Orthographe: la rédaction prise en flagrant délit

Orthographe : la rédaction prise en flagrant délit
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Orthographe : la rédaction prise en flagrant délit - © Tous droits réservés

C’est un exemple parmi beaucoup d’autres. Ce soir-là, la ministre flamande de l’Environnement annonce sa démission. En pleurs, Joke Schauvliege s’explique au micro en néerlandais. Et voici comment elle se retrouvera sous-titrée au JT de 19h30 : « J’ai pris ces rumeurs au pied de la lettre et je n’ai pas contrôler la source. j’ai donc pris mes responsabilité. Un torrent de critiques s’est abbatu sur moi et a continué à déferler. »

En trois phrases, trois fautes et un oubli de majuscule. Ce qui n’est évidemment pas passé inaperçu. Et c’est sur le journaliste responsable du sujet que s’est abattu cette fois le torrent de critiques. Sur les réseaux sociaux, on a pu lire ce type d’interventions :

Que s’est-il passé ? Le journaliste en question, Thibault Balthazar, tenait vraiment à dévoiler les coulisses de ces erreurs d’orthographe. Voici donc ses explications. « Les critiques sont légitimes et je suis le premier à m’en vouloir », confie-t-il. « Mais dans un cas pareil, qu’est-ce que tu fais ? ».

Dans un cas pareil, en l’occurrence, cela signifie un cas où les images de la ministre arrivent à 19h, qu’il faut trouver de l’aide pour les traduire, modifier le sujet en dernière minute, et qu’il s’agit du sujet d’ouverture du JT. Pression maximale. Dans ce genre de situation, pas le temps d’enregistrer sa voix en sono : il faut « aller en cabine », c’est-à-dire descendre en régie et dire son texte en direct sur les images. « J’étais tellement en train de penser à ma cabine que je n’ai plus fait attention au texte. Je n’ai pas pris ces deux minutes de relecture parce qu’il y avait trop de trucs qui sont arrivés en même temps. J’ai pensé ‘efficace’. C’était le premier sujet, il fallait être prêt, il fallait arriver en cabine à temps ».

On court comme des dingues

La modification est terminée à 19h22 et là, bug informatique : dernière relecture impossible. « Je n’ai pas non plus pu vérifier mes temps de parole. Je me suis dit tant pis et j’ai imprimé mon texte ». Le journaliste regrette que la forme ait occulté le fond. « C’est dommage. J’ai l’impression que les gens ne retiennent que ça. On est des êtres humains et on court comme des dingues ».

Des corrections jusqu’en dernière minute

Travailler le nez sur le guidon n’aide pas à éviter les fautes. Travailler les yeux rivés sur des écrans non plus. Y compris quand il s’agit de simples « coquilles ». Quand deux lettres sont inversées, on ne le détecte pas forcément, le cveraeu a puls d’un tuor dnas son sac puor que l’erurer psase ipneçarue (voilà d’ailleurs pourquoi on parvient à lire des phrases entières tant que les premières et les dernières lettres des mots sont correctes).

C’est bien pour ça que les journalistes du JT peuvent compter sur un soutien précieux, celui du « Vérificateur », Jean-Marc Drescig. Sans lui, le nombre de fautes sur antenne battrait des records insoupçonnés. Chaque jour il repère au minimum cinq erreurs, jusqu’à quinze parfois. « Je ne juge personne », souligne-t-il. « J’essaie d’aider tout le monde. Vous travaillez dans l’extrême urgence tout le temps. L’erreur est humaine et c’est normal qu’un filtre soit nécessaire ».

Jean-Marc vérifie tout ce qui est possible : noms et fonctions des personnes interviewées, bandeaux, intertitres, infographies… Il s’assure aussi de la cohérence entre les chiffres cités dans le texte d’un journaliste et ceux qui apparaissent dans les infographies des « clefs de l’info ». Il veille à l’uniformité des fonctions (« Président de la République française » et pas « Président français » par exemple). Entre autres. Paradoxalement, ses corrections sont parfois prises pour des erreurs. Par exemple, tant que Philippe était prince il fallait préciser « S.A.R. » (Son Altesse Royale), maintenant qu’il est roi c’est « S.M. » (Sa Majesté) mais certains téléspectateurs pensent qu’il faudrait toujours indiquer « S.A.R. »…

Malgré tout, les possibilités de correction connaissent certaines limites. Dans l’exemple détaillé ci-dessus, Jean-Marc ne pouvait rien faire : les sous-titres de traduction ne peuvent être relus que si le sujet est sonorisé et stocké en vue de sa diffusion. Ce qui n’était pas le cas ici. Dans d’autres cas, il arrive que le journaliste repasse derrière son intervention et ajoute malencontreusement une faute. Il arrive aussi qu’il soit trop tard pour faire modifier une infographie. Le plus frustrant : quand ses corrections ne sont pas encodées ou qu’un sous-titre disparaît parce qu’un serveur a planté entre-temps sans crier gare. Jean-Marc continue donc à tout vérifier et corriger pendant la diffusion du JT, pratiquement en temps réel.

Mais s’il n’est pas là, le weekend, en vacances, personne ne le remplace dans cette précieuse fonction. Il est certain que ces jours-là, les téléspectateurs ont davantage encore de raisons de sursauter dans leur salon.

Et sur le web ?

Les téléspectateurs ne sont pas les seuls à sursauter. Sur notre site info aussi, les erreurs ne sont pas rares et la rédaction en est bien consciente. Chaque jour, une centaine d’articles sont mis en ligne. La correctrice et l’éditeur du site n’ont pas la possibilité matérielle de tout relire. Mais pour le responsable adjoint, Thomas Mignon, le vrai problème, « c’est qu’il y a à la base un problème d’orthographe qui est peut-être dû à un manque de rigueur dans la maison ». Pour lui, c’est aussi historique : « Les journalistes radio et télévision qui sont amenés à écrire pour le web n’ont pas l’habitude d’écrire pour être lus ». Une hypothèse parmi d’autres. Mais quelle solution ?

Aujourd’hui, un correcteur automatique est en phase de test. Il sera bientôt rendu accessible à tous les journalistes de la rédaction. « Cela devrait permettre de créer un automatisme », estime Thomas. « Quand on a fini d’écrire, avant de se précipiter pour publier, on va prendre une ou deux minutes pour revoir l’ensemble du texte et s’assurer qu’il sera mis en ligne sans la moindre faute ». Ce correcteur permettra aussi d’assurer une meilleure homogénéité, par exemple dans la façon d’écrire les chiffres (avec point, sans point…). Actuellement toute une série de mots sont encodés pour que le correcteur soit réellement performant et ne s’arrête pas sur des termes qu’il ne connaît pas a priori comme « décumul » ou « CD & V ».


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Des plaintes qui explosent

Le JT et le web concentrent la plupart des plaintes à propos de l’orthographe reçues au service Médiation de la RTBF. « On a beaucoup de plaintes concernant les JT, notamment le 19h30 parce que c’est un programme qui est beaucoup regardé et que ces fautes d’orthographe sont très visibles à l’écran », explique Louise Monaux, la responsable de la Médiation.

Au total, en 2018, Louise a compté 248 plaintes dont 80 pour le JT de 19h30 et 23 pour celui de 13h, ainsi que 62 pour le portail info, 20 générales sur l’info et 10 pour le sport. Les 53 autres plaintes concernent d’autres départements que l’Info-Sport.

Et ces plaintes sont en pleine explosion : en 2017, il y en avait eu « seulement » 145, sans qu’on sache si ce sont les fautes d’orthographe qui sont en augmentation ou si c’est le public qui est plus réactif. Et cela, sans parler des réactions qui nous parviennent via les réseaux sociaux et qui ne sont pas comptabilisées.

Nous donnons toujours raison au public

« Ça choque d’autant plus les gens que nous sommes un service public francophone », explique Louise. « Dans nos réponses, nous leur donnons toujours raison : les fautes d’orthographe n’ont pas leur place sur nos antennes et sur notre portail info ». C’est aussi une question de crédibilité : « Les gens nous disent que si notre information est aussi correcte que notre orthographe, c’est très inquiétant. »

Nos voisins français font-ils mieux ?

A France Télévisions (France 2, France 3, etc.), l’homologue de Louise Monaux s’appelle Nicolas Jacobs. Et lui aussi voit défiler de plus en plus de plaintes. « J’en reçois trois ou quatre par semaine », détaille-t-il. « C’est une plaie, ça nous décrédibilise ». Il n’y a actuellement plus de correcteur pour le Journal télévisé.

La situation est bien différente pour le portail web. Contrairement à la RTBF, l’équipe y est composée de journalistes exclusivement dédiés au web. Et selon Celia Mériguet, la directrice de franceinfo.fr, l’orthographe y fait l’objet d’une extrême attention pour éviter critiques et discrédit. « Nous disposons d’un correcteur orthographique dans notre back-office et surtout notre copie est relue par des secrétaires de rédaction qui interviennent tant sur le fond que sur la forme. La copie est relue a priori (avant publication) ou a posteriori (juste après publication) pour tous les contenus fabriqués au sein de la rédaction numérique dédiée », explique-t-elle.

Et cela va même plus loin : il est déjà arrivé que certains rédacteurs web soient envoyés… en stages d’orthographe.


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