Pourquoi un sujet d'ouverture du JT plutôt qu'un autre ?

Le Roi Albert II et son 4e enfant ou 75 ans d'Auschwitz
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Le Roi Albert II et son 4e enfant ou 75 ans d'Auschwitz - © Belga images

C’était un secret de polichinelle. Oui, on savait tous que Delphine Boël était la fille d’Albert II et donc qu’il y a eu infidélité.

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Alors pourquoi donc ouvrir le JT avec cela ? C’est exactement la question que se pose Annette J. : "Je m’étonne que les galipettes d’un ex-roi, quelles qu’en soient les conséquences humaines, aient pu 'voler' la Une à l’anniversaire de la découverte du camp d’Auschwitz".

Véronique Barbier était l’éditrice du JT de 19h30 ce 27 janvier 2020. A ce titre, c'est elle qui décide de placer tel ou tel sujet à cet endroit-là du JT en concertation avec le présentateur ou la présentatrice. Lorsqu’il y a une grosse divergence de vues, c’est le rédac chef, voire le directeur de l’info qui tranche. Ce jour-là, il n’y a eu aucune hésitation au sein de la rédaction.

"Galipettes" d’Albert II ou 75 ans d’Auschwitz ? Comment choisir ?

"Pendant toute la journée, il était évident que nous allions 'ouvrir' le Journal avec Auschwitz. Ça ne faisait aucun doute", explique Véronique.

A 17 heures 55, l’info tombe avec le communiqué des avocats d’Albert II : "Sa Majesté le Roi Albert II a pris connaissance des résultats du prélèvement ADN auquel il s’est prêté à la demande de la Cour d’appel de Bruxelles. Les conclusions scientifiques indiquent qu’il est le père biologique de Madame Delphine Boël"…

Ce qui a surpris, ce n’est pas qu’Albert II soit le père biologique mais c’est qu’il le reconnaisse, ou plutôt qu’il le dise, par voie de communiqué. L’histoire a enfin une fin ! Après des années !

"C’est une histoire que l’on a évoquée longuement pendant plusieurs mois ; c’était une véritable saga. Et on a estimé que c’était un point final à cette saga", explique Véronique.

Je n’ai pas hésité une seconde

En radio aussi, Diane Burghelle-Vernet, la présentatrice du JP de 18 heures sur la Première a ouvert avec Albert II. "Je n’avais pas vu le push sur mon GSM car à 17h55, j’ai autre chose à faire que regarder mon téléphone. Puis tout d’un coup, petit bruissement à la rédac et on commence à dire ‘Le Roi reconnaît Delphine Boël comme sa fille’. Ahhh quoi ? 'Je pars sur antenne, prévenez-moi'. Je ne donne pas l’info tant que ce n’est pas confirmé. Le temps de m’installer dans le studio et quelqu’un arrive avec le communiqué. J’ai lu les 3 premières phrases, en précisant que 'cette information nous parvient à l’instant'. L’important dans ce cas-là c’est de donner l’info. Je n’ai pas hésité une seconde car c’est un sujet qu’on a beaucoup suivi et c’était l’épilogue. L’important dans ce cas-là, c’est de tout de suite donner l’info qui est en train de tomber, après vérification. Tu n’attends pas la fin du journal".

Le premier sujet d’un JT : l’info la plus importante ?

Pierre Marlet, journaliste et éditeur à la RTBF explique qu’il n’y a pas de science exacte. "Le premier élément à prendre en compte, c’est la nouveauté. On parle de nouvelles, de news, donc il faut quelque chose de neuf. Quelque chose qui est suffisamment important pour justifier une Une", explique Pierre.

Ce qui est plus compliqué, c’est quand il y a deux infos importantes le jour même

Mais attention, le premier sujet n’est pas nécessairement le plus important. C’est l’info que nous, RTBF, on veut mettre en avant. "Ça doit être assez fort, assez concernant. Ça peut être quelque chose de pas bien grave, mais concernant. Par exemple, on pourrait imaginer ouvrir le JT par la neige au mois de février… Pourquoi ? Parce qu’on n'en n’a pas encore eu, parce qu’on pourrait passer un hiver sans neige. Le fait qu’il neige peut devenir un événement".

C’est clair, il y a des jours ou le choix est très facile, et des jours où le choix est plus difficile. Imaginons qu’il y ait le premier cas de coronavirus en Belgique… C’est le genre d’info où il y a peu de doute que ça fasse l’ouverture.

"Ce qui est plus compliqué, c’est quand il y a deux infos importantes le jour même : Albert II et Auschwitz. Pour moi, il n’y a pas de doute sur l’ouverture car c’est le plus neuf et le moins attendu qui prime", poursuit Pierre.

Comme l’explique aussi Nora Khaleefeh, éditrice du JT, "On a parlé d’Auschwitz plusieurs jours auparavant et on a fait une émission spéciale le jour des commémorations, donc on ne peut pas dire qu’on n'en n’a pas parlé. J’aurais fait le même choix, sans hésiter".

Et de poursuivre, "on peut aussi ouvrir un JT sur une information 'Made in RTBF', une information à nous, issue d’une investigation d’un journaliste qui n’est que chez nous".

Pour Diane, en radio, c’est aussi une question "de bon sens, de sensibilité" : "L’ouverture est parfois une info intéressante, importante, interpellante. C’est aussi en fonction de la matière que l’on a à disposition. En radio, on peut avoir juste un son (une interview), un billet monté (du son et du commentaire), ou un billet sec (du commentaire et pas de son)".

Un journal ne commence donc nécessairement par l’information la plus importante pour terminer par la moins importante. "L’ensemble du JT doit raconter une histoire. C’est en tout cas ce qu’on essaie de faire. Si on ouvre le journal avec du politique, on terminera ce chapitre, même si c’est moins important que ce qui suit. On ne peut pas mettre de la culture puis un fait divers, puis revenir sur la culture, puis du politique… Il faut une certaine cohérence", raconte Nora.

Et puis, il y a aussi les "fausses ouvertures".

Une fausse ouverture, c’est quoi ?

Une fausse ouverture, est-ce une ouverture inventée ? Bien sûr que non. Mais on vous l’accorde, l’expression peut prêter à confusion.

"Voilà les événements les plus importants de la journée, mais on va vous en donner encore un autre. On reconnaît nous-mêmes que c’est un peu léger pour une ouverture de journal, mais on veut vous faire sourire", explique Pierre.

Ça ne peut se faire que s’il n’y a pas un événement tragique important qui justifierait l’ouverture. Et d’ajouter : "On ne peut pas faire une ouverture sur la neige dans les Fagnes, alors qu’il y a un gros accident de train entre Namur et Liège, c’est impensable", précise Pierre. Pas d'exemple récent au JT car on y a de moins en moins recours.

Techniquement parlant, la fausse ouverture n’est pas dans les titres du JT ou du JP. Comme le précise Diane, "la fausse ouverture, c’est ce qui va ouvrir le JP mais que je n’ai pas répercuté dans les titres. Ça peut être une info service, un gros accident, ou un sujet que l’on décide de mettre en avant". 

Vous avez peut-être cru que les journaux sont une succession de reportages mis dans n’importe quel ordre ? Eh bien non. Tout est pensé, réfléchi. Tant que des raisons techniques ou des imprévus n'obligent pas à tout revoir en dernière minute, voire en temps réel, ce qui est loin d'être rare.


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