spécialiste français Jean-Yves Camus. Il y a aussi ceux qui viennent de l’extrême droite et qui utilisent une stratégie d’entrisme. » Autrement dit, des membres de l’extrême droite qui maquillent suffisamment leurs propos pour faire illusion et se ranger dans ce qui est devenu « acceptable », avec le temps.

« Le problème principal de ces multiples dénominations, c’est qu’on tombe dans des classifications très molles et mouvantes », déplore Jean-Yves Camus. L’existence de ces différents termes rend plus compliqué encore d’identifier ce qui relève ou non de l’extrême droite. « C’est un vrai casse-tête », conclut Jean-Yves Camus.

Reste donc à définir cette fameuse extrême droite. « Il ne faut pas employer ces termes à la légère, insiste Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d’information sociopolitique (CRISP). Mais pour éviter d’accentuer un brouillage qui s’accroît depuis une vingtaine d’années, il faut prendre les choses avec prudence. Cela nécessite d’avoir des cadres d’analyse en tête. »

Les critères varient d’un pays et d’une culture à l’autre.

Cas Mudde, le spécialiste néerlandais qui théorise l’extrême droite depuis plus de vingt ans, la définit comme « opposée à tout système démocratique et qui entretient une filiation idéologique avec l’extrême droite historique et le fascisme ».

Ce n’est pas qu’une question de respect des institutions démocratiques

Pour de nombreux chercheurs et juristes, on ne peut pas dissocier le respect du système démocratique de celui des valeurs démocratiques. « C’est intimement lié au respect des valeurs démocratiques et des libertés fondamentales », estime Dave Sinardet, politologue à la VUB. On y retrouve notamment la liberté d’expression et d’information, la liberté de la presse, de pensée, de religion, le droit à un procès équitable, etc.

Quant à la Sûreté de l’Etat, dans son dernier rapport d’activités, elle définit l’extrême droite comme « un ensemble d’idées contraires à la législation en matière de lutte contre le racisme, la discrimination et le négationnisme, qui violent les principes de la démocratie et des droits de l’homme et dont les partisans approuvent ou promeuvent le recours éventuel à la violence ».

Des critères pour mieux s’y retrouver

S’il n’y a pas de consensus scientifique sur une définition claire de l’extrême droite, le spécialiste Jérôme Jamin pointe toutefois trois éléments récurrents dans les mouvements et partis d’extrême droite. « L’élément principal est la croyance en l’inégalité entre les peuples, les cultures, les civilisations, les races et les individus. Pour l’extrême droite, le fait qu’il y ait des gens supérieurs et inférieurs est une valeur forte et est considéré comme une bonne chose. Si vous creusez leur discours, même s’ils essayent de dissimuler ce qu’ils pensent, cela finira par ressortir. Et ces inégalités sont souvent considérées comme immuables. » Dans cette conception des choses, un homme n’est pas égal à une femme, une personne handicapée n’est pas égale à une personne bien portante, et certains de ces individus sont supérieurs aux autres.

Le deuxième élément que relève Jérôme Jamin est l’attachement à la Nation, « la Nation, qui est un rempart contre l’ennemi extérieur ». Enfin, il pointe le radicalisme. « L’extrême droite considère qu’il faut agir de manière radicale et donc mettre en œuvre tout ce qu’il est possible de mettre en œuvre pour régler le problème. »

Ces trois éléments doivent être réunis pour pouvoir attribuer à un parti ou un mouvement l’attribut d'« extrême droite ».

Le Vlaams Belang et le Parti Populaire classés à l’extrême droite

Jérôme Jamin estime que par leur programme et leurs discours, plusieurs partis politiques montrent qu’ils attachent de l’importance à ces trois éléments.

Il cite le Rassemblement National (ex-FN) de Marine Lepen, la Ligue Nord en Italie, le parti de la liberté d’Autriche, le British National Party, et, en Belgique, le Vlaams Belang et le Parti Populaire. Il n’est pas le seul chercheur à faire cette analyse. Pour Jean Faniel, le Parti populaire a basculé à l’extrême droite. « En 2015 encore je pouvais le qualifier de parti de 'droite dure', de 'droite sécuritaire', mais aujourd’hui, clairement, je le qualifie de parti d’extrême droite parce que je retrouve dans son discours et notamment dans sa dernière campagne électorale, des éléments qui sont typiques de la rhétorique d’extrême droite et l’idée de différences indépassables entre les individus ». Plusieurs chercheurs ont d’ailleurs attiré notre attention sur la distinction qu’ils faisaient entre la N-VA et l’extrême droite parce que chez les nationalistes flamands, malgré une xénophobie parfois clairement affichée, les étrangers ne sont pas vus comme « nuisibles » et « inintégrables ». Au contraire, on les pousse à « s’intégrer ». La N-VA se défend par ailleurs d’assimiler les citoyens. Mais ça, c’est encore un autre débat.

L’extrême droite en perpétuelle évolution

« Les réalités que ces différents termes désignent ont elles-mêmes évolué au fil du temps », analyse Jean Faniel. L’extrême droite d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier. Dans son dernier rapport d’activités, la Sûreté de l’Etat consacre un chapitre au « nouveau visage de l’extrême droite en Belgique ». Elle constate une « mutation profonde du milieu ». La Sûreté de l’Etat décrit une nouvelle forme d’extrême droite « identitaire » qui défend « une vision du monde conservatrice et le caractère chrétien de l’Europe ».

Et le rapport de citer le mouvement flamand Schild en Vrienden, « sans conteste l’expression la plus réussie du mouvement identitaire et ce phénomène mérite notre attention. La question se révèle toutefois délicate. En effet, le mouvement attire des individus aux profils et convictions très variés : du conservatisme de droite à l’idéologie démocratique non violente, en passant par un éventail de vues d’extrême droite, racistes et négationnistes, y compris le culte de l’idéologie nazie et de la violence. En outre, une tendance à l’armement semble se dessiner au sein de l’extrême droite. Les responsables des groupements d’extrême droite incitent leurs militants à suivre des leçons de tir et à se procurer des armes, de manière légale ou non. L’objectif recherché : une confrontation sociétale jugée inévitable entre l’islam et le reste de l’Europe chrétienne à laquelle il faut 'se préparer', selon eux ».

Lors des manifestations auxquelles ont participé récemment des membres du mouvement « Schild en Vrienden », nous avions fait le choix de les qualifier de mouvement d’extrême droite. Depuis lors, le leader du mouvement, Dries Van Langenhove, a annoncé être la tête de liste du parti d’extrême droite Vlaams Belang en Brabant flamand lors des prochaines élections. Nous avions donc raison de ne pas nous cacher derrière un euphémisme.

Une évolution observée de près par la RTBF

La RTBF applique le cordon sanitaire médiatique. D’où l’importance de définir ce qui relève précisément de l’extrême droite ou non. « Une réflexion permanente est en cours avec le service juridique, explique Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information à la RTBF. D’autant qu’à la RTBF, cela implique une série de choses de qualifier un parti d’extrême droite. Cela signifie que le parti en question sera interdit de débat et d’interview en direct dans nos émissions. Nous sommes appuyés dans nos analyses par des avis extérieurs ».

>> Pour plus d’information sur le sujet, voir notre article sur le « cordon sanitaire médiatique »

Vous l’aurez compris au fil de ces lignes, aucune définition de l’extrême droite n’est coulée dans le béton. Et même quand certains critères font consensus, chaque chercheur, chaque juriste, chaque journaliste sera amené à les interpréter.

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