Pourquoi la RTBF filme dans les homes et les hôpitaux ? "Même les familles ne peuvent pas y aller"

En tournage, les équipes de la RTBF amène leur propre équipement sanitaire
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En tournage, les équipes de la RTBF amène leur propre équipement sanitaire - © RTBF

Depuis le début de la crise du coronavirus, plusieurs équipes de la RTBF sont allées tourner des reportages au cœur des unités Covid-19 dans les hôpitaux ou dans des maisons de retraite du pays. Cela a beaucoup fait réagir nos publics. "Je suis choqué par le reportage sur les soins intensifs, nous dit Daniel K. Alors que les familles n’ont pas le droit d’aider leur proche à passer de l’autre côté, on filme les patients et on en parle à la télévision". Sonia S. nous demande :"Trouvez-vous normal de filmer les malades du Coronavirus à l’intérieur des hôpitaux jusque dans les "soins intensifs" alors que pour les familles, les visites sont interdites ? […] Ne pensez-vous pas que c’est dépasser le droit à la vie privée et que cela ne concerne pas le droit à l’information ?". Nous avons posé la question à plusieurs collègues qui ont tourné dans des maisons de retraite ou des hôpitaux.

Montrer ce que personne ne peut voir

Sophie Mergen, journaliste au JT, a déjà réalisé quatre reportages en immersion dans des maisons de repos ces dernières semaines. Elle comprend parfaitement les questions que soulève sa présence dans ces lieux. "Moi aussi je me pose des questions, reconnait-elle, ça trotte dans la tête le soir quand on rentre à la maison, puis toute la nuit… Mais c’est hyper nécessaire de montrer ce qui se passe à l’intérieur. En passant la porte, on peut montrer l’épuisement du personnel, leurs conditions de travail et puis surtout, on a entendu pour la première fois les principaux intéressés : les résidents, avec des témoignages très forts à la clé. Certains nous disaient qu’ils perdaient le goût de vivre. C’est important de l’entendre".


►►► Revoir le dernier reportage en immersion dans une maison de retraite de Sophie Mergen et Thierry Cassart diffusé dans le JT de 13 heures le 16 avril dernier:


 

Même sentiment pour David Brichard, journaliste au JT, qui lui a tourné trois fois dans les unités Covid-19 de l’hôpital Erasme et au CHU St Pierre à Bruxelles : "Si nous n’y allons pas, qui ira ? C’est notre métier de rendre compte de ce qui se passe dans ces endroits au cœur de la crise. Personne d’autre que nous ne peut y entrer, on est comme les petites souris de tout le monde. On les informe de manière fiable, sérieuse, pour éviter les non-dits, les rumeurs, les fausses informations. On montre la réalité telle qu’elle est".

C’est un gage démocratique d’avoir accès à ces endroits

Montrer la réalité, c’est essentiel pour Johanne Montay, qui chapeaute la couverture de la crise du coronavirus à la RTBF : "Le public a besoin d’un regard mais aussi d’un contrôle sur la manière dont les choses se déroulent. C’est un gage démocratique d’avoir accès à ces endroits". Difficile de se rendre compte de la souffrance, de la mort, des pénuries de matériel, de la réalité d’un milieu en huis clos sans franchir le pas de la porte et y passer du temps.


►►► Revoir le reportage de David Brichard et Michel Techy tourné à l’hôpital Erasme à Bruxelles. Diffusé dans le JT de 19h30 du 12 avril dernier:


 

"Rien ne remplace l’image"

Pourtant, il existe des alternatives : de nombreux reportages sont réalisés pour le moment grâce à Skype, nos interlocuteurs peuvent se filmer eux-mêmes pour éviter la présence d’une équipe de tournage, des témoignages de travailleurs hospitaliers peuvent se recueillir devant l’hôpital, devant l’entrée de la maison de retraite plutôt qu’à l’intérieur,… "C’est vrai, reconnaît Thomas Rorive, auteur de deux longs reportages dans des unités Covid-19, mais aucun autre format que l’immersion ne peut montrer la réalité sans filtre. La force de l’image supplante n’importe quelle interview Skype. C’est impossible de montrer autrement le travail du personnel soignant, les risques qu’ils prennent, avec autant de justesse qu’en étant au plus proche. Ils peuvent le dire sur Skype mais percevoir l'émotion dans leur voix sous leur protection sanitaire, c’est irremplaçable. Et quand je vois que certains prennent encore les mesures de confinement à la légère, je crois que la force de ce genre de reportage à toute son utilité".

"Ça change les comportements"

Tous les collègues qui tournent dans des endroits exposés au virus nous l’ont dit : ils espèrent que montrer la réalité derrière ces murs aura une vertu de sensibilisation.

Sophie Mergen a d’ailleurs été surprise du nombre de réactions après son premier reportage en immersion dans une maison de retraite : "Je n’avais jamais eu autant de retours après un JT ! Beaucoup de gens m’ont dit qu’en voyant ça, ils feraient plus attention. Ça change les regards et les comportements".

Ces reportages peuvent aussi participer à une prise de conscience collective et politique. "Le responsable de la résidence dans laquelle on a tourné notre premier sujet me disait que dans les jours qui ont suivi la diffusion, on n’a plus parlé que des maisons de repos, se souvient Sophie Mergen. Alors qu’avant, il n’y en avait que pour les hôpitaux. C’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à parler du manque de tests dans les maisons de retraite. Je ne pense pas que nos reportages ont débloqué la situation mais je crois que montrer la détresse de l’intérieur a aidé à prendre conscience de l’urgence de la situation".


►►► Revoir le premier reportage de Sophie Mergen et Vincent Hufty en immersion. Pour la première fois on rendait compte de la situation à l’intérieur des maisons de retraite. Diffusé dans le JT de 19h30 du 2 avril dernier :


 

Cela dit, le RTBF ne va pas tourner en immersion régulièrement. Alors quand y aller ? Quand rester dehors ? : "On se pose la question de savoir s’il y a une réelle plus-value à aller à l'intérieur pour chaque reportage, insiste Johanne Montay. On n’y va pas inutilement mais on ne veut pas non plus abandonner ce terrain. Il faut faire la balance. Si le sujet est factuel, si on veut répondre aux questions de base "où ? quoi ? quand ? comment ?", un Skype peut suffire. Si on veut voir, entendre, sentir, raconter quelque chose, ça, ça nécessite du temps et de la présence". Un choix qui se fait en concertation avec l’éditeur du journal télévisé ou parlé, le journaliste et bien entendu le lieu qui accueille le tournage lorsque l'un accepte.

Pourquoi les hôpitaux acceptent

Si la RTBF juge nécessaire d’aller filmer le cœur de la crise, dans les hôpitaux ou les maisons de repos, encore faut-il qu’ils nous accueillent. "C’est tout ou rien, raconte Sophie Mergen. Soit c’est "non" catégorique et on le comprend évidemment. Soit c’est "oui" et alors les portes sont grandes ouvertes, il y a une volonté de montrer ce qui se passe et on est très bien accueilli. Mais j’ai bien dû contacter 30 homes pour avoir une réponse positive la première fois. Maintenant, j'ai de bons contacts avec certains, c'est un peu moins fastidieux".


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Informer, c’est effectivement ce qui a poussé Sophie De Norre, responsable du service communication du groupe de santé Jolimont, à accepter la demande de tournage de notre collègue Thomas Rorive dans leurs hôpitaux. "En disant oui, on voulait attirer l’attention de la population sur le fait qu’il faut être prudent". Et puis, ces reportages ont eu un effet inattendu : "On a réalisé dans un deuxième temps, que ça permettait à notre personnel de s’exprimer, aux chefs de service de remercier les équipes, de mettre en lumière des métiers moins connus. On s’est rendu compte que ça mettait tous ces gens en valeur, ça leur faisait du bien, ça les boostait. D’ailleurs certains travailleurs étaient réticents, au début, d’accueillir une équipe télé en plein dans leur travail. Finalement, après la diffusion des reportages sur vos antennes, on a reçu énormément de retours positifs tant de la population que de notre personnel".


►►► Revoir "Covid 19 : immersion aux soins intensifs", l’un des reportages long format de Thomas Rorive, Garry Wantiez et Lazlo Bottiglieri diffusé le 12 avril dernier :


 

Conditions difficiles

Evidemment, les conditions de tournage sont inhabituelles. Les journées sont longues pour certains reportages, et les règles sanitaires contraignantes. Garry Wantiez est cameraman, habitué des reportages en zone dangereuse. Il est allé en Afghanistan, en Syrie, en Irak, à Fukushima aussi. C’est lui qui a filmé les unités Covid-19 avec Thomas Rorive : "Le plus marquant ici, par rapport à ce que j’ai déjà vu ailleurs dans le monde, c’est que ça se passe chez nous. Tu sors de là, tu fais un peu de voiture et tu es à la maison. Ça donne une autre dimension. On ne filme plus seulement une lointaine crise, c'est chez nous que ça se passe! On a la responsabilité de montrer et d'informer notre population, on devient des acteurs plus que des témoins".

En 20 ans de métier, je n’avais jamais connu de telles conditions de tournage

Thomas Rorive aussi est impressionné par les tournages : "Ça fait 20 ans que je fais des reportages à la RTBF, je n’avais jamais connu de telles conditions. On est sous une espèce de scaphandre où il fait 40°, difficile de communiquer avec les masques, il faut tout désinfecter. C’est une prouesse technique !".

Dans ces conditions, difficile de nouer un lien avec le personnel soignant : "Quand une équipe télé arrive dans ces milieux de pression, de concentration, on est a priori encombrant. A nous de tisser un lien de confiance et de rapidement se faire accepter. Ce n’est pas évident parce qu’ils ont des vies entre les mains, les discussions sont furtives. Mais quand le courant passe bien, si on se fait oublier, c’est là qu’on parvient à restituer leur quotidien avec un très haut degré d’authenticité".

Gaspillage de matériel ?

Plusieurs téléspectateurs s’étonnent de voir nos collègues équipés de combinaisons, de masques, de gants et se désinfecter avec du matériel qui devrait servir en priorité au personnel soignant. David Brichard l’assure :"On arrive avec notre équipement. C’est la RTBF qui fournit. On ne prend pas dans le stock des hôpitaux".

"Je comprends qu’on nous reproche d’utiliser du précieux matériel ou de prendre la place de familles qui voudraient visiter leurs proches, confesse Sophie Mergen. Mais il faut se rendre compte que ces tournages sont rares. Nous sommes deux (NDLR: trois pour certains tournages) avec notre propre matériel sanitaire, et les maisons de repos nous accordent une heure ou deux heures de temps. Cela n’a aucune commune mesure avec le fait d’accueillir des dizaines de familles plusieurs fois par semaine. Ce serait infaisable. Nous témoignons justement de ce que nous voyons aux personnes qui n’ont pas accès".

Nous avons utilisé en tout et pour tout 15 ou 20 masques

Même son de cloche pour Thomas Rorive : "Avec l’équipe nous avons dû utiliser en tout et pour tout 15 ou 20 masques pour l’ensemble de nos tournages. Je comprends qu’on puisse nous le reprocher mais c’est le prix à payer pour montrer ce qui se passe à l’intérieur. Je crois que le jeu en vaut la chandelle".

Des règles strictes

Outre son propre matériel, la RTBF s’impose des règles strictes pour ne pas mettre en danger ni les équipes de tournage ni les soignants et patients qu’elles vont côtoyer. "On respecte les recommandations, on explique aux équipes comment bien utiliser ses équipements, on prend des précautions au niveau du transport, un collègue devant, un derrière, détaille Johanne Montay. On utilise évidemment une perche pour tenir les micros en interview, pour respecter la distanciation".

Garry Wantiez, cameraman, est particulièrement drillé : "Dès qu’on sort des soins intensifs, il faut désinfecter tout mon matériel, raconte-t-il. Il faut enlever correctement sa combinaison avec de l’aide de quelqu’un pour ne pas la toucher".

Si un membre de l’équipe TV a plus de 37,5° de température, il ne rentre pas

A cela s’ajoutent les règles des lieux qui accueillent les tournages. Dans les hôpitaux du groupe Jolimont par exemple, la direction impose la prise de température. "Dès qu’une équipe télé arrive chez nous, on sort le thermomètre, explique Sophie De Norre. Si c’est plus que 37,5° ils ne peuvent pas entrer. Quand ils rentrent dans une zone Covid, ils sont habillés de la même manière que les soignants et puis c’est le même protocole pour enlever les habits de protection à la fin".

Les reportages en immersion long format (dont l'audience peut être isolée, contrairement aux sujets du JT) ont du succès auprès du public. Le sujet Covid-19, immersion aux soins intensifs, par exemple (à revoir plus haut dans l'article) a attiré 784 000 téléspectateurs le 12 avril pour 40% de parts de marché. C'est le meilleur résultat ce soir-là, la deuxième émission la plus vue cette semaine-là. 


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