PTB et Vlaams Belang sur nos antennes : un cordon sanitaire élastique ?

PTB et Vlaams Belang sur nos antennes : un cordon sanitaire élastique ?
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Elections 2019. « Grand Direct » sur nos antennes. Où l’on a pu voir et entendre les représentants du Vlaams Belang comme du PTB. Mais pas de la même façon : la RTBF a diffusé les interviews du Vlaams Belang en différé, tandis que celles du PTB étaient en direct, comme pour n’importe quel autre parti. Une différence de traitement qui a suscité de nombreuses réactions et questions. Nous y apportons ici quelques réponses et précisions.

La RTBF devrait-elle traiter « extrême gauche » et « extrême droite » de la même façon ?

Passons sur le fait que le PTB se considère comme étant la « gauche authentique » selon les termes de Raoul Hedebouw dans le « Grand Direct ». Passons aussi sur le fait que plusieurs ténors politiques aient renvoyé les deux formations politiques dos à dos sur notre plateau. « Il y a une poussée de l’extrême droite en Flandre qui doit inquiéter l’ensemble des démocrates et il y a une poussée de l’extrême gauche en Wallonie qui nous inquiète », affirmait par exemple Denis Ducarme pour le MR. « Nous, on ne veut gouverner ni avec l’extrême droite, ni avec le PTB, il y a une sorte d’équidistance du MR ». Ajoutons qu’il arrive à l’extrême droite de contester aussi l’étiquette d’extrême droite ("Le Vlaams Belang n’a jamais été extrémiste, ni raciste", affirmait ainsi son président dans le JT de ce lundi 27 mai)… En réalité, il ne s’agit pas ici de s’arrêter aux étiquettes, qu’elles soient revendiquées ou pas.

Ce n’est pas un problème d’extrême

En ce qui concerne le cordon sanitaire appliqué par la RTBF, « ce n’est pas un problème d’extrême », explique Jean-Pierre Jacqmin, le directeur de l’Information. Ce qui est visé, « ce sont les propos racistes ou discriminants, des propos sanctionnés comme des délits par la Loi Moureaux ». Une règle qui veut que « nous ne recevions pas en direct et en débat des personnes qui appartiennent à des partis, des mouvements, des associations qui profèrent des propos discriminants, que ce soit en fonction de la prétendue race, du genre, de la culture », précise Jean-Pierre Jacqmin.

Ce cordon sanitaire a été adopté en 1991, à la suite du « dimanche noir » électoral qui avait acté une forte progression de l’extrême droite en Belgique. A ce moment, la RTBF a estimé que « l’extrême droite était dangereuse pour la démocratie et qu’il était important de ne pas ouvrir l’antenne du service public à des partis non respectueux de la démocratie », comme l’explique Simon-Pierre De Coster, responsable du service juridique à la RTBF (à relire dans cet article d’INSIDE). Depuis, le paysage politique a continué à évoluer et cette volonté s’est maintenue.


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Le PTB est-il non démocratique ?

Faut-il aujourd’hui étendre le cordon sanitaire médiatique au PTB ? C’est une question qui nous est parvenue, face aux interventions en direct des membres du parti. Une question à laquelle la RTBF peut apporter sa propre réponse. En effet, depuis 1999, selon le Conseil d’Etat, la RTBF peut elle-même déterminer si un parti respecte les valeurs démocratiques fondamentales en screenant le programme des partis politiques et les déclarations des mandataires politiques. C’est ce qui a été fait pour le PTB, comme pour les autres. Simon-Pierre De Coster précise : « Nous recherchons s’il y a des indications d’hostilité manifeste et répétée à l’encontre des valeurs fondamentales de la démocratie telles qu’énoncées par la Convention européenne des droits de l’homme, notamment dans la jouissance et l’exercice des libertés fondamentales. Nous sommes particulièrement attentifs au principe de non-discrimination arbitraire entre les êtres humains ». Le PTB a passé l’examen sans encombre. Il peut donc être interviewé en direct dans nos émissions. Contrairement au Vlaams Belang.

Une analyse partagée par Jean Faniel, directeur général du CRISP. « On a pris l’habitude de parler de partis démocratiques par opposition aux partis d’extrême droite », souligne-t-il. Aujourd’hui, le PTB n’amène pas à remettre en question cette habitude, selon lui. « Quand on regarde les partis qu’on appelle démocratiques, en ce compris le PTB, on voit que ce sont des partis qui par leurs prises de position, en vertu de leurs statuts, respectent les conventions internationales, respectent les lois nationales, sans appeler à des discriminations, à des rejets des uns ou des autres, sans appeler à des remises en question des droits fondamentaux : liberté de la presse, liberté de culte, etc. Donc on ne peut pas dire à ce stade, en l’état de ce que l’on connaît du PTB, que ce soit un parti non démocratique ».

 

Le différé, une rupture du cordon sanitaire ?

Selon le même examen, le Vlaams Belang peut être lui considéré comme un parti dangereux pour la démocratie. Mais il n’est pas totalement exclu de l’antenne pour autant. Lors du « Grand Direct » des élections, il a ainsi été précisé à plusieurs reprises qu’il n’était pas question d’entendre en direct Filip Dewinter ou Tom Van Grieken, le président du parti, « cordon sanitaire oblige ». Leur interview a été diffusée en différé, quelques minutes après avoir été réalisée.

Une décision qui a scandalisé une partie du public. « N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie de nous présenter en différé les interviews du Vlaams Belang, sous prétexte 'vertueux' de cordon sanitaire ? » nous questionne ainsi Martine S. De son côté, Jean-Marc G. se dit outré. « C’est absolument inacceptable de laisser les porteurs d’idées extrémistes s’étaler sur vos antennes ! […] Restez à votre place avec une info de qualité et un véritable cordon sanitaire !!! Je ne comprends même pas comment l’idée de diffuser la parole de ce monsieur vous est venue !… STOOOOOP !!!!! ».

La RTBF assume sa responsabilité éditoriale

Il faut préciser que si la rédaction se donne un délai avant de diffuser une interview d’un représentant de l’extrême droite, c’est pour se donner le temps d’écouter attentivement ce qui est dit et de décider si, oui ou non, les propos peuvent être diffusés. « La RTBF assume sa responsabilité éditoriale », explique Jean-Pierre Jacqmin, le directeur de l’Information. « Elle ne peut pas en tant que média diffuser des propos qui sont contraires à la loi. Ce temps de réflexion, d’analyse permet d’éviter que des propos racistes discriminants puissent être tenus ».

A ces conditions, le différé n’entre donc pas en contradiction avec le cordon sanitaire médiatique pratiqué par la RTBF. L’idée est d’éviter d’offrir une tribune, en se donnant la possibilité d’encadrer, de décoder et de contextualiser les propos tenus. Mais aussi d’informer le public en portant à sa connaissance des éléments de compréhension et d’analyse de cette percée de l’extrême droite.

« Le Vlaams Belang, deuxième parti de Flandre et [comme il est apparu un moment] de Belgique, c’est un fait d’actu », souligne Thomas Gadisseux, responsable éditorial Politique. « On doit pouvoir décoder ce fait d’actu et donner la parole à ces acteurs-là. D’autant plus que ces acteurs, cette jeune génération, incarnent une partie du succès. Ce pour quoi ça a fonctionné et ce pour quoi l’extrême droite perce, c’est parce qu’elle a trouvé de nouveaux visages pour mettre du vernis sur les vieilles méthodes fascistes et d’extrême droite ». Un vernis que la RTBF continuera à gratter, y compris par le biais d’interviews.


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Précision apportée le 30 mai 2019 : Pendant la soirée électorale, le VB est apparu un moment comme le deuxième parti de Belgique. La suite des résultats pour la Chambre a montré qu’il était le troisième parti (avec 18 sièges), après la NVA (25 sièges) et le PS (20 sièges). En termes de famille politique, ce sont les socialistes qui sont en tête avec 29 sièges (20 PS et 9 sp.a), suivis des libéraux (14 MR et 12 Open VLD), de la NVA, des Verts (13 Ecolos et 8 Groen) puis du VB, des chrétiens-démocrates, du PTB et de Défi. Le Vlaams Belang s’est confirmé comme deuxième parti de Flandre après la NVA.

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