Parle-t-on "trop" du Ramadan et "pas assez" de la Pâque juive et du Noël protestant ?

C’est le commentaire récent laissé au bas d’un article consacré au début du Ramadan par un utilisateur de nos plateformes en ligne qui a soulevé la question. "Je ne vois jamais d’articles sur les fêtes juives, bouddhistes et hindouistes de notre pays", écrit-il en commentaire sur la page Facebook RTBF Info. Il nous demande si on "ne juge pas utile de faire d’articles sur ces événements religieux". Il rappelle par ailleurs que "la communauté juive est dans notre pays depuis près de 2 siècles".


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Pour mesurer la portée de cette interpellation, je contacte Yohan Benizri, le président du CCOJB, comité de coordination des organisations juives de Belgique. Il confirme que le sentiment de ce lecteur est partagé par de nombreux membres de la communauté juive : "La réalité de la communauté est-elle reflétée adéquatement dans les médias ? Cette réflexion ne se nourrit pas d’un sentiment d’injustice. Il s’agit plutôt du sentiment constructif qu’il serait intéressant de connaître mieux les différentes pratiques de notre pays. C’est simplement s’interroger sur la promotion du vivre ensemble en parlant des différentes pratiques religieuses. L’ignorance crée la suspicion et la suspicion crée le ressentiment. On a un réel défi à ce niveau-là".

Alors posons-nous franchement la question : la rédaction Info de la RTBF néglige-t-elle la couverture des événements religieux juifs, et ceux des autres cultes, à l’exception de l’Islam ? C’est au fond une question importante car elle interroge à la fois le pluralisme, l’équilibre de notre information, mais aussi notre ligne éditoriale. Elle mérite donc bien qu’on se pose un instant pour y réfléchir.

2 articles web, 5 séquences radio

Sur le constat, tout d’abord. Une rapide recherche dans nos conduites, à l’info, permet de retrouver deux articles web relatifs à la pratique du Ramadan en Belgique, cette année : celui-ci, consacré aux particularités de l’événement sous l’ère du Covid ; et celui-là, qui s’intéresse à une distribution de charité dans le cadre de la période du Jeûne. Par ailleurs, en radio, on tombe sur un reportage réalisé au sein d’une famille musulmane qui prépare le début du Ramadan, deux reportages réalisés à Liège et Bruxelles sur "le Ramadan adapté aux mesures sanitaires". Et un extrait de l’interview d’un membre de l’exécutif des musulmans pour la région de Charleroi, sur le même thème. Et enfin, on trouve aussi un reportage consacré à la distribution de vivres dans le quartier du petit Château à Bruxelles. Voilà pour la radio. Au JT a été diffusé, cette année, un reportage dans une famille de Waterloo au début de la période du jeûne.

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Reportage du JT à l'occasion du début du Ramadan dans une famille de Waterloo © RTBF

Si on s’attelle au même exercice sur les fêtes juives, on ne trouve rien cette année. L’an dernier, en radio, vous aurez pu entendre un reportage sur la fête de la Pâque juive à l’heure du coronavirus. Et l’année précédente, il y a eu un papier expliquant la fête des lumières, Hanouka. Sur notre site web info, il faut remonter à 2019 pour trouver les traces d’un article.

Rien sur les fêtes protestantes et orthodoxes

Suivant la même méthode, pas de trace — ou quasiment aucune — de fêtes religieuses protestantes évangéliques, orthodoxes, ni anglicanes (puisqu’avec le catholicisme, l’islam et le culte israélite, ce sont les religions reconnues officiellement en Belgique). Ni d’ailleurs pour l’hindouisme et le bouddhisme. A l’exception tantôt d’un portrait d’un ancien prof reconverti en prêtre bouddhiste (2019), tantôt d’un article sur le succès de la méditation (2017), ou de l’ouverture d’un centre bouddhiste. A l’évidence, dans les journaux d’actualité, les journalistes de la rédaction s’intéressent davantage à l’Islam qu’aux autres religions.

… Noël à tire-larigot

Sans parler de Noël, fête sur laquelle nous revenons systématiquement chaque année (tout comme d’autres fêtes liées à la tradition catholique comme la Toussaint), en déclinant le thème.

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Le réveillon de Noël en petites bulles, l'un des aspects choisis pour couvrir la dernière fête de Noël au JT © RTBF

On vous a par exemple proposé en radio un reportage sur la messe "drive-in" d’Arlon ou un reportage télé sur le réveillon de Noël en petite bulle familiale. Il s’agit clairement d’un marronnier – c’est comme ça qu’on désigne les événements récurrents dans notre jargon. Et on peut se demander si le ramadan n’est pas en passe de le devenir également. Accorder de la place à ces " marronniers ", c’est un choix éditorial décidé pour être en phase avec le quotidien des téléspectateurs, lecteurs et auditeurs (un JT par exemple se donne aussi pour mission d’être un reflet de ce que vivent les gens concrètement, une dimension très présente aussi sur Vivacité).


►►► A lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction : Ce marronnier fleurit toute l’année… et c’est un choix de notre rédaction


Communauté musulmane beaucoup plus importante…

Évidemment, la taille de ces communautés explique en partie cette différence de traitement. Sans conteste, la population musulmane représente la minorité de loin la plus importante dans notre pays. D’après l’European Social Survey, en 2018, citée dans le rapport 2019 de l’Observatoire des Religions et de la Laïcité (Orela), il y aurait environ 7,6% de Musulmans (pratiquants ou non), là où la communauté religieuse juive ne représenterait que 0,2% de la population. On est donc face à deux communautés incomparables en termes de poids, même s’il faut préciser qu’il ne s’agit ici que d’estimations qui varient assez bien d’un sondage à l’autre, en l’absence de recensement officiel en Belgique. Selon cette même enquête, il y aurait en Belgique 33,5% de catholiques, 1,4% de protestants, 1,3% d’orthodoxes, 0,7% de personnes appartenant à des religions orientales. Et la majorité des Belges seraient sans affiliation religieuse (54%). A cet égard, on précisera que pour les deux autres sondages cités par le rapport Orela, le nombre de Catholiques (pratiquants et non pratiquants) serait plus important que le nombre de 'sans affiliation', d’incroyants, d’indifférents, d’athées ou d’agnostiques.

… mais ça n’explique pas tout

C’est clair, les Musulmans sont beaucoup plus nombreux que les Juifs ou les Protestants en Belgique. Pour autant, cette seule question de taille suffit-elle à justifier une différence de traitement ?

Allons en discuter avec mon collègue Geoffroy Fabré. Son regard est plutôt intéressant car il est le présentateur-éditeur radio des journaux parlés régionaux de Bruxelles, une région où les musulmans sont encore plus représentés qu’ailleurs : un sondage réalisé en 2015 par Ipsos révélait que 23% des Bruxellois se revendiquaient d’une appartenance à l’Islam.

Dimension sociale et économique

"Dans nos journaux, c’est vrai qu’à l’exception de la fête de Noël chez les Catholiques et du Ramadan, je ne me souviens pas avoir diffusé de reportage sur une autre fête religieuse", explique Geoffroy. "Ça s’explique en partie par la forte présence de Bruxellois de confession musulmane, mais aussi par la visibilité assez forte de la communauté pendant le Ramadan. Le dernier jour, par exemple, on croise les familles avec des enfants tirés à quatre épingles. Il y a aussi le côté exceptionnel de l’événement : un jeûne si long observé par autant de monde, c’est un événement assez frappant. Sans compter l’enjeu économique pour certains quartiers commerçants de la ville. Il ne faut pas oublier que des Français, des Néerlandais, des Allemands viennent faire leurs courses rue de Brabant ou chaussée de Gand".

Pour Geoffroy, c’est donc surtout la dimension sociale du Ramadan, son implication dans la vie bruxelloise qui intéresse l’info. Il pose d’ailleurs une question centrale : est-ce que les journaux d’actualité sont le bon endroit pour en parler ? Est-ce que l’on doit faire des célébrations religieuses des faits l’actualité ?

Et puis comme Noël n’est pas aujourd’hui l’apanage des catholiques, le ramadan n’est pas uniquement célébré par des musulmans très religieux, c’est une fête familiale, un événement social qui dépasse le cadre strictement religieux.

Je trouve qu’on en fait trop sur le Ramadan

Dans la rédaction voisine à la newsroom, la cellule 'société' est chapeautée par Jacques Cremers. Sur la couverture des célébrations religieuses dans nos journaux, Jacques pose un regard plutôt critique : "Je trouve parfois qu’on en fait trop sur le Ramadan. Pour moi une fête religieuse n’est pas un fait d’actualité. Pour partager l’idéologie d’une religion, il y a les émissions concédées [nous allons y venir, ndlr]. Ici, on ne fait pas de prosélytisme, on fait de l’info. Par contre tout ce qui est autour de la fête peut constituer un fait d’actualité : le prix des cadeaux à Noël, celui des pomponnettes à la Toussaint". Et si dans cette optique, Jacques admet que la période du jeûne a bien une dimension sociale qui interagit avec notre quotidien et que le contexte sanitaire a pu plaider en la faveur de reportages comme celui diffusé au JT, il se demande aussi si "Consciemment ou inconsciemment, on ne veut pas contrebalancer l’image négative née depuis les attentats. On essaie de donner une image bienveillante du bon musulman qui partage. Mais ce n’est pas forcément un service qu’on lui rend car ça renvoie aussi l’image que les musulmans sont pétris de religion".

La position de Jacques est éclairante car elle témoigne des débats qui animent nos réunions de rédaction et des compromis trouvés entre les attentes des éditeurs et présentateurs et les propositions des équipes de terrain. Jacques soulève ici deux éléments importants : que la fête religieuse n’est pas un fait d’actualité en soi et qu’il y a à ses yeux une surcouverture de l’Islam à l’info.

Communauté musulmane très exposée médiatiquement

En fait, cette surcouverture n’est pas spécifique à la RTBF. Ainsi, si l’on en croit le dernier rapport de l’Observatoire des religions et de la laïcité à l’ULB, "Il ne fait pas de doute que la communauté musulmane est très exposée médiatiquement depuis plusieurs années". L’auteure principale, Juliette Masquelier, explique que "Le climat post-attentats de 2015-2016 a probablement joué un grand rôle, tant sur les orientations de ce traitement médiatique que sur son intensité. Cela n’est pas uniquement à attribuer aux médias eux-mêmes, mais également à l’attention politique qui a été portée sur les communautés musulmanes et les structures de représentation du culte musulman, que reflètent également les médias".

Effort pédagogique

Et l’exposition médiatique ne porte pas que sur le terrorisme islamique. Au contraire. Le rapport évoque une "volonté pédagogique appuyée de la part des journalistes pour défaire le lien entre islam, islamisme et terrorisme". Il cite à ce propos un article Laura Calabrese et Magali Guaresi qui s’est intéressé à la couverture médiatique de l’Islam entre 2014 et 2018 en presse écrite : "Ce qui ressort clairement est la volonté de défaire le lien entre islam, islamisme et terrorisme. Caractéristique de ce regard didactique est l’abondance de données ainsi que les contextualisations historiques, souvent écrites au passé, temps privilégié du récit de l’histoire. Ces énoncés explicatifs témoignent d’un regard externe porté sur l’islam et d’une volonté d’y apporter un éclairage, dans la mesure où on explique ce qui est inconnu ou méconnu mais aussi ce qui mérite, en même temps, d’être expliqué". C’est un peu la "contrebalance", dont parlait Jacques.

Pluralisme sur l’ensemble de nos programmes

Au fond, que prévoient nos cahiers des charges sur la couverture des cultes ? Que disent nos chartes et autres codes de déontologie et de valeurs éditoriales ? Pour ce qui concerne l’information, il n’y a rien de spécifique. Cela signifie que devons nous en tenir à nos lignes de conduite habituelles et offrir une information pluraliste et qui reflète la diversité des points de vue. "C’est l’actualité qui doit être le moteur", décode Simon-Pierre De Coster, directeur juridique à la RTBF. "Il faut que quelque chose justifie l’intervention. A partir de là, la couverture doit rendre compte de la diversité des points de vue. Et le pluralisme doit se vérifier sur l’ensemble de nos programmes et médias". C’est intéressant de le préciser, car cela signifie que l’équilibre général est à trouver aussi avec le contenu d’émissions d’information comme Au bout du Jour qui prend du recul par rapport à l’actualité quotidienne. Et même avec des émissions philosophiques du type Et dieu Dans tout ça ?

Émissions concédées

De plus, à côté de ce qui est prévu pour l’information, les fêtes religieuses peuvent être abordées également dans les émissions dites " concédées ". Exemple : En quête de sens, que vous pouvez entendre en radio sur La Première ou en télévision sur la Une.

En tant que service public, cela fait en effet partie des devoirs de la RTBF de "concéder" des émissions à des associations philosophiques et religieuses. Il s’agit d’associations reconnues par le gouvernement de la Communauté française : le Centre d’action laïque, la Coordination Catholique des Médias et de la Culture, l’Association Protestante pour la Radio et la Télévision, l’Eglise Orthodoxe de Belgique et Les émissions religieuses du Consistoire Central Israélite de Belgique. La communauté musulmane travaille à un projet, mais il reste inabouti à ce jour. Enfin, à côté de ces émissions "concédées", la RTBF a aussi l’obligation de diffuser des cultes religieux et laïques. La Messe, par exemple. Leur nombre est défini dans le contrat de gestion de la RTBF : à titre d’exemple, il y a eu en 2017 : 28 messes catholiques, 6 cultes protestants, 2 cultes israélites, 2 fêtes laïques et 1 culte orthodoxe.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


Continuer à s’interroger et débattre

Avec ses missions de service public, la RTBF laisse donc aux différents cultes la possibilité de s’exprimer sur nos antennes.

Pour ce qui est de la place faite aux célébrations dans nos séquences d’information, nous, les journalistes tenons compte d’une série de paramètres, notamment la taille de la communauté, la dimension sociale de l’événement, et le contexte dans lequel il survient. Ces choix pourront toujours être contestés et le seront d’ailleurs forcément. Pour en revenir à la question du titre : "trop " ou "pas assez", cela dépend aussi de l’appréciation de chacun. En l’absence de curseur absolu, à nous de continuer à évoluer et nous questionner, grâce aussi à vos interpellations.


►►► A lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction : Pentecôte, j’écris ton nom… Toussaint, j’écris "automne"?


Edit (10/05/2021): une coquille s'était glissée dans le texte initial qui parlait du Ramadan comme d'une période de jeûne de 40 jours - en réalité sa durée oscille entre 29 et 30 jours. Merci à la lectrice attentive qui nous a permis de rectifier cette erreur. 

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