Période creuse, info creuse? Ou comment on remplit les journaux en vacances…

Le retour des abeilles, un sujet printannier
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Le retour des abeilles, un sujet printannier - © RTBF

« C’est le réveil de printemps pour les abeilles… » Vous l’avez peut-être vu, ce sujet JT sur le miel des abeilles des villes… Un sujet printanier, un thème qui fleure le soleil… Pile dans l’air du temps. Et clairement pas un sujet d’actu « chaude » (ce qui n’en fait pas un sujet creux pour autant, d’où cet article). Il faut dire que pendant les vacances, l’actu ralentit un peu sa course. Beaucoup d’interlocuteurs sont injoignables, les élèves ont déserté les écoles, les communiqués se raréfient, la vie politique est en sourdine, particulièrement maintenant. « C’est clairement une semaine très creuse à ce niveau », constate Baptiste Hupin, journaliste politique. « C’est probablement la dernière ou les deux dernières semaines de calme avant les élections, et donc chaque parti met ces semaines-là à profit pour se préparer à l’échéance qui vient »

Pendant les vacances, les effectifs au sein de la rédaction sont aussi habituellement réduits. Remplir les journaux en radio et en télévision s’apparente parfois à un vrai challenge, même s’il faut préciser que certaines périodes sont bien pires que Pâques : entre Noël et Nouvel An, ou alors fin juillet début août… Bref, parfois, on rame.

Pourquoi pas des journaux plus courts ?

Du coup, nous direz-vous, pourquoi ne pas raccourcir la durée des journaux ? C’est une question qui renvoie à celle, plus générale, que nous pose Thibaut dans un mail : « Pourquoi a-t-on droit/doit-on 'subir' quotidiennement un JT de 30 minutes alors que vous n’avez pas toujours/ pas souvent suffisamment d’information pour les combler ? […] Pourquoi combler systématiquement 30 minutes alors qu’on a toute l’info utile, nécessaire et pertinente en douze-quinze minutes sur La Première à 18 heures ? […] ».

Le Journal télévisé dure aujourd’hui environ 30 minutes à 13 heures et 35 minutes à 19h30. En été, on le raccourcit souvent un peu mais sinon, c’est vrai que cette durée semble figée dans le marbre. Et ça ne date pas d’hier, chez nous comme ailleurs, comme le rappelle Frédéric Antoine, professeur de communication et journalisme à l’UCL et spécialiste de la programmation : « Le premier journal parlé qui a eu lieu en Belgique à la radio le 1er novembre 1926 s’appelait ‘l’actualité du monde entier en 30 minutes’. C’est un format qu’on a gardé en télévision. Ça tient bien parce qu’on a une sorte de rencontre entre le temps social et le temps télévisuel. » Traditionnellement, l’heure des infos en télévision correspond au moment où les gens rentrent chez eux, à l’heure du repas… Aujourd’hui les usages évoluent (c’est le moins qu’on puisse dire avec internet et le replay) mais la forme de ce rendez-vous subsiste.

C’est ce qu’on appelle l’horlogisme télévisé

Il faut dire que la case du JT s’insère dans une grille de programmes désormais très cadenassée… Son format répétitif est fonctionnel : quand on produit du contenu, il faut connaître l’espace dont on dispose. En découlent le nombre et la durée des sujets. « C’est ce qu’on appelle l’horlogisme télévisé », poursuit Frédéric Antoine. « C’est l’organisation de la grille qui détermine le contenu. Ce n’est pas en fonction du contenu qu’on organise la grille ».

Cette grille est calée en fonction des prime time, et en relation étroite avec les grilles des autres chaînes. « Comme les journaux sont en concurrence, on a un système d’alignement sur l’autre », détaille François Tron, directeur du Pôle Contenus à la RTBF. « On est aligné parce qu’on sait qu’il y a un besoin, une attente d’information, et le premier qui décroche renvoie le public vers les autres. Il perd de l’audience ». Une logique qu’on retrouve en cas d’actualité exceptionnelle quand le journal télévisé s’étire et se transforme en édition spéciale.

Parfois je préfère faire plus court

Du côté de la radio, c’est différent : les journaux ont évolué vers une durée de douze ou quinze minutes actuellement. Ils condensent l’actualité et permettent une plus grande réactivité qu’en télévision car les rendez-vous sont plus nombreux. Ils accompagnent les auditeurs avec la nécessité de varier les contenus et les formats des sujets à l’échelle d’une journée entière.

Pendant les vacances, il peut y avoir éventuellement un peu de souplesse au niveau de la durée. Diane Burghelle-Vernet est l’une des présentatrices des journaux de La Première. Elle n’hésite pas à faire parfois plus court : « Il faut que mon journal ait du sens. Parfois, je préfère raccourcir d’une minute ou deux. Je peux car j’ai des émissions en direct autour de moi qui peuvent faire tampon ».

Voilà pour le contenant… Mais qu’en est-il du contenu ?

 

Moins d’actu pendant les vacances, vraiment ?

Parfois l’actu s’emballe. Des événements exceptionnels imprévisibles sont possibles à tout moment et il n’est pas rare qu’une période de vacances a priori plus calme se transforme en branle-bas de combat à la rédaction. Garder un JT et des journaux radio suffisamment longs, et un minimum d’effectifs, c’est donc aussi garder une capacité de réaction dans ces moments-là…

Et puis bien sûr, il se passe toujours « quelque chose » quelque part dans le monde. Pour prendre l’exemple de la semaine écoulée, on ne peut pas dire que l’actualité internationale n’a pas été riche, entre le Brexit, l’arrestation de Julian Assange, les élections israéliennes, le Soudan, l’Algérie… Ces informations ont pris de la place dans les journaux mais pas toute la place pour autant. L’idée – le choix qui est fait — est de garder un équilibre et de proposer une diversité dans les sujets.

De la diversité, certes, mais comment ? D’abord en donnant plus de place à certaines infos : on fera un sujet entier plutôt qu’une simple brève par exemple. Il y a aussi des infos qui vont être traitées alors qu’à un autre moment on n’en aurait même pas parlé. Ce qui ne veut pas dire que ces infos sont forcément moins intéressantes. C’est tout le côté relatif de nos choix quotidiens. La concurrence entre les sujets potentiels est moins forte pendant les vacances.

De quoi donner des idées à certains de nos interlocuteurs, notamment politiques. « On constate que certains voient ça comme une opportunité, un espace médiatique qui s’ouvre », explique Baptiste. « Etant donné que l’actualité est faible, que les journalistes peuvent être en recherche de sujets à ce moment-là, c’est une tentation de s’engouffrer dans ce calme. Donc des communicants vont venir avec une idée, une proposition parfois polémique. Là, en tant que journaliste, on doit regarder si c’est de la communication pure et dans ce cas-là, il vaut mieux ne pas embrayer, sinon on suivrait l’agenda fixé par un parti, ou si vraiment il y a un intérêt journalistique à le faire. Mais c’est plus difficile de faire cette balance-là quand il n’y a vraiment pas d’actu que quand l’actu est remplie de sujets et qu’on a l’embarras du choix ».

« On reçoit moins de communiqués, donc on est peut-être plus attentifs aux communiqués qu’on reçoit. On est à l’affût de sujets étant donné que la machine s’alimente moins facilement », confie pour sa part Patrick Ector, chef de la rédaction de Vivacité. Tout en précisant que toute l’année, on cherche justement à sortir des agendas des conférences de presse et des communiqués…

Pour sa part Frédéric Antoine pointe le risque qui existe de surexploiter l’actualité existante : l’affaire Benalla qui a éclaté en France pendant l’été 2018 en est selon lui une illustration évidente.

 

Parler des vacances, des saisons… pour « faire société »

A côté des sujets « classiques » d’actu, qui prennent plus ou moins de place, en vacances, il y a aussi… les sujets « vacances ». Ou tous les thèmes qui y sont liés. Quelque part c’est ce que je fais avec cet article, d’ailleurs, vous l’aurez remarqué. Des sujets plus « légers » aussi, liés au quotidien, aux saisons… Comme le sujet sur le miel des abeilles des villes ou celui sur la taille des hortensias.

Ces derniers jours, vous aurez aussi pu découvrir des sujets sur les stages pour enfants, les étudiants en pré-blocus, le chant des oiseaux au printemps… Des sujets qui font partie de la vie, loin des nouvelles tragiques. « C’est aussi parfois une période où on prévoit des séries, des sujets plus légers, plus intemporels, qui permettent dans un format un peu plus long d’alléger le nombre de sujet qu’on doit faire tout en étant en phase », explique Johanne Montay, l’une des responsables de l’information quotidienne. Exemple : une série sur des logements insolites.

Et puis, il y a les incontournables absolus. Pendant les vacances de printemps, ou celles d’été, il sera notamment difficile d’échapper au petit détour par la côte belge… C’est typiquement ce qu’on appelle un « marronnier », un sujet récurrent dans nos journaux, très prévisible. Typiquement aussi ce qui agace un certain nombre d’entre vous, notamment Thibault qui dans son mail précise : « Est-on obligé d’interviewer un citoyen qui déneige son trottoir chaque année, une personne allergique au pollen tous les printemps et un couple qui bronze dans un parc ou sur une plage tous les étés ? […] ».

Il faut faire écho à ce que les gens vivent

« Rien n’est obligatoire », répond Bruno Clément, le rédacteur en chef du Journal télévisé. « Mais de mon point de vue, c’est nécessaire et même indispensable dans la mesure où pour le JT, on s’adresse au public le plus large possible, vraiment le grand public, et que des événements comme la Noël, la nouvelle année, les départs en vacances, Pâques, la mer, ce sont des événements qui sont tellement dans nos vies de tous les jours que ce sont des choses qui nous concernent, qui sont proches et qui du coup intéressent le public ». « Il faut aussi faire écho à ce que les gens vivent », abonde Johanne. « L’info c’est quelque chose qui se partage, c’est aussi ce dont les gens parlent ». Ce n’est pas creux pour autant.

C’est une ritualisation de l’information

« La société fonctionne par des rendez-vous qui structurent la vie des gens », analyse le spécialiste Frédéric Antoine. « Ces sujets sont une image, un reflet de la société. C’est une ritualisation de l’information qui correspond aux rites de la société ». Ces sujets n’en ont pas moins leur place dans un journal d’information selon lui : « L’information est polymorphe, elle répond à des tas d’attentes qui ne sont pas seulement apprendre et connaître des choses, c’est aussi en partie s’évader, se raconter des histoires pour pouvoir les raconter à d’autres… Ça fait le ‘vivre en société’que propose la télévision surtout quand c’est un média généraliste ».

C’est ce qui fait de nos journaux, en télévision mais aussi en radio, un « support de lien social, qui s’adresse à tous ». Une logique diamétralement différente de celle des réseaux sociaux où chacun se crée sa propre information, en fonction de ses centres d’intérêt. « Si on veut du lien social dans une société, si on veut se sentir appartenir pas uniquement à un petit groupe ou une petite communauté, c’est à travers un média plus large, comme la télévision, ou comme la radio qu’on peut le faire », poursuit Frédéric Antoine. « Parce que là, on sent que le groupe est beaucoup plus ouvert et que ce qu’on va découvrir ou voir à travers ces médias-là, ce n’est pas le simple reflet de son groupe dans lequel on retrouve ses amis ».

Avouez-le, vous ne verrez plus les sujets « vacances » du même œil…

(Précisons tout de même que le reflet de la société proposé par les journaux en est un reflet loin d’être parfait, on en parle notamment sur INSIDE, ici et .)

 

Et la ligne éditoriale ?

Des sujets vacances, de saisons, des marronniers, oui. Mais à quelle dose ? Et comment ?

Sur Vivacité, ces sujets rencontrent tout à fait la ligne éditoriale qui entretient une proximité avec les auditeurs. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’y parlera pas aussi d’autre chose et notamment d’international. Toujours en radio, sur La Première, c’est presque l’inverse : ces sujets sont les bienvenus, ils ont leur place, mais « avec parcimonie ». « Comme un petit sujet photo », décrit Diane. Les lignes éditoriales de ces deux chaînes sont généralistes mais différenciées, proximité d’un côté, approfondissement de l’autre, et c’est notamment avec ces sujets qu’on doit pouvoir s’en apercevoir.

En télévision, sur la Une, le journal se situe un peu entre les deux. Et comme le précise Bruno Clément, rentre aussi en ligne de compte le fait qu’il s’agit de télévision justement : « Nous, on a plus besoin de faire vraiment du reportage et de pouvoir être caméra au poing dans des situations où on vit des trucs avec des gens, des sujets qui sont plus ‘image’». Un sujet « vacances » qui donne bien en radio n’intéressera peut-être pas la télévision, et vice-versa… Cela implique donc des choix différents, qui ne sont cependant pas toujours possibles concrètement. Sur le web, on est encore dans une autre logique : il n’y a pas de limites techniques en termes de quantité mais les sujets dépendront en partie des choix faits pour la radio et la télé.

Là où tout le monde se retrouve en termes de ligne éditoriale, c’est sur la nécessité de faire preuve de créativité. Ne pas retomber, par exemple, sur le sempiternel sujet « côte belge » déjà vu mille fois, avec un angle « tarte à la crème », dixit Bruno. C’est aussi ce qui permet d’éviter l’info creuse. Et ça n’a rien d’évident. Il faut bien avouer qu’il nous arrive de manquer d’inspiration… Il faut trouver un angle neuf, un regard différent… Raconter le sujet de façon originale ou gratter et apporter de l’information factuelle inédite. Exemple : le sujet sur la façon dont la Côte d’Opale cherche à attirer les touristes belges, dans les journaux de ce week-end. Ou encore, diffusé ce vendredi, ce sujet sur les œufs en chocolat, qui revient sur le parcours d’un ancien instituteur considéré aujourd’hui comme l’un des meilleurs artisans chocolatiers.

S’émanciper de l’actu

Les périodes « creuses » peuvent aussi être l’occasion d’enfin consacrer du temps à tel ou tel sujet « repoussé de jour en jour parce qu’il faut d’abord passer les obligés de l’actu », selon les termes de Patrick. « Ça oblige et ça offre la possibilité aux journalistes de proposer d’autres sujets qui tournent autour de l’actualité sans être de l’actu chaude », renchérit Diane. « Ce n’est pas pour autant que les infos sont de moindre qualité ou de seconde zone ! ». De chouettes dossiers, informatifs et originaux peuvent ainsi aboutir sur antenne.

Il faut préciser que cette volonté d’apporter une information inédite, propre à la RTBF, est de plus en plus présente, y compris le reste de l’année, même quand l’actualité est riche. Une évolution liée aux nouvelles habitudes du public sur le web et sur laquelle nous reviendrons dans un autre article INSIDE.

Ce sont souvent les journaux du possible

En attendant, pour sortir des sentiers battus, il faut anticiper et avoir le temps de chercher. Et c’est parfois ce qui fait défaut, surtout en période de vacances justement, et encore plus l’été quand beaucoup de journalistes partent eux-mêmes en vacances. « C’est le paradoxe », estime Gérald Vandenberghe, l’un des éditeurs du JT. « Certes on a plus de place dans les journaux car il y a moins d’actu mais on n’a pas forcément les gens pour produire autant que d’habitude. Ça se réduit parfois à peau de chagrin et à ces périodes-là, ce sont souvent les journaux du possible ». D’autant que les interlocuteurs sont souvent partis à l’étranger et injoignables, quel que soit le sujet. Et dans ces cas-là, même la meilleure des idées ne suffit pas.

 


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