Pourquoi la RTBF ne floute pas le visage de George Floyd agonisant sous le genou d'un policier ?

La RTBF fait le choix de laisser visible le visage de la victime
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La RTBF fait le choix de laisser visible le visage de la victime - © © AFP PHOTO /Facebook / Darnella FRAZIER

La RTBF évoque pour la première fois la mort de George Floyd le 27 mai dans le JT de 13h, deux jours après les faits. Le reportage inclut les images amateurs de l’intervention policière sur lesquelles on voit, pendant plusieurs secondes, le visage non flouté de la victime suppliant qu’on la laisse respirer. Avant le sujet la présentatrice prévient : "Attention, les images sont très dures". Au même moment, le JT de RTL montre, pour la première fois aussi, ces images mais floutées. La VRT les montre non floutées. Le soir, France 2 diffusera des extraits de la vidéo dans son JT, non floutés et deux jours plus tard, TF1 dans son 20h, fait le choix de flouter.

Pourquoi cette image a été traitée différemment dans différents médias ? Montrer ce visage ne porte-t-il pas atteinte à la dignité de la victime ? Pourquoi la RTBF a fait le choix de montrer ?


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Une vidéo de 6 minutes, très dure à regarder

Le mercredi 27 mai, la colère monte aux Etats-Unis et les manifestations prennent de l’ampleur. Décision est prise, dès le matin en réunion de rédaction, de consacrer un sujet à la mort de George Floyd et les protestations qu’elle suscite.

Revoir le premier sujet consacré à la mort de George Floyd, dans le JT de 13h du 27 mai 2020 :

Eric Destiné, journaliste au Pôle "Monde" et Isabelle Warnotte, monteuse, reçoivent les images en provenance des Etats-Unis et les regardent pour la première fois : "La vidéo dure 6 minutes et elle est vraiment terrible. Je n’ai pas su la regarder d’une traite", se rappelle Eric Destiné. Se pose alors la question de ce qu’il est souhaitable de montrer et pourquoi le montrer. "On a fait des choix. J’ai sélectionné les moments les plus parlants de la vidéo, pour que le public comprenne ce qu’il se passe". Parmi ceux-ci, évidemment, l’agonie de George Floyd. Faut-il montrer le visage de la victime ou au contraire le flouter? "On en a parlé avec la monteuse. Moi, j’ai considéré que le visage, le non verbal faisait partie de l’information explique le journaliste. Ces images montrent quelqu’un qui n’est pas en train de se débattre, qui n’est pas violent, il ne demande qu’une chose c’est qu’on le laisse respirer. Si on le floutait, cela aurait été moins perceptible. Son visage permet le décodage".

Le visage, le non verbal fait partie de l’information. […] Ça permet le décodage

Isabelle Warnotte, la monteuse, est sur la même longueur d’onde lors de cette discussion. Elle aussi se souvient bien de leur réflexion. "C’est un montage qui m’a choquée, mais quand on en a discuté avec Eric, j’ai dit qu’il ne fallait surtout pas flouter. Ce qui m’a vraiment touché en regardant ces images c’est la détresse dans les yeux de ce monsieur. Ça se voit qu’il est en difficulté, qu’il n’est pas en train de se rebeller. Si on floute, on perd cette information et toute l’humanité perceptible sur ce visage. On perd la force de l’image. Il faut faire la balance, si on montre de la violence, ça ne doit pas être gratuit, il faut que ça dise quelque chose de la gravité des faits. Ici, c’est le cas".

En revanche, ils décident de ne pas montrer les images du corps inanimé quelques instants plus tard, transféré sur une civière : "On aurait dit une loque, ce n’était pas nécessaire de montrer cela", juge Isabelle Warnotte. "On ne l’a pas gardé au montage, ça aurait été du voyeurisme ".

Montrer la réalité telle quelle

Ce genre de décision se discute et se prend en équipe. La réflexion s’élargit alors aux collègues du Pôle "Monde" et à l’éditeur du JT, Xavier Mouligneau. Il est d’accord avec le journaliste et la monteuse et ajoute un élément dans la balance : des contraintes plutôt techniques. D’abord l’image amateur prise au smartphone est de mauvaise qualité et est presque déjà floutée en soi, on ne distingue pas avec précision le visage. Et puis le visage de la victime est la seule partie de son corps visible, le reste est caché par une voiture de police. "Si on floute le visage, on ne voit plus rien de lui, on ne comprend plus la scène", explique Xavier Mouligneau. "Le risque en floutant c’est que ce soit moins fort, c’est de minimiser la gravité et que les gens ne mesurent pas la portée du geste du policier. Si cet événement suscite l’émotion et les réactions qu’on connaît, c’est sans doute précisément parce que les gens ont vu cette image très forte".

Décision est donc prise de montrer la scène et le visage tels quels mais en avertissant le téléspectateur que la séquence est dure. C’est la présentatrice qui le fait dans le lancement du sujet. Il en sera de même le soir dans le JT de 19h30.

Et le droit à la dignité ? !

Si le choix de montrer le visage apporte de l’information et de la force à l'image, n’entre-t-il pas en contradiction avec le droit à la dignité de la victime ? C’est ce que se demande une téléspectatrice, Benita, qui nous a écrit après avoir vu ce sujet au JT : "Même si le but est d’informer, voire de sensibiliser, la diffusion de ces images se banalise et contribue à la déshumanisation des Noirs. J’espère à l’avenir que vous pourrez nous faire parvenir les informations sans nous exposer à des images aussi crues et violentes".

Pour Eric Destiné, le visage permet d’appréhender une information qui doit être portée à la connaissance du public. "C’est d’intérêt général. On n’est pas, je pense, en le montrant, en train de desservir cet homme. Dans cette vidéo, l’atteinte à la dignité est ailleurs. Cela m’évoque d’autres personnes qui deviennent des symboles comme cette jeune fille sous les bombardements au napalm pendant la guerre du Vietnam. Elle n’est pas floutée, elle est entièrement nue. Son visage, son corps, c’est l’information. Si cette jeune fille était floutée, on ne parlerait pas de cette photo aujourd’hui, à mon avis. On est dans le même genre de réflexion avec Georges Floyd. On est face à une photo ou une vidéo d’intérêt général et pour avoir toute l’information, il fallait qu’on voie la manière dont George Floyd s’exprime et se comporte".

La question est compliquée. Comment arbitrer entre le devoir d’information et le droit à la dignité ? Nous avons posé la question au garant de la déontologie journalistique en Belgique francophone, Jean-Jacques Jespers, le président du Conseil de déontologie journalistique. "On peut discuter, dans ce cas, d’une atteinte à la dignité", juge-t-il. "Mais lorsque l’importance de l’information est d’intérêt général, il faut passer outre. Ici, il ne s’agit pas de voyeurisme, il s’agit de montrer la gravité des faits. Elle justifie qu’on montre les événements. D’autant qu’il y a dans son visage des éléments de l’information. L’essentiel de l’information c’est sa réaction sur son visage". Dans certaines circonstances, le devoir d’informer le public, de porter à sa connaissance une information d’intérêt général serait donc supérieur au droit individuel à la dignité ou à l’anonymat.

Qu’en dit la théorie ?

Quelles sont exactement ces circonstances ? La déontologie journalistique ne les énumère pas précisément mais édicte des principes généraux. Aux journalistes, aux rédactions ensuite de les appliquer au cas par cas. A propos du floutage, la Directive sur l’identification des personnes adoptée par le Conseil de Déontologie Journalistique dit ceci dans son 3e article :

A défaut d’accord, l’identification des personnes n’est permise que dans les cas suivants : lorsqu’une autorité publique a au préalable communiqué l’identité de la personne ou lorsque l’identification relève de l’intérêt général

Mais qu’est-ce donc ce fameux "intérêt général" invoqué par tous nos interlocuteurs pour justifier d’outrepasser d’autres droits ? La Directive le définit un peu plus loin dans son 4eme article :

Est d’intérêt général une information qui évoque un ou plusieurs enjeux pour la vie en société dans son ensemble ou pour une de ses composantes. L’intérêt général […] implique que l’identification de la personne concernée apporte une plus-value au traitement du sujet

A la lumière de ces principes, pour Jean-Jacques Jespers, Président du Conseil de Déontologie Journalistique, pas de doute, on peut montrer le visage de Georges Floyd : "La plus-value de montrer le visage se mesure à l’aune de plusieurs critères. D’abord la gravité des faits. Ici, c’est tout à fait évident que c’étaient des faits extrêmement graves. Le fait que c’est une information d’intérêt général. C’est évident que ça l’est. Je ne vois pas du tout comment on pourrait reprocher à un média d’avoir montré ces images".

Pas une science exacte

Et cette épineuse question déontologique de l’identification des personnes, au sein de l’équipe "Monde" de la RTBF, on y est très souvent confronté. Laurence Brecx, journaliste qui couvre notamment les conflits au Moyen-Orient se la pose souvent tant les images violentes, de cadavres, d’exécutions sont légion dans son domaine. Elle a d’ailleurs participé à la discussion en équipe le 27 mai à propos du reportage sur George Floyd.

C’est elle aussi qui a fait les premiers sujets sur les attentats de Charlie Hebdo où se posait la question du floutage de l’exécution à bout portant d’un policier devant les bâtiments de la rédaction par le commando terroriste : "La décision se prend au cas par cas, mais c’est toujours la même balance à faire entre la valeur informative d’une image, souvent à la limite du regardable, et en même temps qui est le reflet d’une réalité qui est elle-même très dure et qu’on veut relater".

Peut-on, dès lors, parler d’une actualité, d’une réalité violente sans la montrer ? Quand elle a le choix, Laurence Brecx privilégie toujours les images les plus parlantes mais les moins précises : "Dans les images qu’on reçoit des agences de presse sur le conflit israélo-palestinien, par exemple, on voit souvent les cadavres des victimes de très près. Quand il y a des morts, il faut montrer qu’il y a des morts mais on choisit toujours les plans les plus lointains possible. On ne cherchera jamais les gros plans et les images précises".

Et puis, la déontologie n’est pas une science exacte. Montrer une image dure dépendra aussi de la sensibilité des personnes qui décident. Et à cet égard, pour Laurence Brecx, c’est nécessaire de ne pas décider seul : "Au moment de la prise d’Alep en Syrie, j’ai fait beaucoup de sujets avec des images plus dures les unes que les autres. J’ai réalisé que ma sensibilité à l’horreur diminuait. Un jour, l’éditeur regarde mon sujet avant diffusion et me dit "Ça Laurence, tu ne peux pas montrer, c’est trop dur". Il avait raison, mais pour moi c’était la réalité, il fallait la montrer". Les journalistes sont donc des filtres, ils voient beaucoup d’images violentes et décident de les montrer ou pas à l’aune de principes de déontologie.

En la matière il n’y a donc, souvent, pas de bonne ou de mauvaise décision. Simplement des choix éditoriaux qui distinguent les médias les uns des autres et les différencient des réseaux sociaux où ces mêmes images sont diffusées sans traitement.


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