Personnes disparues: pourquoi on en parle… ou pas ?

Personnes disparues: pourquoi on en parle… ou pas ?
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Personnes disparues: pourquoi on en parle… ou pas ? - © Tous droits réservés

Chaque année, des centaines de disparitions inquiétantes sont signalées à la police en Belgique. Dans certains cas, le parquet requiert la diffusion d’un avis de recherche sur les antennes de la RTBF. Mais il arrive aussi que la rédaction se saisisse d’une affaire en particulier dans ses rendez-vous d’information (journal télévisé ou parlé).

Quels sont les cas qui retiennent généralement l’attention des journalistes ? Pourquoi parler de certaines disparitions et pas d’autres ? Inside fait le point pour vous, à la suite d’interpellations du public sur ces questions.

Ne pas alimenter la peur

"Si nous évoquions chaque signalement dans nos reportages cela aurait un impact anxiogène sur notre public, explique Frédéric Gersdorff, journaliste et manageur en charge de la coordination de l’info sur les différents médias de la RTBF. Et à la RTBF, nous n’avons pas vocation à alimenter la peur des téléspectateurs. Nous traitons donc les cas de disparitions avec pondération, comme nous le faisons pour toutes les autres affaires judiciaires."

En 2018, les journaux de la RTBF n’ont évoqué qu’une petite dizaine de cas, soit 1% des 949 disparitions inquiétantes signalées par la police. Un choix qui peut se justifier par les statistiques, puisque l’immense majorité des dossiers ouverts par la police cette année-là ont eu une issue heureuse (95% de personnes retrouvées saines et sauves).

Mais selon quels critères la rédaction choisit-elle d’évoquer une affaire plus qu’une autre ? "Ce n’est pas toujours facile de trancher, admet Véronique Barbier, journaliste et présentatrice du JT de 13h. En règle générale, nous suivons une affaire lorsqu’elle nous permet d’aller au-delà du simple fait divers en abordant un sujet ou un phénomène de société plus vaste." En septembre dernier, la RTBF a ainsi consacré plusieurs reportages à la disparition d’un octogénaire dans les Fagnes. Pendant plusieurs jours, les proches du disparu ont organisé des battues pour tenter de le retrouver. Malheureusement, après quelques jours de recherche, son corps a été retrouvé sans vie.

Notre rôle n’est pas d’alerter le public sur tous les cas de disparition

"Dans cette affaire tragique, c’est avant tout la grande mobilisation citoyenne qui a retenu notre attention, poursuit Véronique. Cela nous a aussi permis d’aborder des questions de fond, comme l’encadrement des personnes âgées en maison de revalidation ou l’efficacité des techniques de géolocalisation des téléphones portables. Il faut rappeler que notre rôle n’est pas d’alerter le public sur tous les cas de disparition, aussi dramatiques soient-ils. Pour cela, il y a les avis de recherche de la police qui sont diffusés après le JT."

"On a peut-être tendance à être plus attentif aux disparitions qui concernent des personnes fragiles comme les enfants, les adolescents ou les personnes âgées, précise Nicolas Gillard, journaliste et éditeur du JT. Mais il n’y a pas vraiment de "casting" de profils dont on parle ou pas. Ce serait vraiment cynique. On réfléchit plutôt au cas par cas, en gardant comme priorité l’aspect humain de ces affaires. Mais nous ne voulons pas nous substituer aux enquêteurs. Chacun son rôle…"

Y a-t-il une volonté de communiquer ?

La volonté de communiquer de la famille et des proches est autre un élément déterminant pour aborder les cas de disparition. Si l’entourage refuse de parler à la presse, l’affaire a en effet peu de chance d’être traitée car les témoignages directs sont essentiels. Mais parfois, ce sont les proches qui contactent directement la rédaction pour l’alerter au sujet d’un cas jugé inquiétant. "C’est un cas de figure qui est plutôt rare, explique Véronique Barbier. Quand cela se produit, nous commençons par vérifier avec la police si un avis de recherche a bien été lancé, avant de nous lancer dans un reportage. Le principe est d’éviter de s’engouffrer dans la brèche à chaque signalement car cela peut parfois avoir un impact négatif sur l’enquête en cours, comme dans le cas des fugues d’adolescents, par exemple."


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Si la police confirme l’aspect inquiétant de la disparition et que la famille souhaite communiquer à ce sujet, l’affaire a alors plus de chances de faire l’objet d’un ou plusieurs reportages. L’été dernier, un cas particulier a ainsi tenu la rédaction en haleine pendant plusieurs semaines. Un jeune Belge voyageant seul en Australie n’a subitement plus donné signe de vie à sa famille. Celle-ci a alors lancé un vaste appel à témoins sur les réseaux sociaux. A l’heure décrire ces lignes, le jeune homme n’a toujours pas été retrouvé.

"L’histoire du jeune qui part à l’autre bout du monde et qui ne donne plus signe de vie, ça touche beaucoup de familles qui ont des enfants du même âge à l’étranger, explique Nora Khaleefeh, éditrice du JT de la RTBF. De plus, une journaliste de la rédaction connaissait bien l’entourage du jeune et avait ainsi un contact privilégié avec des témoins. Nous avons donc décidé de suivre l’enquête au JT, mais nous n’avons pas envoyé de journaliste sur place. Cela coûte beaucoup d’argent de déplacer des équipes et nous ne voyions pas ce que cela aurait pu apporter à la couverture de l’info."

Un effet miroir (déformant) ?

Mais il y a peut-être une autre raison qui a poussé la RTBF à couvrir largement ce cas de disparition suspecte. "Il ne faut pas négliger l’effet miroir, dans cette affaire, suggère Julie Morelle, présentatrice du JT. Cela touche avant tout des familles issues d’un même milieu, celles qui ont des enfants qui font des échanges Erasmus pendant leurs études supérieures ou qui voyagent à l’étranger après leur dernière année secondaire. Et ce milieu… c’est bien souvent celui des journalistes aussi. Il est probable que cette proximité avec notre microcosme joue également dans la sélection de l’info."

"Ce phénomène est accentué par les réseaux sociaux, ajoute Arnaud Ruyssen, journaliste responsable de Soir Première, sur La Première radio. Nous y construisons des bulles assez hermétiques qui rassemblent des gens partageant globalement le même univers. Quand une information circule massivement dans cette bulle, cela renforce l’impression que c’est une information importante. Mais ce n’est peut-être vrai qu’à l’échelle de la bulle en question. Il faut garder ça en tête quand on s’inspire des réseaux sociaux pour mesure l’ampleur d’une information qui circule."

Et sur le site internet RTBF Info ?

Sur le site RTBF Info, il n’y a actuellement pas de ligne éditoriale précise concernant les disparitions. En faudrait-il une ? Pour Xavier Lambert, l’un des journalistes éditeurs du site info, la question mériterait en tout cas d’être posée. "Contrairement à la télé et à la radio, nous n’avons pas d’espace limité sur notre site internet, explique-t-il. Nous pourrions donc octroyer plus de place aux avis de recherche lancés par la police ou Child Focus sans que cela nuise aux autres infos. Pas forcément en "Une" de la page, mais sous la forme d’articles courts."

Selon lui, relayer davantage ce type d’informations, dans le respect de notre déontologie propre, relèverait de nos missions de service public. L’expérience d’autres médias montre par ailleurs que ces articles sont souvent bien partagés sur les réseaux sociaux, "ce qui serait bénéfique pour les enquêtes en cours et pour la fréquentation du site RTBF Info", poursuit-il. Des arguments qui seront bientôt débattus au sein de la rédaction. Car, suite à cet article d’Inside, la question de l’opportunité (ou non) d’un relais plus systématique des avis de disparition de Child Focus et de la police sur notre site info figurera à l’ordre du jour d’une prochaine réunion de l’équipe web.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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