Ras-le-bol de l’info qui déprime: parler des solutions, c’est encore du journalisme?

Ras-le-bol de l’info qui déprime: parler des solutions, c’est encore du journalisme?
Ras-le-bol de l’info qui déprime: parler des solutions, c’est encore du journalisme? - © pixabay.com - klimkin - CC0 Creative Commons

Mettons fin au suspense tout de suite : oui, on peut parler de solutions en restant journaliste. C’est le pari du journalisme constructif, qui fait son chemin dans nos rédactions comme ailleurs (nous vous en parlons ici). Mais ce pari ne va pas forcément de soi. Regards croisés de deux expertes.

Si parler de solutions en tant que journaliste ne va pas de soi, c’est d’abord parce que cela remet en cause l’idée même que le journaliste peut se faire de son métier. « On dit que le journaliste doit ‘porter la plume dans la plaie’ et ne pas rapporter ce qui est banal et qui arrive tous les jours. C’est une idée très forte dans le métier », explique Isabelle Veyrat-Masson, historienne et sociologue des médias. « Le journaliste pense qu’il ne doit traiter que ce qui est original, nouveau, ce qui fait un scoop ». Or, le journalisme de scoop est une fonction du journalisme mais ce n’est pas la seule.

« Raconter ce qui va bien, raconter l’ordinaire et le quotidien, rapporter les solutions, c’est aussi important », estime-t-elle. « Là où il faut faire une révolution, c’est dans l’image que le journaliste veut avoir de lui. C’est le journalisme d’enquête, Rouletabille, Tintin, celui qui va débusquer ce qui est caché… Il doit changer la vision qu’il a du métier de façon archétypale et stéréotypée. Et peut-être mythifiée ».

Il y a une grande diversité dans l'information

Une vision mythifiée car en réalité, à bien y regarder, on voit bien que le journalisme aborde déjà une grande variété de sujets. Et qui ne sont pas tous négatifs. C'est le cas dans nos journaux, au JT notamment. Ce qui n’est pas forcément perçu par une partie du public, qui juge l'info trop anxiogène. (Quand une autre partie du public regrette qu'on aborde trop de sujets « légers » et qu'on ne parle pas davantage des conflits internationaux par exemple.)

« Il y a la représentation que les médias ne donnent que des infos négatives. C’est peut-être vrai dans les gros titres mais dans les analyses de couverture médiatique, c’est faux. Il y a une grande diversité dans l’information », estime Florence Le Cam, professeure de journalisme à l’ULB.

 

Le journalisme constructif, c’est tendance

Dans cette diversité, on trouve des reportages qu’on pourrait qualifier de « positifs », « de solutions » ou « constructifs » depuis longtemps, y compris à la RTBF. Mais aujourd’hui, des médias très variés décident d’y consacrer davantage d’attention et de place, voire d’y consacrer des rubriques spécifiques (voir par exemple ici ou …), parfois en explicitant et en labellisant leur démarche. Les motivations sont diverses, comme nous l’abordions dans cet article : enjeu démocratique, volonté de justesse, volonté de retisser du lien avec le public, enjeu d’audience…

Il y a un nouveau millénarisme

Pour Isabelle Veyrat-Masson, on peut voir dans cette tendance un lien avec le problème du changement climatique. « En l’an 1000, il y a eu l’annonce de la fin des temps, de l’apocalypse. Et maintenant, il y a un nouveau millénarisme qui est la question de l’environnement, du climat, de la disparition des espèces, de la fin du monde. Et en plus c’est appuyé par un propos scientifique. Cela a rendu encore plus aiguë l’envie d’entendre un autre type de journalisme : un journalisme qui porte des solutions plutôt qu’un journalisme qui annonce toujours la fin du monde ». Une attente qui s’est manifestée notamment lors de la sortie du film « Demain », grand succès au cinéma.

 

Le risque d’une confusion des rôles

Pour Florence Le Cam, cette tendance à mettre en avant des solutions – qu’elle décrit comme un « effet de mode » – comporte le risque d’une confusion des rôles : « Il faut faire attention à ce que le journaliste ne se présente pas comme un acteur du milieu social qu’il regarde. Il est censé être un passeur de solutions qui seraient proposées par d’autres. Et parfois dans le journalisme de solution, constructif, le journaliste lui-même devient expert occasionnel pour trouver des solutions ». Exemple selon elle chez « Nice Matin », l’un des titres de presse à la pointe du mouvement, où « parfois, il y a un glissement ».

Ceci dit, on peut être journaliste et engagé. Mais alors cela doit être clair aux yeux du public et correspondre à une ligne éditoriale explicite du média pour lequel on travaille : pas à la RTBF, mais dans un média engagé et identifié comme tel, pourquoi pas.

 

Journaliste, un certain rapport au réel

Fin du monde ou solution, ce n’est pas le choix du thème qui caractérise le journalisme. Ni même son objectif : il peut tout aussi bien révéler ou décoder que sensibiliser ou inspirer.

« Le journaliste n’est pas défini par son but mais par ses méthodes », précise Isabelle Veyrat-Masson. « Ce qui le distingue d’autres professions, c’est son rapport au réel. Il est très proche de l’historien. Il doit toujours avoir un lien très proche avec le réel, pas avec le merveilleux, la transcendance, la fiction… C’est sa première et presque unique contrainte ».

Le journaliste a une responsabilité sociale

« Il faut toujours, quelle que soit la forme de journalisme que l’on pratique, avoir en tête que le journaliste a une responsabilité sociale, et cette responsabilité est conférée par le public. Il a la responsabilité de croiser ses sources, de rapporter les faits le plus justement possible, en montrant la diversité des opinions, de ce qu’on peut penser des solutions », complète Florence Le Cam.

Parler des solutions, mais sans oublier de contextualiser, d’analyser, de vérifier. Exactement comme pour n’importe quelle autre info. Précisons qu’apporter toutes les nuances désirées n’est pas toujours possible dans des sujets courts. D’où l’intérêt pour le public de varier ses sources d’information.

 

Quelle vision du monde ?

Il y a le travail du journaliste et sa déontologie. Et puis il y a l’impression laissée par une ligne éditoriale ou des choix répétés, au niveau d’un média ou d’une couverture médiatique globale. Les promoteurs du journalisme constructif pointent notamment la défiance vis-à-vis des médias et le sentiment d'impuissance générés par une vision trop négative de l'info.

Il y a le danger d'être du côté de l'ordre établi

De son côté, Isabelle Veyrat-Masson identifie deux dangers dans la vision optimiste inhérente au journalisme constructif. « Il y a le danger d’être du côté de l’ordre établi avec le message suivant : on fait ce qu’on peut, le gouvernement fait ce qu’il peut, ce n’est pas la peine de critiquer ». Et l’autre danger, « c’est de donner l’impression que tout peut se résoudre à l’échelle individuelle alors que les problèmes sont plus larges, que des solutions globales sont nécessaires ».

Pour prendre quelques exemples récents de notre JT, cela signifierait qu’on peut parler d’une famille qui vise le zéro déchet ou des astuces utilisées par des « Débrouillards » pour s’en sortir financièrement… Mais que ça ne dispense pas d’une analyse plus générale par exemple sur les causes politiques des situations décrites.

Dans un JT ou un journal radio, ce n’est pas forcément évident d’être complet ou d'approfondir systématiquement, mais l’information se décline dans plusieurs rendez-vous et plusieurs formats, en télé, en radio et sur le web, et c’est cette couverture globale qui doit être analysée. Même raisonnement pour tous les autres types de journalisme présents sur nos antennes… Et ailleurs.

Présenter le monde composé d'hommes blancs de 40 ans, c'est aussi porter une vision du monde

Finalement, aujourd'hui, quelle vision du monde proposons-nous ? Question complexe, d’autant que nos choix sont aussi en partie inconscients. Or, si l’on veut représenter la diversité de la réalité, plusieurs aspects doivent être pris en compte. La question de l’équilibre entre négatif et positif n’en est qu’un parmi d’autres, comme le rappelle Florence Le Cam. « Présenter le monde comme composé d’hommes blancs de 40 ans, c’est aussi porter une vision du monde. Tout est lié. Il est hyper important pour les salles de rédaction de réfléchir constamment à la façon dont elles hiérarchisent et présentent l’actualité quelle qu’elle soit ».

C’est justement aussi pour y réfléchir que cette page INSIDE a été créée et que nous nous intéressons à la façon dont le public perçoit notre travail.


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