Orthographe: "La correction de la langue n'a pas l'air de faire partie des priorités des directions des médias"

Orthographe: "La correction de la langue n'a pas l'air de faire partie des priorités des directions des médias"
Orthographe: "La correction de la langue n'a pas l'air de faire partie des priorités des directions des médias" - © Tous droits réservés

Pourquoi y a-t-il si régulièrement des fautes d’orthographe sur notre site info et dans nos JT ? Et que faisons-nous face à ce problème, régulièrement pointé du doigt par notre public ? C’est la question explorée par Inside dans l’article « Orthographe : la rédaction prise en flagrant délit ».

Un article qui n’est pas passé inaperçu aux yeux d’Antoine Jacquet, qui nous a contactés. Ce jeune chercheur au centre ReSIC (Recherche en information et communication) de l’ULB a tout récemment réalisé une thèse consacrée au français des journalistes en ligne. Il a notamment réalisé des entretiens avec 27 journalistes et rédacteurs en chef au sein de cinq rédactions belges francophones : RTBF Info, La Libre.be, RTL Info, Le Soir.be et DH.be. Il a également analysé un ensemble de plus de 1200 commentaires d’internautes.

Voici son interview, l’occasion de prendre un peu de recul et de placer cette question de l’orthographe des journalistes dans une perspective plus large. Il s’agit ici uniquement des pratiques sur le web.

INSIDE : L’orthographe est le premier motif des plaintes reçues à la médiation de la RTBF. Les attentes du public sont fortes dans ce domaine ?

Antoine Jacquet : Ces attentes très fortes et ces critiques très fortes sur la manière dont les journalistes utilisent la langue existent depuis très longtemps. Ces attentes sont très spécifiques. Elles sont partagées avec d’autres acteurs mais les journalistes sont les seuls à les rassembler.

Par exemple :

  • On dit que les journalistes ont un rôle éducatif (comme la famille, comme l’école) ;
  • On dit qu’ils ont un rôle de modèle linguistique (comme les écrivains, les professeurs) ;
  • Ils appartiendraient à une élite sociale (comme les écrivains, les intellectuels, les politiques, etc.) ;
  • Ils font partie des métiers de la communication publique (comme les acteurs de la publicité, les communicants, les politiques) ;
  • Ils font aussi partie de l’industrie culturelle (comme les médias au sens large, les artistes, les chanteurs, etc.)

La langue est le premier outil de travail des journalistes, c’est quelque chose qui revient très souvent. Ils bénéficient d’une large diffusion au sein de la population. Ils ont une place centrale dans le quotidien des gens. Autant d’arguments qui justifient ces attentes spécifiques.

Les francophones aiment bien repérer des fautes

Cela dit, il faut aussi remettre en contexte. L’approche normative de la langue se retrouve partout, pas seulement par rapport aux journalistes. Surtout dans la langue française : de façon générale, les francophones aiment bien repérer des fautes, critiquer des gens qui font des fautes. Mais les journalistes font l’objet d’une attention particulière.

 

INSIDE : Une partie du public se demande si notre information est fiable à partir du moment où l’orthographe est défaillante. Vu le contexte actuel, on peut penser que les fautes contribuent à la perte de confiance vis-à-vis de la presse…

Antoine Jacquet : C’est l’idée selon laquelle les journalistes ont un devoir professionnel particulier par rapport à la langue. Cette idée repose sur des caractéristiques sociales du métier de journaliste, sur des enjeux comme la compréhension du public (si le journaliste écrit n’importe comment, le public ne va plus rien comprendre), mais aussi sur des éléments qui sont liés à leur activité, comme la crédibilité, l’image qu’ils ont auprès du public etc.

Cet enjeu de la crédibilité revient effectivement chez le public mais aussi chez les journalistes eux-mêmes.

 

INSIDE : La conscience de l’enjeu ne suffit pas à éviter les fautes, comment l’expliquer ?

Antoine Jacquet : On peut l’expliquer par des facteurs qui sont mis en évidence par les journalistes eux-mêmes : des conditions de production extrêmement difficiles, le fait de faire plusieurs tâches en même temps et d’être dans des contraintes de productivité et d’immédiateté qui sont extrêmes, comme l’ont montré beaucoup de chercheurs, même si cette idée du journaliste qui doit aller vite n’est pas neuve. Le fait de mettre la faute sur les conditions de travail pour expliquer les fautes de français, c’est quelque chose qui est extrêmement ancien et beaucoup plus vieux que le journalisme web.

Les journalistes en Belgique francophone sont vraiment livrés à eux-mêmes

Il y a aussi une absence des moyens structurels mis en œuvre. Les journalistes en Belgique francophone sont vraiment livrés à eux-mêmes. Ils sont peu encadrés par rapport aux questions de langue. Il y a peu de relecteurs humains et plusieurs rédactions web n’ont pas de correcteur intégré au back-office. A partir du moment où il y a peu d’outils et de garde-fous, c’est plus compliqué.

La correction de la langue n’a pas l’air de faire partie des priorités des directions des médias, dans un contexte où il y a beaucoup de contraintes, d’impératifs économiques, etc. Les journalistes que j’ai rencontrés sont demandeurs d’avoir une aide et un encadrement beaucoup plus importants ainsi qu’une diminution du rythme de travail.

 

INSIDE : Il y a malgré tout cette idée que les journalistes sont censés avoir une bonne orthographe, que c’est un prérequis.

Antoine Jacquet : C’est un discours tenu par les directions des médias : pourquoi on investirait dans la correction alors que journalistes sont censés savoir écrire sans fautes…

Evidemment, les journalistes doivent avoir une bonne orthographe. Mais évidemment, l’erreur est humaine. On a tendance à penser que quand on sait écrire, on sait écrire dans n’importe quel contexte, mais ce n’est pas le cas. N’importe quel écrivain ne peut pas écrire bien du premier coup dans n’importe quelles conditions. L’idée qu’on peut écrire sans faute parce qu’on est censé bien connaitre la langue, c’est un raccourci, c’est impossible à tenir dans toutes les conditions.

 

INSIDE : Vous pointez encore un autre facteur : le type d’article rédigé par le journaliste.

Antoine Jacquet : Ce qui joue à ce niveau, c’est la conformité de la tâche donnée au journaliste entre son idéal professionnel, ce qu’il considère comme du « vrai journalisme », et ce qu’il fait réellement.

Pour les articles qui demandent un travail journalistique important, le journaliste a tendance à mieux résister à ses conditions de production difficiles que pour les articles où il se sent moins journaliste. Plus sa tâche est conforme à son idéal professionnel, plus il va se donner les moyens de respecter son idéal linguistique. Il va plus se relire quand il a dû travailler selon son modèle journalistique que quand il fait de la récupération de contenus et de l’édition de dépêches.

Les pratiques de correction des directions dépendent aussi de cette vision idéale du journalisme. Si l’article a demandé un vrai travail journalistique, alors on a plus envie de faire en sorte qu’il corresponde aux standards de qualité.

Par exemple, dans certaines rédactions, les contenus propres vont être relus par les rédacteurs en chef ou leurs adjoints. Alors que la crédibilité se joue tout autant sur des articles qui ont demandé beaucoup de travail au journaliste que par exemple sur des dépêches qui figurent en nombre sur les sites d’information.


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