Religieuses abusées dans l'Eglise : pourquoi elles ont osé témoigner

Religieuses abusées dans l'Eglise : pourquoi elles ont osé témoigner
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Religieuses abusées dans l'Eglise : pourquoi elles ont osé témoigner - © Dream Way Productions

C’est un documentaire choc, aux témoignages éprouvants. « Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Eglise » vient d’être diffusé sur la Une (à revoir jusqu’à ce vendredi sur AUVIO). On y apprend comment, dans le monde entier, des prêtres abusent sexuellement de religieuses placées sous leur autorité. Viols, prostitution, avortements forcés,… Un scandale que le Vatican tente d’étouffer depuis de longues années. A tous les niveaux de l’Eglise, les voix des victimes sont murées dans le silence. Mais, pour ce documentaire, certaines d’entre elles ont osé révéler publiquement leur tragédie la plus intime. Pourquoi et comment ont-elles accepté de franchir ce cap difficile ?

Dans l’Eglise, les femmes n’ont pas d’armes

Michèle-France est une ancienne religieuse qui a été abusée sexuellement par deux prêtres pendant 25 ans. Elle est l’une des femmes qui témoignent à visage découvert dans le documentaire. « C’est ma parole qui est mon arme, ma seule arme. Parce que je ne suis qu’une femme et que dans l’Eglise les femmes n’ont pas d’armes », explique-t-elle.

Parler est douloureux

Si elle a finalement accepté de témoigner au grand jour, c’est parce qu’elle avait la conviction qu’il s’agissait d’une cause juste. Si elle s’exprime, confie-t-elle, c’est au nom des victimes qui n’ont pas pu ou qui n’osent pas s’exprimer. « Parler est douloureux : à la fois parce que vous revivez les abus subis et parce que vous vous exposez à l’hostilité de nombreuses personnes. »

L’ancienne religieuse craignait également de perdre son travail si sa parole devenait publique. « Mais ces crimes, perpétrés si longtemps et couverts par les responsables religieux et les laïcs, doivent être portés à la connaissance du public. En réglant ces affaires en interne, et en offrant, pour réparation, de bonnes paroles et l’assurance de prières, l’Église s’en rend complice par son silence et son inaction. »

Trois ans de travail

Les réalisateurs Marie-Pierre Raimbault et Eric Quintin ont mis trois ans à faire ce film. « Les victimes étaient très hésitantes », explique Marie-Pierre Raimbault au micro des Décodeurs. Certaines acceptaient puis changeaient d’avis, passaient par des hauts et des bas. « Il fallait leur montrer qu’on était là, bienveillants, à l’écoute et fiables », détaille la réalisatrice. « Ce sont des femmes qui ont souffert dans leur statut de femmes, d’êtres humains mais aussi de religieuses – d’un point de vue spirituel il y a une grande souffrance aussi. Donc elles ne vous croient pas sur parole nécessairement : elles ont peur de parler, d’être trahies une nouvelle fois, de ne pas être entendues. Pendant des mois et des mois, il a fallu maintenir le lien créé ».

Le contexte du mouvement #MeToo a cependant contribué à libérer la parole, selon la réalisatrice : « Tout d’un coup, il y avait une capacité pour une population, comme le dit le Vatican, 'vulnérable', c’est-à-dire les femmes, de pouvoir s’exprimer, de pouvoir oser s’exprimer ».

Une des clefs, c’est le temps

Les deux réalisateurs ont mis du temps à trouver les bonnes portes d’entrée, du côté des victimes mais aussi de celui des gens de l’Eglise qui témoignent également dans le documentaire. Ils ont patiemment tissé un réseau de relations, basées sur la confiance. « Une des clefs, c’est le temps », explique Eric Quintin. « Sans ce temps-là, on n’arrive pas à créer des liens suffisamment fiables et forts pour nous permettre d’évoluer et d’entrer dans ces milieux qui par définition sont fermés, frileux voire refusent par principe de répondre à des questions de journalistes. »


►►► Réécouter l’interview intégrale des réalisateurs dans les Décodeurs


Témoigner, une façon de se libérer ?

Exposer publiquement de telles épreuves personnelles, est-ce une catharsis pour les victimes ? Est-ce une façon de se libérer ? Marie-Pierre Raimbault le pense. « Aujourd’hui, à travers leurs retours quasi quotidiens, on constate que ces femmes se sentent libérées, qu’elles sont passées à autre chose, que le fait d’être passées de l’obscurité à une certaine lumière, à une certaine visibilité, a contribué à cette purification du mal subi ».

Les anciennes victimes de prêtres ont pu voir le film avant sa diffusion. Une précaution utile pour les aider à « appréhender à l’avance le choc que peut être leur vie sur un grand écran devant 200 personnes »…  Une façon aussi pour elles de « s’approprier ou se réapproprier leur propre histoire », ajoute Eric Quintin : « Une parole donnée, libérée de cette façon-là, va vivre sa propre vie, va avoir des échos chez les spectateurs et téléspectateurs et il faut que les victimes – ou les autres témoins – puissent l’assumer ».

En passant sur l’écran, leur histoire personnelle a pris une nouvelle dimension. Une dimension universelle et politique. « Je n’imaginais pas l’ampleur du phénomène », conclut l’ancienne religieuse Michèle-France. « Cette espèce de silence, de chape de plomb organisée, je n’en étais pas consciente ». Pour elle, comme pour les autres témoins, il était temps que la chape de plomb se fissure.


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(Le documentaire peut être revu sur Auvio jusqu’au 15 mars 2019 et sur le site d’Arte jusqu’au 3 mai 2019.)

Extrait du documentaire diffusé dans le Journal télévisé 

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