"Tous les ans, on nous bassine avec cette rentrée des classes qui n'a aucun intérêt": le JT de la RTBF répond

Le JT de la RTBF en fait-il trop sur la rentrée scolaire?
Le JT de la RTBF en fait-il trop sur la rentrée scolaire? - © RTBF

Un courrier, comme il en arrive chaque année à la rédaction : "Je voudrais protester énergiquement contre le niveau de sottise atteint au début du JT de 19h30 ce lundi 2/9. Tous les ans, on nous bassine avec cette rentrée des classes qui n’a aucun intérêt. Cela frise le ridicule. Vous n’avez vraiment pas de sujet plus intéressant à traiter ?".

Voilà voilà. Visiblement la couverture de la rentrée des classes au JT n’a pas répondu aux attentes de Jean-Marie F. En a-t-on trop fait ? Cette question, nous nous la posons nous-mêmes régulièrement. Quelle place accorder sur nos antennes à cet événement qui concerne certes un nombre important de foyers, mais qui n’a en soi rien d’inattendu ? Au fond, est-ce bien de l’information ? Réponse au sein de la rédaction… mais aussi en Espagne où les choix éditoriaux sont bien différents.

"Un événement majeur", pour la rédaction de la RTBF

Cette année, le jour de la rentrée en maternelle et primaires, le JT a aligné 6 séquences à 13 heures et à nouveau 5 le soir (trois reportages, un direct et un ‘à travers’). La couverture avait démarré plusieurs jours auparavant, dès le mercredi 28 août, avec plusieurs reportages liés à l’approche de la rentrée. "Neuf cent mille enfants qui entrent à l’école, et donc par effet ricochet autour de trois millions de personnes concernées, c’est un événement majeur", estime le rédacteur en chef du JT Bruno Clément. "On le couvre mais on essaye d’avoir des angles originaux et de ne pas être dans les sujets convenus".

L’information, c’est aussi vivre au rythme de ce que vivent nos publics

A la rédaction, c’est Johanne Montay a coordonné la préparation des sujets. La réflexion a commencé près de trois semaines en amont. "Je pense qu’on a fait ce qu’il fallait", entame-t-elle. "L’information c’est aussi vivre au rythme de ce que vivent nos publics. Après il faut un apport informatif et ne pas être uniquement en phase émotionnelle avec les personnes. Il y a des tas de préoccupations économiques, sur l’organisation du temps, qui concernent la vie de tous les jours, qu’il ne faut pas snober". Exemple ? Un sujet sur le pique-nique zéro déchet, "informatif et en phase avec deux préoccupations actuelles : la rentrée et la thématique de l’environnement".

La rentrée c’est un marronnier qui a des feuilles différentes selon les années

Tout l’art est aussi de trouver des angles différents pour ne pas refaire exactement les mêmes sujets d’année en année. "Le jour de la rentrée, on avait choisi de suivre non pas seulement le bisou et la petite larme en arrivant à l’école mais aussi comment ça évolue dans la journée jusqu’au moment où les parents viennent rechercher leurs enfants, avec cette idée de voir l’évolution des émotions des enfants", poursuit Johanne.

"On a eu un sujet avec un instituteur, qui faisait sa première rentrée, et qui était le seul homme de sa promotion – pour éviter les schémas genrés. On sent qu’il y a un apport réfléchi : ni trouvé dans le journal ni trouvé en dernière minute. La rentrée c’est un marronnier qui a des feuilles différentes selon les années".

D’autres sujets ont été ajoutés aux sujets prévus, comme celui sur les courses de dernière minute pour acheter les fournitures, un sujet qu’on pourrait qualifier "d’ambiance". Il y a aussi eu des interventions de journalistes en plateau, par exemple pour une clef de l’info à propos du futur référentiel pour les maternelles.

"Pas une information" en Espagne

Jean-Marie F., mécontent de notre couverture de la rentrée, trouverait peut-être davantage son compte chez certains de nos voisins européens. Car il est frappant de constater que ce qui considéré comme incontournable chez nous est très largement contourné ailleurs, par exemple chez nos voisins espagnols ou hollandais. Dans ces pays, la rentrée n’a pas lieu en même temps dans toutes les régions. Mais cela ne suffit pas à expliquer le traitement très différent qui lui est réservé.

Prenons l’Espagne. La rentrée ? Ce lundi 9 septembre, jour où deux millions de petits Espagnols rentrent en classe, le journal de 21 heures de TVE qui dure une heure, en fait un petit sujet condensé de moins de deux minutes… après trente et une minutes d’antenne. Auront d’abord été abordés le début d’un procès, l’actualité politique, économique, internationale et la météo. Cet unique sujet scolaire condense deux thèmes principaux : une rentrée dans une école de six élèves et le fait que 50.000 élèves s’apprêtent par ailleurs à passer leur année dans des containers suite à la crise économique.

Dans le journal de 15 heures, l’équivalent de notre ‘13 heures’, il avait également fallu attendre plus d’une demi-heure pour évoquer le thème, avec deux directs axés chiffres à Valence et Madrid et un sujet de moins d’une minute trente sur ces enfants qui vont passer leur année dans des containers dans toute l’Espagne. Et c’est tout.

On est loin de nos réflexions sur la façon de décliner l’événement. La rentrée des enfants n’est en fait pas considérée là-bas comme un "événement" justement, "ou alors, il faudrait par exemple que les élèves de telle ou telle école soient empêchés d’aller à l’école à cause d’inondations", explique Jorge Gallardo, journaliste et sous-directeur d’un programme d’information sur la chaîne publique Antena Tres. Un sujet sur une famille qui prépare les cartables chez elle la veille du grand jour pourrait s’envisager mais "cela trouverait davantage sa place dans un magazine ou un show télévisé du matin", explique Jorge Gallardo. "Pour nous, c’est quelque chose de routinier, qui d’un point de vue informatif n’est une nouvelle en soi. Ce n’est pas prioritaire. Et s’il y a moins d’actu et qu’on décide d’en parler, ce sera en 7e ou 8e position, pour un sujet d’une petite minute et demie".

Au-delà de la place qui lui est accordée, le style est lui aussi très différent : pas de récit, pas d’immersion dans le quotidien, pas de portrait. On reste dans les chiffres, le factuel. Les plans sont souvent larges, généraux. Et c’est à l’image de l’ensemble du journal, très différent dans la forme de ce qui est proposé chez nous. Un peu comme aux Pays-Bas, où je n’ai par ailleurs pas trouvé le moindre sujet sur ce thème dans les journaux de la NOS diffusés les jours de rentrée

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Pourquoi une telle différence ?

Pour Bruno Clément, ces différences s’expliquent par une culture journalistique différente. "L’Espagne ou les Pays-Bas ne font pas les mêmes journaux que nous. Ils n’ont pas la même tradition du reportage donc ils ne vont pas chercher de reportages originaux et ce n’est pas très construit", estime-t-il. "Nous, on a une tradition, comme en France, du grand reportage à l’étranger, du sujet télévisé bien foutu, très construit, avec beaucoup de souci esthétique, une narration, presque artistique. Nous, on va essayer d’avoir de belles images, du beau commentaire, on va avoir une dimension esthétique". Une intention bien présente, même si pas toujours parfaitement concrétisée, admettons-le.

C’est la technique universelle du storytelling

Notre JT est en fait imprégné par le journalisme "de narration", une tendance qui devrait encore s’accentuer via davantage d’incarnation.

"C’est la technique universelle du storytelling, que d’autres utilisent en politique ou pour faire de la pub", développe Frédéric Antoine, professeur à l’Ecole de Journalisme de Louvain et sociologue des médias. "Plutôt que de se contenter de donner du factuel – ‘il il y a aujourd’hui x enfants qui rentrent à l’école’-, on va incarner avec le petit Jean-Michel…". Ou avec l’instituteur dont parlait Johanne.

Pour raconter une histoire en l’incarnant au travers d’une situation vécue, il faut plus de travail d’écriture et d’image – d’où l’aspect "artistique" évoqué par Bruno Clément. C’est "plus séduisant" que des nouvelles "sèches" estime encore Frédéric Antoine. "Quand on intègre des gens, une histoire, on intègre de l’émotion, de la proximité, et donc on fait fonctionner l’autre sphère de son cerveau que celle qui réfléchit, analyse et raisonne".

Une tendance qui fait également son apparition sur les chaînes publiques espagnoles, selon David Domingo, président du Master en journalisme de l’ULB et lui-même d’origine espagnole. "C’est en train d’évoluer en partie parce que les télévisions privées sont plus dans une tendance de journalisme narratif. Les télévisions privées ont une stratégie de couverture médiatique plus en recherche de l’effet miroir avec le téléspectateur, dans l’empathie, avec des cas concrets. Les télévisions publiques espagnoles gardent un ton plus institutionnel mais évoluent".

Pour Marie Vanoost, chargée de cours à l’UCLouvain et spécialiste du storytelling, cette forme revient par vagues dans le journalisme : "Cela correspond à des moments de bouleversements profonds dans les sociétés et des moments de crise dans le journalisme, avec cette double idée que la société devient tellement compliquée qu’il faut trouver d’autres moyens de la raconter et que le journalisme est en crise et cherche à se réinventer". Chaque média adaptera la narration à ses codes et contraintes propres (comme la durée pour le JT). Pour Frédéric Antoine, c’est aussi une façon pour le JT de se distinguer de l’offre d’info présente en continu sur internet. "Si on veut aller au-delà des médias en ligne, il y a deux pistes : plus de proximité par la narrativisation ou plus d’explication et de mise en contexte". Deux tendances présentes dans notre JT.


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Un JT pour créer du lien

Le journalisme narratif accorde également plus de place à des sujets autrement délaissés, comme le précise Marie Vanoost : "Il s’agit de ne pas parler uniquement des célébrités ou des grandes figures mais aussi de parler de ce qui touche les gens dans leur quotidien". Comme… la rentrée des classes.

Mais tout cela n’aboutit-il pas au final à un journalisme plus léger, moins… informatif ? Pas forcément. Il peut au contraire faciliter la compréhension d’une actualité complexe. Incarner n’empêche pas d’expliquer. Mais d’autres fois, effectivement, la valeur informative est faible. Dans notre couverture de la rentrée, le contenu informatif varie d’un sujet à l’autre, d’un direct à l’autre.

"Il ne faut pas oublier que la fonction du JT n’est pas seulement informative. C’est aussi de faire du lien avec le public", développe Marie Vanoost. "C’est aussi une tradition du JT d’être une cérémonie de communion des publics, que ceux-ci se sentent davantage compris des médias. Ça relève aussi d’une mission du journalisme".

Les médias sont des miroirs

"On renvoie au téléspectateur une image de lui-même", complète Frédéric Antoine. "C’est un peu ce que font les médias : les médias sont des miroirs – ce n’est pas forcément de l’info : c’est de l’identification".

 

Un petit pays

Selon Frédéric Antoine, il se pourrait que notre façon de traiter la rentrée scolaire renvoie aussi au type de marché dans lequel on évolue : "La Belgique est un petit pays dans lequel il ne se passe pas quelque chose tous les jours. Si on veut faire de l’actu sur des événements locaux, on a plus tendance à aller chercher des événements qui peuvent être ritualisés : des anniversaires, des dates symboles… L’actualité n’est pas si abondante que ça. Alors que dans d’autres régions, l’actu se fait d’elle-même et on ne doit pas la faire en regardant le calendrier". Ceci dit, chaque pays selon lui ritualise un certain type d’info.

Alors, pour conclure, dans ce petit pays qui est le nôtre, qu’ont fait nos collègues de la VRT ? Et bien, au final, une couverture assez similaire à celle de la RTBF, bien plus proche de nous que des Espagnols ou des Hollandais. En Flandre aussi, la rentrée scolaire a fait la une. Et certains de nos sujets étaient pratiquement identiques, comme celui sur cette famille nombreuse se préparant à la veille de la rentrée. Une famille comptant quatre enfants côté RTBF, pour sept enfants côté VRT.


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