Quand la RTBF donne "son" avis : quelle place pour l'opinion et l'édito dans nos médias ?

Le parti pris sur La Première
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Le parti pris sur La Première - © RTBF

Un. e journaliste peut-il donner son opinion sur antenne ? Les limites entre informations factuelles et prises de position sont-elles claires ? Récemment, une auditrice a joint le service Médiation de la RTBF en expliquant que "[…] beaucoup de vos journalistes oublient qu’ils ont une mission d’information et doivent faire preuve d’objectivité. Ils ne se gênent plus de parler librement en exprimant leur propre opinion, je ne parle pas seulement de ceux qui présentent l’information mais d’autres chroniqueurs".

Alors, donnons-nous notre opinion là où il faudrait du factuel ? Faisons-nous de l’édito qui ne porte pas son nom ?

Louise Monaux est responsable au service Médiation de la RTBF et elle confirme : "Nous recevons souvent des messages d’auditeurs, de téléspectateurs et d’internautes sur la question des opinions des journalistes. Ça fait partie des interpellations les plus fréquentes que nous avons à traiter. On se rend compte que dans l’esprit de beaucoup de gens, il est ancré qu’un journaliste doit rester neutre et ne peut en aucun cas donner son opinion. Nous devons souvent expliquer la différence de genres et les conditions dans lesquelles un journaliste peut donner, livrer son regard sur une actualité".


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Si l’information factuelle rapportée dans nos journaux télévisés/parlés ou sur le site web doit être traitée dans une démarche d’objectivité, dans d’autres cas, un.e journaliste peut donner son point de vue ou commenter l’actualité. Des genres tels que l’édito, la chronique ou même l’opinion ont aussi leur place dans des émissions dédiées à l’information quotidienne. Ils doivent cependant être clairement identifiables par le public pour éviter toute confusion avec l’information "classique".

C’est une interprétation mais elle est basée sur des faits

Une chronique… C’est ce que fait Bertrand Henne tous les matins sur La Première dans "les Coulisses du pouvoir." "C’est une chronique assumée", confie-t-il. "Je donne ma vision et mon regard sur l’actualité politique. C’est une interprétation mais elle est basée sur des faits. Je ne prends pas de posture. Je reste sur l’analyse des comportements politiques et je commente la manière dont les décideurs/euses ont posé des choix par rapport à des faits mais jamais en disant ce qu’il faut faire".

L’idée des "Coulisses du pouvoir" c’est aussi d’éclairer, une chronique qui permet de donner à penser. "Et à réfléchir sur l’actu politique, mais pas à tout prix de donner un avis tranché". S’il y a certes un facteur subjectif qui entre en compte dans l’exercice, Bertrand refuse ici de parler d’édito. "Je ne tranche jamais des avis qui font débat dans la société. On est dans le commentaire avec un œil, un regard subjectif mais pas engagé au sens où je serais toujours fidèle à une ligne idéologique qui ne se remettrait jamais en question. J’essaie de me situer entre le factuel pur et l’édito pur."

Revoir les Coulisses du pouvoir dans Matin Première :

A côté de cela, les médias de la RTBF comprennent aussi des créneaux où des invité.es viennent exprimer leur regard et leur opinion quant à un fait d’actualité ou de société.

Sur le web par exemple, on les retrouve sous l’onglet "Opinion" du site Info de la RTBF. Les choses sont claires. Les opinions sont publiées sous un onglet spécifique en précisant qui est la personne.

Mais cette distinction est-elle aussi claire partout, en particulier en radio ?

Ce n’est pas l’avis d’une auditrice, qui nous a écrit suite à un précédent article d’Inside lié à la couverture des élections américaines ("L’Info RTBF est-elle anti-Trump ?"). Pour cette auditrice, c’est "souvent à côté de ces articles, dans des émissions avec chroniqueurs, où le parti pris de certains venait saper la déontologie des journalistes".

Il y a un contrôle éditorial

En radio, des chroniqueurs et chroniqueuses extérieur.es viennent en effet donner leur regard sur l’actualité ou la société dans des créneaux prévus à cet effet. Ils sont toujours aux côtés d’un.e journaliste de la RTBF. L’idée est de permettre que le chroniqueur ou l’invité soit "challengé.e". "Le/la journaliste recadre, interpelle ou corrige si nécessaire", explicite Jacques Cremers ex-responsable éditorial de La Première. "Le présentateur veille à ce que l’information soit contradictoire et précise. Le journaliste ne lit pas la chronique avant sa publication sur antenne mais il en discute au préalable avec le chroniqueur. Il y a un contrôle éditorial. Il y a une discussion avant l’antenne".

C’est le cas par exemple dans le "Parti Pris" sur La Première où deux personnes sont invitées chaque matin pour échanger et débattre d’un fait d’actualité. Félicien Bogaerts fait partie de ceux qui y ont participé, en novembre, pour commenter l’actualité suite aux élections américaines à un moment où le nom du futur président n’est pas encore connu. Comme on l’entend dans la séquence ci-dessous, ce dernier explique clairement sa vision des choses. Dans ce cas précis, il s’exprime en tant que co-fondateur du "Biais Vert", un blog engagé et indépendant qui s’intéresse à l’actualité écologique. Il est vrai que Félicien est aussi sur les antennes de la RTBF dans des émissions culturelles mais il est indépendant et n’a pas le statut de journaliste.

La RTBF a une responsabilité quant à ce qui se dit sur son antenne ou est publié sur son site info.

Outre la discussion préalable et le cadrage en direct sur antenne par le journaliste présent, cela peut impliquer, plus rarement, le retrait a posteriori d’une séquence.

Le cas s’est présenté récemment avec l’opinion de l’écrivain Laurent de Sutter. Il est l’invité régulier de l’émission "Dans quel monde on vit…" pour donner, sous forme de lettre, son regard sur l’actualité ou des faits de société. La lettre de l’écrivain qui s’exprimait en son nom traitait des violences policières.

Peu de temps après la diffusion de la séquence en radio, la RTBF a décidé de retirer l’article qui en découlait, en donnant ces explications : "Le choix du sujet est laissé à l’appréciation libre de l’auteur et celui de l’article qui fait polémique consacrée aux violences et bavures policières n’est pas remis en cause par la RTBF. Par contre, la RTBF regrette que ce texte accumule les amalgames et soit si violent, particulièrement la chute qui peut être interprétée comme un appel à la haineC’est à ce titre que la direction de la chaîne a estimé que ces propos et leur possible interprétation sont contraires aux principes déontologiques et à ceux du traitement de l’information qui vivent au sein du média de service public". Les explications du retrait de la lettre de Laurent de Sutter par la RTBF sont à consulter via ce lien.

Le besoin d’une identification claire et d’utilisation de codes spécifiques

Si en presse écrite, la chronique, l’opinion ou encore l’édito sont en général facilement reconnaissables car ils occupent souvent la même place et sont clairement identifiés comme tels, est-ce si clair pour le public dans l’audiovisuel ?

Pas selon Jean-Jacques Jespers, ancien journaliste de la RTBF qui enseigne aujourd’hui à l’ULB et préside le Conseil de déontologie journalistique. Il estime que le public peut de plus en plus s’égarer entre les différents genres journalistiques. "Des genres qui sont de plus en plus confondus", explique-t-il. Selon lui, les émissions d‘infos "se mélangent de plus en plus avec des séquences de prises de parole libres ou de l’humour. Ce qui rend la lecture du média de plus en plus difficile dans le chef du public". Il faut donc une très bonne signalétique des intervenants, du rôle qu’ils/elles remplissent et de la casquette avec laquelle ils/elles interviennent.

C’est important d’avoir des marqueurs identifiables

Cette forme de "signalétique" est présente sur nos antennes. Une chronique telle que "Les coulisses du pouvoir" se retrouve certes dans une émission d‘information mais l’auditeur est prévenu que l’on passe à un style différent. La chronique est annoncée pour que les gens comprennent que l’on entre dans un format où il y a une forme de subjectivité assumée. "C’est important d’avoir des marqueurs identifiables", explique Pierre Marlet, responsable éditorial de l’info sur la Première. "En radio, cela se fait via les jingles, l’habillage d’antenne qui prévient l’auditeur de ce qui va suivre". La manière de présenter les choses est importante égalementC’est notamment le cas lorsque par exemple, le présentateur François Heureux explique : "Vous nous livrez votre point de vue sur…".

"Lorsque l’on annonce une chronique telle que "l’œil de…" dans Matin Première, on s’attend à ce qu’il y ait une vision, un côté subjectif", poursuit Pierre Marlet. Même si cela reste un.e journaliste qui l’a produite. "C’est sa lecture des choses certes mais on estime qu’elle vaut la peine car cela enrichit le contenu journalistique. Si les choses sont présentées clairement à l’auditeur, les règles sont claires".

Jacques Cremers, lui, rappelle que la matinale d’info sur La Première a été revue il y a trois ans autour de trois axes. "De 6 heures à 7 heures : 'que se passe-t-il dans le monde', de 7 heures à 8 heures, c’est 'ce qu’on en dit' et de 8 heures à 9 heures, 'ce qu’on en retient'. En fonction des créneaux, les invités que l’on va retrouver répondent à cette promesse éditoriale." Toutes ces précautions, tous ces balisages, ces "marqueurs", sont-ils suffisamment perçus par le public ?

Imaginez si à chaque fois un présentateur devait dire : 'Attention tout le monde…'

"Il faut mettre des balises très visibles, mais ce n’est pas toujours aussi clair dans l’audiovisuel", estime Jean-Jacques Jespers. "Cela alourdit la forme. Imaginez si à chaque fois un présentateur devait dire : 'Attention tout le monde… Ce que vous allez entendre dès maintenant n’est pas de la responsabilité de la rédaction, c’est une personne qui s’exprime à titre personnel et on n’est pas d’accord forcément avec ce qu’elle va dire'… On ne peut pas imaginer cela à chaque fois que l’on introduit une chronique ou une opinion".

Le fait d’en parler, ça peut déranger et être pris pour une posture engagée

Les frontières ne sont pas non plus parfaitement étanches, ou perçues comme telles, entre les différents types d’intervention. Retour sur les ondes avec Safia Kessas. Elle est présente chaque semaine dans la matinale pour une chronique intitulée "Les Grenades". Une chronique qui fait régulièrement réagir, mais qui ne relève pas de l’opinion souligne ainsi Safia Kessas.

"J’essaie de rebondir sur un fait d’actualité. J’essaie toujours de le déconstruire", dit-elle. "Lors de ma dernière chronique sur le groupe Facebook Louvain-le-mec, je vais choisir un angle d’attaque qui n’a pas été abordé mais qui va déconstruire des croyances bien ancrées dans la société. J’ai notamment interrogé l’humour et son impact sur le bien-être des femmes. J’essaie d’amener un autre regard. Ce qui m’intéresse c’est d’interroger la hiérarchie inconsciente dans la société. Du coup, cela peut sembler engagé. J’insiste bien sur qui SEMBLE engagé. Le fait d’en parler, ça peut déranger et être pris pour une posture engagée. Quand je relis mes chroniques, je dis rarement "MOI, je pense que…" Je suis caustique certes mais c’est toujours référencé. "

Revoir la chronique "Les Grenades" :

Il est vrai que le créneau occupé par la chronique de Safia Kessas, l’est aussi par d’autres chroniqueurs ou chroniqueuses qui chacun.es ont leurs styles et leurs mots. Certains, comme Christophe Bourdon, sont dans le registre de l’humour alors que d’autres sont dans l’humeur ou l’analyse. Ce qui peut amener de la confusion pour le public.

A cela, la médiatrice Louise Monaux ajoute que "le facteur de la réceptivité du lecteur entre en ligne de compte. Chacun peut recevoir et interpréter un commentaire ou une question différemment. Nous voyons bien dans les messages que l’on reçoit qu’une chronique, une question insistante, un commentaire qui se veut un peu plus léger amène son lot d’interprétations et de ressentiments. C’est inévitable ". Et sur ce terrain-là, journalistes et publics ne sont pas à égalité. "Car si le journaliste a pris le temps de peser ses mots, de se relire plusieurs fois. L’auditeur, lui, n’a que son ressenti et la perception de sa première écoute, qui dépend aussi de sa grille de lecture personnelle".

Le rôle des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux peuvent également jouer dans la confusion des genres auprès du public. Certaines chroniques/opinions diffusés sur l’un des médias de la RTBF peuvent y circuler ensuite sur une plateforme comme Facebook ou Twitter en étant sortis de leur contexte.

"Pour éviter une confusion des genres, on labélise systématiquement quand il s’agit d’une chronique ou d’une opinion ", précise Adrien Demet, l’un des éditeurs des réseaux sociaux de l’Info pour la RTBF. Facebook offre peu d’outils en la matière. "Le plus simple c’est de glisser juste avant le texte d’intro sur Facebook, le mot 'chronique' ou 'opinion', pour plus de clarté. D’expérience, on s’est rendu compte que les gens confondaient", confie Adrien. Cela permet aussi aux personnes qui sont abonnées aux flux de la RTBF sur Facebook d’y voir clair dès qu’elles reçoivent le post ou la publication. En théorie du moins. "Difficile à dire si cela fonctionne vraiment auprès du public", reconnaît Adrien.

On l’a vu, la multiplication des genres dans les rendez-vous d’information peut à certains moments semer la confusion dans le chef du public. Qu’un.e journaliste ou un.e chroniqueur/euse expriment son opinion ou laisse place à une subjectivité assumée dans un créneau prévu à cet effet ne remet pas en question le devoir d’objectivité. Il faut cependant que ce créneau ou ce rendez-vous soit clairement annoncé comme tel au public. Les habillages d’antenne, l’annonce par le présentateur et l’énoncé d’une chronique participent à cette identification, même si dans un média audiovisuel le public peut avoir plus de difficulté à repérer la séquence dans le flux d’information. Chacun appréciera également à sa façon la place occupée par ce type d’interventions dans l’ensemble de notre offre info aujourd’hui.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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