Trop anxiogènes, nos journaux à la RTBF ?

La pandémie est arrivée il y a environ un an chez nous. Et depuis, nous parlons beaucoup du Covid 19. Beaucoup trop, pour certains d’entre vous.

"Ne pourrait-on pas parfois simplement diffuser des images un peu plus positives, porteuses d’espoir", nous écrit Jenny M.

"Je suis de plus en plus touché par vos informations toujours aussi anxiogènes", s’alarme Vincent S.

"Lancer des chiffres de telle façon est anxiogène", se plaint Fabienne D.

Voici quelques-uns des courriers reçus par notre service de médiation. Ils nous reprochent une couverture médiatique de la pandémie qui engendre de l’anxiété. Ce reproche, il nous avait déjà été formulé lors du premier confinement. Nos journaux, parlés et télévisés, ont souvent été totalement consacrés à la crise sanitaire. Mais rappelez-vous, il ne se passait quasi rien d’autre.


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Alors, face à une pandémie qui elle-même génère de l’anxiété, comment pouvons-nous en parler sans renforcer ce sentiment ? Consciente de ce problème, depuis début décembre, notre rédaction s’est fixé un objectif : que le Covid 19 n’occupe pas plus de la moitié des différents journaux.

Objectif 50-50

Mais la tâche n’est pas simple… Arriver à construire des journaux qui ne sont plus que "mi-covid", "c’est déjà beaucoup", estime Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information. "Il n’y a pas de couperet qui, lorsqu’on a dépassé les 50%, oblige le présentateur à passer à autre chose. C’est un objectif, on y tend. Je pense qu’on y arrive, c’était le cas dans le JT d’hier."

Le journal d’hier, c’est celui du 12 janvier à 19H30.

Revoir le Journal Télévisé du 12 janvier 2021 :

"Alors qu’on est à un moment où on se demande s’il y aura une troisième vague, nous avons consacré dix minutes au Covid sur 35, c’est donc une proportion largement diminuée. Nos autres émissions traitent d’autres sujets. Prenons le magazine #Investigation où on a fait 3 sujets Covid sur une vingtaine d’enquêtes", rappelle le Directeur de l’information.

S’évader, je pense que ça peut exister par l’information

Mais à une époque où tous les secteurs et tous les pays sont touchés par cette crise, quels sont les sujets "non covid" qui sont abordés ? Permettent-ils de rendre nos journaux moins anxiogènes ? "On n’est pas en train de se dire, c’est 50% de Covid mastic, lourd et dur et 50% de primesautier", nous explique Jean-Pierre Jacqmin. "Donald Trump, ce n’est pas le Covid pour le moment, et ce n’est pas léger, c’est de l’extrêmement lourd", poursuit-il. "Je pense que dans un JT de plus d’une demi-heure, on doit offrir aussi des éléments d’intérêt général, d’intérêt public, mais qui peuvent ouvrir la fenêtre quand on est en confinement. Il faut qu’on puisse s’évader un peu. Et s’évader, je pense que ça peut exister par l’information."


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Alors l’objectif est-il atteint ?

Écrivons-le d’entrée de jeu : c’est un objectif qui n’est pas atteint tous les jours. Comme le souligne Xavier Mouligneau, éditeur du Journal Télévisé, "on n’a pas un chronomètre dans la tête. Mais on garde à l’esprit cet objectif, sans faire de calculs. On essaie de faire deux ou trois sujets sur le Covid. Mais parfois, l’actualité nous rattrape", avoue-t-il.

Il ne reste souvent que peu de temps pour aborder d’autres thèmes

Même sentiment du côté de Joëlle Meert, éditrice des Journaux Parlés de La Première et de Vivacité : "Ce n’est pas simple à mettre en œuvre. D’abord parce que l’actualité tourne encore et toujours autour du Covid. C’est le début de la vaccination, les chiffres ne sont pas bons, il y a les variants. Alors, il faut se creuser la tête pour trouver d’autres sujets, reconnaît-elle. Ensuite, le timing des journaux parlés est relativement court, 15-16 minutes pour le 18h de La Première. Une fois qu’on a mis les sujets incontournables traitant du Covid, il ne reste souvent que peu de temps pour aborder d’autres thèmes."

Pour se faire une idée, nous avons examiné le Journal Télévisé de 19h30 et le Journal Parlé de 18h de La Première du lundi 4 janvier, veille du début de la campagne de vaccination. Dans le JT, environ 20 minutes sur les 35 sont consacrées au Covid 19 et ses conséquences, comme l’appel des loueurs de ski à une réouverture des pistes.

Revoir le Journal Télévisé du 4 janvier 2021 :

Dans le Journal Parlé de 18h de La Première, ce même jour, environ 5 minutes 30 sur les 15 minutes tournent autour du Covid.

Refaisons le même exercice une semaine plus tard et prenons le mardi 12 janvier. Ce soir-là, le JT consacre une bonne dizaine de minutes à la pandémie et le JP de 18h de La Première, 4 minutes.

Les éditeurs radio semblent donc parvenir à atteindre l’objectif du 50-50 plus facilement que les éditeurs télévision. Surtout dans les antennes régionales de la RTBF. A Liège par exemple, les reportages sur la pandémie ne sont pas majoritaires. "Soit on a du 50-50, soit on arrive à 80% de sujets "non Covid", explique Anne Poncelet, responsable éditoriale à Liège. Elle a calculé le nombre de reportages non Covid dans les matinales radio du 7 au 10 décembre 2020 et du 4 au 13 janvier 2021. "J’ai regardé les sujets qu’on a faits, mais pas leur place dans les conduites. Je crois que si je faisais cet exercice-là, on verrait sûrement que les sujets Covid sont plus exposés que les autres sujets", admet-elle.

Lors du premier confinement, en mars, les journaux parlés liégeois étaient entièrement consacrés au virus, reconnaît notre collègue. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : " On a toujours fait davantage dans la variété. C’est l’avantage de la proximité, on a une actualité judiciaire, politique, de grands chantiers, des projets immobiliers, des meurtres, de la culture, etc."

Nous sommes parfois rattrapés par nos réflexes

Mais pourquoi est-ce plus difficile d’atteindre cet objectif en télévision ? "Nous sommes parfois rattrapés par nos réflexes, concède Xavier Mouligneau, éditeur au Journal Télévisé. Nous recevons un bon sujet sur le Covid et on a tendance à vouloir le passer tout de suite, alors qu’on a déjà d’autres sujets qui y sont consacrés".

En France aussi, le covid 19 prend beaucoup de place

Nous ne sommes pas les seuls, évidemment, à être confrontés à la même problématique. En France, l’INA (Institut National de l’Audiovisuel) a mesuré le temps d’antenne que les chaînes de télévision historiques et les chaînes d’info en continu ont consacré au coronavirus pendant 3 mois, du 1er décembre 2019 au 22 mars 2020. A ce moment-là, nous ne sommes donc encore qu’au début de la crise sanitaire et déjà 60% de l’information porte sur la pandémie. Dans la semaine du 16 au 22 mars, la France est alors en confinement, les chaînes d’info en continu y ont consacré en moyenne 13 heures et 30 minutes par jour et par chaîne ! Pour l’INA, on peut parler d’une couverture inédite et exceptionnelle pour une crise sanitaire.


Découvrez cette étude de l’INA : Information à la télé et coronavirus : l’INA a mesuré le temps d’antenne historique consacré au Covid-19


Autre piste de réflexion pour nous, un sondage réalisé pour les Assises du journalisme en octobre 2020 sur le traitement de la crise sanitaire dans les médias. Voici les trois enseignements que nous pouvons en retirer :

- 60% des Français trouvent que les médias accordent une place trop importante à l’épidémie

- 50% estiment la couverture anxiogène et 45% excessive

- 43% leur reprochent d’avoir alimenté la peur de la pandémie. 32% estiment qu’ils ont utilisé cette peur pour faire de l’audience.

Des chiffres qui interpellent en tant que journaliste. Mais, en même temps, la population était en demande. Les audiences ont été exceptionnelles, y compris à la RTBF. Il y avait donc une demande importante d’information. Mais une information plus constructive. Selon ce sondage, 51% des Français veulent une information qui propose des solutions pour se protéger de la maladie.

La solution, le journalisme constructif ?

C’est probablement une piste à explorer pour nous, à la RTBF. Pour Jean-Pierre Jacqmin, le directeur de l’information, il faut renforcer notre couverture journalistique des solutions, faire davantage de journalisme constructif : " Le journalisme constructif, ce n’est pas le journal des bonnes nouvelles. Ça, ça existe depuis très longtemps. En grec ancien, c’est l’Evangile, c’est "je vous annonce de bonnes nouvelles". Non, nous devons continuer à aller voir quelles sont les aspérités d’une société et quelles sont les solutions à ces aspérités. "

Soyons positifs en 2021

C’est dans cet esprit de journalisme constructif qu’à Liège, une rubrique, "Soyons positifs en 2021", a vu le jour lors de la première semaine de janvier, sous l’impulsion de notre collègue Anne Poncelet. Cela a permis de mettre en avant des projets jugés intéressants qui vont voir le jour cette année.

En France, la radio publique France Inter a créé la rubrique "Par ailleurs". Elle met en avant cinq infos du monde garanties sans Covid 19. Dans "La Revue des médias", Stéphane Jourdain, rédacteur en chef chez France Inter, explique que "c’est un format imaginé par la rédaction internationale de Radio France […] qui n’arrivait plus vraiment à placer ses sujets internationaux sur les antennes s’ils n’étaient pas liés au coronavirus […]. Or, on est dans un esprit de service public, où des infos méritent d’être racontées hors du coronavirus."


 

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Ce format fait entre 10.000 et 20.000 vues. "C’est un très bon chiffre, on serait normalement contents. Mais ce n’est rien par rapport à certains articles sur le coronavirus qui atteignent jusqu’à 2 millions de pages vues", poursuit-il.

On l’a dit, le journalisme constructif n’est pas le journal des bonnes nouvelles. "Le journalisme constructif inclut une démarche plus globale, nuance Yasmine Boudaka, coordinatrice de New6s, qui entend sensibiliser les médias au journalisme constructif. Il s’agit de proposer une vision plus équilibrée d’un fait, de ne pas se focaliser uniquement sur la problématique, voir s’il y a des pistes de solutions ou de perspectives qui peuvent être envisagées."

Pas de solution miracle

Mais ce n’est pas simple à pratiquer, admet Yasmine. D’autant que cela demande du temps : " On pourrait peut-être charger une personne qui consacre du temps à l’analyse, au recul, à la mise en perspective des infos de ces derniers mois pour amener des éclairages nouveaux et plus positifs que ceux amenés dans l’immédiateté de l’information à laquelle nous sommes confrontés."

Le journalisme constructif ne doit donc pas être considéré comme une solution miracle au caractère angoissant de nos journaux. Mais il peut aider à voir l’information autrement. La preuve avec ce sujet sur les "Covid Boys", diffusé dans le Journal Télévisé récemment. Les deux jeunes sensibilisent aux respects des règles sanitaires. Un sujet Covid qui fait sourire, c’est plutôt rare.

Revoir le reportage sur les "Covid Boys" diffusé le 10 janvier 2021 :

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