Pudeur ou dignité : ces corps imparfaits qui nous dérangent

Jusqu'où peut-on montrer pour expliquer?
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En télévision, les images expliquent parfois plus qu’un long discours… Mais ce qu’elles nous donnent à montrer heurte parfois aussi nos sensibilités. Et ce ne sont pas seulement les images de morts et de désastres qui bouleversent le public.

Un téléspectateur nous écrit à ce propos, en mettant en cause le reportage ci-dessous. Il a été diffusé le 18 juin dernier dans le journal de 13h, et il traitait des actions de grève du personnel infirmier.

Faisons le test, et regardons ensemble… Est-ce que quelque chose vous choque dans ce sujet ?

Après avoir vu ce reportage, Marc, nous fait part de son malaise :

 


"Je suis de tout cœur avec les difficultés rencontrées par le personnel soignant, mais je vous en conjure, lors de vos reportages, respectez la dignité humaine ! Les personnes âgées et les malades doivent être respectés. C’est écœurant de filmer la toilette des personnes dépendantes !

Merci d’en tenir compte et de ne pas devenir une chaîne où toutes les images sont permises."


 

En cause dans le message de ce téléspectateur, une scène : Carine, infirmière, explique qu’elle et ses collègues doivent faire la toilette matinale de 15 personnes âgées ; une tâche délicate, mais que Carine et ses collègues sont obligées d’effectuer en à peine 7 à 8 minutes pour chaque résident.

Derrière Carine, à l’image, on peut apercevoir pendant quelques secondes, sa collègue Vicky. Cette dernière passe un gant de toilette sur les jambes d’une vieille dame. Elle est allongée sur son lit, dans une position qui suggère sa vulnérabilité. L’infirmière la tient, elle ne peut pas bouger toute seule.

A-t-on omis de respecter la dignité de cette dame, comme le suggère Marc dans son message ?

Répondre à cette question, on va le voir, n’est pas si simple.

Le respect de la vie privée, et le droit à l’image

Pour les questions de déontologie, les journalistes belges francophones se réfèrent à une instance : le conseil de déontologie journalistique (CDJ). "Il y a une valeur absolue qui est générale, et c’est une valeur de la société, c’est le respect de la vie privée et de l’image de la personne, nous explique Jean-Jacques Jespers, président du CDJ. On ne peut déroger à ce respect que s’il y a des motifs absolument impératifs de le faire, c’est-à-dire que si l’intérêt général est engagé, si ce qu’on veut montrer soulève un intérêt sociétal, moral ou économique qu’il est extrêmement important et nécessaire de le porter à l’attention du public."

Il y a une valeur absolue qui est générale, c’est le respect de la vie privée et de l’image de la personne

Il est donc primordial d’avoir l’accord de la personne qui doit être filmée. Dans certains cas, il est aussi impératif de flouter les visages des personnes filmées, comme nous vous l’expliquions dans cet article INSIDE.


►►► Vos enfants et vos ados au JT : quand faut-il les flouter (ou pas) ?


Dans le cas qui nous occupe, Sophie Mergen, notre collègue qui a réalisé ce reportage, nous le confirme : la patiente montrée à l’image a bien donné son accord. L’équipe de tournage, consciente de l’état de santé de la patiente, a aussi demandé l’avis de son époux, tout à fait alerte, lui. Il n’y a vu aucune objection, et est d’ailleurs resté dans la chambre pendant le tournage de la scène mise en cause.

Question réglée ? Pas vraiment.

Nous avons montré ce reportage à plusieurs collègues, journalistes ou pas, de la rédaction. Pour certains d'entre eux, le malaise demeurait intact, même si nous précisions que l’autorisation de filmer a bien été donnée.

Par ailleurs, dans son message qui nous interpelle, Marc parle de "dignité humaine", et de "respect".

L’image renvoyée dans le sujet a-t-elle manqué de respect, a-t-elle atteint la dignité de cette dame malade ? Pour répondre à cette question, nous avons sollicité plusieurs avis.

De la prise d’image au montage : des précautions continues

Parlons de celui de Sibel Ceylan, monteuse à la RTBF.

En première ligne dans le processus de fabrication du sujet, les monteurs sont chargés, avec le journaliste responsable du reportage, de choisir les plans adéquats pour illustrer le propos voulu.

Pour Sibel, ce cas "est vraiment délicat", même s'"il n’y a rien de choquant au final… explique-t-elle. J’ai travaillé dans un home pour personnes âgées quand j’étais jeune, et c’est exactement ce que l’on faisait, j’ai l’habitude de voir ça. Mais le voir au JT de 13h, c’est vrai que ça peut choquer des gens sensibles".

Le monteur est en général le premier spectateur du tournage et du sujet monté. Il a un recul que le journaliste n’a peut-être pas. Ainsi, Sibel a déjà refusé, nous raconte-t-elle, de resserrer des plans d’une manifestation au Vénézuela : le rendu aurait induit le téléspectateur en erreur, en suggérant une foule massive, ce qui n’était pas le cas sur les images.

J’aurais hésité…

Dans le sujet qui nous occupe, aurait-elle décidé de garder dans le montage les images de la vieille dame ? "J’aurais certainement interpellé la journaliste, c’est touchant parce que c’est une personne âgée dans son lit, et pas bien surtout… J’aurais hésité, parce que si la journaliste m’aurait dit que ce que l’infirmière disait à ce moment-là était important, j’aurais compris et j’aurais laissé le plan".

Mais ce n’est pas seulement au montage qu’il faut faire attention, c’est aussi en amont, à la prise d’image. "On doit tous réfléchir à l’image, car c’est un travail d’équipe au final, explique Sibel, Moi, j’aurais préféré un autre angle" de prise de vue.

Thierry Cassart est le caméraman qui a tourné la séquence avec notre collègue journaliste. "J’ai volontairement tourné ce plan de cette manière, car on ne distingue pas trop la dame dans son lit, et cet arrière-fond est plutôt flou".

Thierry le rappelle : l’accord de la patiente et de son époux a bien été donné. "Il s’agissait pour nous de montrer ce travail quotidien des infirmières, tout en respectant les résidents, ajoute-t-il, nous avons pris toutes les précautions nécessaires."

Montrer la lourdeur du travail sans abîmer des gens déjà sur un lit d’hôpital

"C’est ça la réalité des hôpitaux, c’est ça qui doit être très difficile à vivre pour les infirmières, réagit Gérald Vandenberghe, éditeur du journal télévisé. C’est lui, avec d’autres éditeurs, qui décide si un sujet passe ou pas sur antenne.

Gérald veut rappeler ce pour quoi le reportage avait été tourné, à savoir le blues des blouses blanches : "Ce n’est pas faire une prise de sang ou aller vérifier la glycémie d’un patient qui est difficile… C’est ce qu’on voit là qui est compliqué, c’est ça qui est lourd. Il faut donc quand même expliquer ce que c’est que la lourdeur du métier de blouse blanche, tout en étant prudent de ne pas abîmer des gens qui sont déjà sur un lit d’hôpital."

Ne pas "abîmer" les gens… Le terme est intéressant, car il renvoie en même temps à la condition de la patiente, mais aussi à l’image que s’en fait le spectateur de la scène.

Ces images ont-elles donc "abîmé" cette résidente malade ?

Ne pas "abîmer" les personnes fragiles

"Les journalistes doivent être particulièrement attentifs au droit des personnes peu familiarisées avec les médias, et au droit des personnes en situation fragile, c’est-à-dire des personnes qui seraient éventuellement affaiblies par l’âge, ou dont le jugement serait peut-être altéré", énonce Jean-Jacque Jespers.

Cette obligation découle directement de l’article 27 du Code de déontologie journalistique. Elle doit entrer en considération dans la décision d’utiliser l’image d’une personne. "Mais, en l’occurrence, ajoute-t-il, il n’y a pas de règle absolue, c’est au cas par cas qu’il faut juger".

Le travail journalistique s’apparente donc à un exercice d’équilibre, un dilemme lorsqu’on se penche sur des questions très humaines.

Prenons le temps d’un autre exemple.

Il s’agit d’un reportage sur un projet photographique, le "Real women project": des femmes de toutes tailles et mensurations posent en lingerie devant l’objectif d’une photographe, les photos étant ensuite exposées.

"C’est un tournage pour lequel on a pris le temps, explique Sylvia Falcinelli, journaliste. On a chaque fois demandé à la personne qui posait jusqu’où on pouvait filmer. Certaines ne voulaient pas qu’on voit leur visage, mais voulaient bien qu’on filme telle ou telle partie de corps… C’était chaque fois une discussion pour voir jusqu’où la personne était prête à aller en termes d’images".

 

 

 

Sylvia nous explique que ces questions sur l’image de ces femmes, elle et son équipe se les sont posées au tournage mais aussi au montage.

Réfléchir à l’impact auprès du public et aussi auprès des personnes elles-mêmes

Pour ce sujet où l’image des corps est centrale, et où la démarche est, pour ces femmes, très personnelle, "j’ai une responsabilité en tant que journaliste de réfléchir à l’impact que ça peut avoir auprès du public, et aussi à l’impact que ça peut avoir auprès de ces personnes filmées qui, peut-être, ne mesurent qu’en partie l’effet d'apparaître à la télévision".

On le voit, les questions que soulève l’apparition des corps dans les reportages filmés sont nombreuses, et elles touchent la sensibilité de la personne filmée en exposant une forme de son intimité, mais aussi le spectateur témoin de ces images. C’est l’une des significations de l’interpellation de Marc, à propos de notre reportage évoqué plus haut, sur le travail des infirmiers dans une maison de repos de Charleroi.

Pour un collègue caméraman, le plus simple pour trancher le dilemme entre informer et respecter aurait été de flouter le visage de la vieille dame sur son lit.

Sophie nous l’avoue elle-même : si elle a bien obtenu l’accord de la dame et de son époux pour filmer, elle comprend la difficulté de montrer un visage dans ces circonstances."Nous aurions souhaité flouter le visage de la vieille dame, nous dit-elle, mais il n’y avait plus le temps. Nous devions envoyer notre sujet pour le 13h".

Le respect et la dignité qui nous renvoient à nous-mêmes

Si la journaliste a fait tout ce qui était en son possible pour préserver la dignité de la personne filmée, le public a-t-il tout de même le droit de refuser d’être en présence de cette séquence, de ces images de grande vulnérabilité, qui ont bouleversé, heurté certains ?

Pour le président du CDJ, il y a des images qui peuvent choquer le public, mais qui sont importantes pour sensibiliser et faire comprendre une situation.

"Dans le cas que vous évoquez, poursuit Jean-Jacques Jespers, je ne pense pas qu’il y ait lieu d’être choqué, car le fait que des infirmières s’occupent de personnes âgées est une réalité qui est tout à fait connue, évidente. Et le fait que la surcharge de travail pose un problème, c’est aussi quelque chose de tout à fait évident. Donc toute la question est de savoir comment se posent les termes du choix, en la circonstance, étant donné la position de la personne."

Toute la question est de savoir comment se posent les termes du choix

"Je peux comprendre qu’une personne soit choquée, répond Gérald Vandenberghe, mais je pense que cette personne doit aussi réfléchir, se demander pourquoi elle est choquée. Je pense qu’elle découvrira peut-être que c’est la pire crainte de sa vie que d’être un jour comme ça."

Pour Chris Paulis, docteure en anthropologie à l’ULg, c’est bien de ça dont il est question ici : "La norme actuelle dans les sociétés nord-occidentales est : on ne montre pas les personnes âgées défaillantes ou dépendantes", explique-t-elle.

Jeunisme, productivité, bonne santé : l’héritage judéo-chrétien, qui impose de cacher le corps, n’a été dépassé que partiellement par la révolution des mœurs en mai 68. Aujourd’hui, c’est le droit à "être bien" mais aussi à "paraître bien" qui est au centre de l’image idéale.

C’est un rappel de ce vers quoi nous allons tous

"Cette image de vieillesse, elle, est vraiment à l’encontre de tout ça. Du coup, les gens y associent la question de dignité". Chris Paulis a travaillé sur le corps et les messages qu’il renvoie dans la communication. Pour elle, "on évite de montrer le corps affaibli, plissé, vieilli, parce qu’il y a des gens qui n’aiment pas qu’on les montre dans cet état-là. C’est une représentation de la vieillesse qu’on cache dans une maison de repos, c’est la vieillesse et la mort. En fait, c’est un rappel de ce vers quoi nous allons tous."

Cette image aurait beaucoup moins choqué dans un autre cadre culturel, affirme Chris Paulis. "Dans une série d’autres cultures, comme les cultures indiennes, hindoues, ou africaines, les gens vivent avec les personnes âgées beaucoup plus que dans le monde nord occidental. Il y a au moins trois générations qui sont sans arrêt en contact. Le corps vieilli n’est pas caché, […] Ce qu’on va regarder est le caractère de la personne plutôt que son aspect physique associé à l’âge. Plus on cache la mort, les maladies, ou tout ce qui nous est désagréable, ce qui nous rappelle qu’on est faible ou fragile, plus on n’accepte pas l’autre qui est différent, parce qu’on en a peur".

Avoir la délicatesse et le respect nécessaire ne suffit donc pas dans certains cas, car c’est la sensibilité propre du téléspectateur qui est en cause.

"Le téléspectateur se dit : si moi ça devait m’arriver, je ne voudrais surtout pas qu’on vienne me voir, qu’on vienne me filmer, abonde Gérald. Peut-être que la personne qui était dans ce lit pensait comme ça avant, mais aujourd’hui elle ne pense plus comme ça, elle est d’accord qu’on la voit. Donc c’est elle que j’ai envie d’écouter. Et si en faisant ce sujet, et en montrant cette dame qui se fait laver de manière impudique – parce que quand on se fait laver par deux personnes dans son lit c’est très impudique – si à un moment ça peut faire bouger les choses, et que l’année prochaine, il y a deux infirmières de plus dans cette maison de repos et de soins, eh bien elle aura gagné !"

 

 


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