On vous interpelle parfois dans la rue : pourquoi faisons-nous des micros-trottoirs ?

Ça vous est peut-être déjà arrivé. Vous vous promenez tranquillement dans la rue quand tout à coup, un micro se tend vers vous, parfois une caméra vous fait face ! Un.e journaliste vous interpelle alors et vous demande votre avis sur une question de société. Parfois, c’est léger : " allez-vous vous embrasser sous le gui cette année ? ". Parfois la question mérite davantage de réflexion : " le vaccin pour le Covid 19 devrait-il être obligatoire ? ". Ce sont deux exemples récents.


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Dans notre jargon journalistique, on appelle ça : le micro-trottoir. Certains l’appellent aussi vox pop pour vox populi. Et il n’a pas toujours bonne presse.

" Le JT est devenu une succession de reportages "micros- trottoirs", reportages dans les maisons de repos et autres avis des enfants sur la rentrée scolaire ", écrit Yannic A. au service Médiation de la RTBF.

Laurent N. s’interroge " sur la pertinence de micros-trottoirs pour l’actualité (on sait que c’est pour illustrer un propos, mais que la validité est suspecte). "

Vous n’êtes pas les seuls à regretter le recours à cette technique journalistique. " Les micros-trottoirs sont une plaie du journalisme. Ils n’apprennent rien à personne, sont erronément révélateurs et constituent une solution de facilité pour le journaliste comme pour le téléspectateur ", écrivait Gilles Dal, écrivain et chroniqueur, dans son livre " Peur de son ombre ", paru en 2008.

" Au niveau de l’information, personnellement, j’ai des doutes qu’un bon micro-trottoir puisse exister ", juge, de son côté, Kelly Vossen, assistante en communication à l’université Saint-Louis. Le ton est donné.

Et pour tout vous avouer, dans la rédaction aussi, les avis sont très partagés sur l’intérêt du micro-trottoir.

Retrouvez le sujet sur la tradition du gui dans le Journal Télévisé (31/12/2020) :

Ceci n’est pas un sondage

Disons-le d’entrée de jeu, en caricaturant un peu : il y a les pro et les anti micro-trottoir à la rédaction. Mais les deux " clans " se rejoignent quand même sur un point : en aucun cas, il n’a la valeur d’un sondage.

" Ce n’est pas une enquête, ce n’est pas un grand sondage d’opinion ", admet Bruno Clément, rédacteur en chef du Journal Télévisé. D’accord, mais c’est quoi, alors ? " C’est juste un instantané d’avis subjectifs de la population en fonction de ce qu’on trouve ", poursuit-il. Alors, pourquoi on en fait assez souvent ? " Comme on a une volonté d’être le plus proche possible du public, il y a beaucoup de sujets pour lesquels c’est intéressant d’en faire un. "

" Je pense que c’est un endroit où on peut entendre les préoccupations des gens, ce qui interpelle les citoyens ", nous explique Manu Delporte, référente info Vivacité ad interim. " Quand on va voir la réaction des vrais gens, comme je dis, c’est-à-dire pas les gens qui sont dans notre entourage, pas les journalistes, on a parfois d’autres questions qu’on n’aurait pas soupçonnées ", ajoute-t-elle.​​​​​​​

Ça nous aide pour sentir ce que les gens attendent du débat. Souvent, ce sont des choses auxquelles on n’aurait pas forcément pensé

C’est pour cette raison aussi que l’émission politique interactive du mercredi soir, " A Votre Avis ", réalise chaque semaine plusieurs micros-trottoirs : Ça nous aide pour sentir ce que les gens attendent du débat ", nous dit Sacha Daout qui présente l’émission. " Souvent, ce sont des choses auxquelles on n’aurait pas forcément pensé. Dans nos bureaux, on est convaincu que les gens s’intéressent à telle question et on découvre qu’il y a d’autres questions qui arrivent. "

Retrouvez l’émission "A Votre Avis " du 3 février 2021 :

Certains journalistes sont plus dubitatifs. " Un micro-trottoir peut parfois, mais rarement être pertinent et utile parce qu’il peut apporter un éclairage sur l’état de l’opinion publique à un moment donné. C’est une espèce d’instantané qui n’a rien de scientifique ", observe Thierry Van Gulick, journaliste radio. Souvent, selon lui, quand on fait un micro-trottoir, " on rencontre 10 personnes pour, 10 personnes contre et 10 personnes ni pour ni contre bien au contraire". Bref, ça ne fait pas vraiment avancer le schmilblick…

On est vraiment dans l’anecdotique

Sentiment partagé par son collègue de la radio, Dominique Delhalle. " Il ne faut pas exclure le micro-trottoir, mais il faut le faire dans des cas bien précis, en prenant le temps, et en ne prétendant pas qu’on prend le pouls de la population alors qu’on prend le premier venu ", insiste notre collègue. Il estime même que parfois, le micro-trottoir est une moins-value : " je perds mon temps et j’ai l’impression de faire perdre du temps à des auditeurs et téléspectateurs. "

La technique du micro-trottoir comporterait plusieurs limites. " Il y a une certaine tromperie ", estime Kelly Vossen. Pourquoi ? " Il est implicitement réalisé en tant que représentatif. Or, on est vraiment dans l’anecdotique. "

Une valeur démocratique ?

" Je peux vous poser une petite question ? ". Personnellement, voici comment j’aborde les passants quand il m’arrive de réaliser un micro-trottoir. Certains s’arrêtent, d’autres pas. Et souvent, le dialogue dure moins d’une minute.

D’où cette question : quelle valeur peut-on attribuer à ces quelques très courtes interviews réalisées en pleine rue et qui prennent souvent le passant au dépourvu, sans qu’il ait le temps de réfléchir au sujet et de structurer sa réponse ? En d’autres mots : apporte-t-on, avec le micro-trottoir, une plus-value au reportage ?

Ça peut enrichir la réflexion

Hugues Angot, éditeur de " A Votre Avis", estime que ce coup de sonde à un endroit " n’est qu’une orientation, un des éléments qui peut nous guider dans le débat. "

" Je trouve que s’intéresser à ce que pensent les gens de la rue, les gens qui n’ont pas la voix au chapitre, ça peut enrichir la réflexion ", ajoute Manu Delporte de Vivacité. Elle prend alors comme exemple un micro-trottoir réalisé au lendemain d’un comité de concertation sur ce que les gens ont compris des décisions prises. On se rend compte alors à quel point la communication n’est pas très bien passée.

Bruno Clément estime qu’il peut apporter une plus-value dans certaines situations : " Mais ça dépend de la façon dont on voit la plus-value. Si c’est pour avoir une plus-value uniquement informative, je ne pense pas que ce soit forcément intéressant. Par contre, ça peut avoir une valeur émotive. "

 

Avoir aussi Monsieur et Madame Tout le Monde

Le micro-trottoir donnerait l’illusion de la participation du citoyen : " en donnant la parole à certains avis virulents ou autres, on va un peu voler la parole à d’autres interlocuteurs qui seraient autrement plus représentatifs de la population ", réagit Kelly Vossen, qui pose aussi la question du critère de sélection des personnes retenues. " Est-ce qu’on prend telle personne parce qu’elle a des propos virulents ou telle autre qui confirme les hypothèses que le journaliste avait déjà pressenties ? ", s’interroge la spécialiste en communication.

Pour Eric Boever, journaliste à la cellule " Société " du Journal Télévisé, " c’est comme ça qu’on a le pouls de la population. Il y a un côté démocratique au fait de ne pas avoir uniquement des experts, des ministres, des spécialistes, d’avoir aussi monsieur et madame tout le monde ".

Retrouvez le sujet du Journal Télévisé sur " Faut-il rendre la vaccination obligatoire ? " (21/12/2020) :

Un exercice parfois compliqué

Mais comment choisir ce monsieur et madame tout le monde, dont parle Eric ? Le choix du lieu où on réalise le micro-trottoir est très important.

Eric a quelques endroits privilégiés qui, selon lui, se prêtent bien à cet exercice : " Il y a un endroit à Bruxelles où il y a une grande esplanade, piétonne. Alors oui, c’est Woluwe. Mais étant déjà y allé plusieurs fois, je me rends compte que c’est très mélangé. C’est un exercice qui n’est pas facile. Moi, je fais attention d’avoir des personnes de tous les genres, de toutes les générations, de toutes les origines ", souligne notre collègue.

Pour Thierry Van Gulick, ce sera plutôt " la place de Mons ou la place Meiser, par exemple ". Bref, des endroits brassant des personnes venant de tous les milieux. " Sinon, ça peut complètement biaiser le sujet. " C’est, entre autres, pour cela que selon lui, " le micro-trottoir, c’est un outil à manier avec beaucoup de précaution. "

Et puis il y a le choix du sujet sur lequel on va aller interroger les passants. Thierry se souvient de celui sur la bulle sociale réduite à 5, fin juillet : " La plupart des gens n’étaient même pas encore au courant. J’ai dû, plus d’une fois, expliquer ce qu’était cette bulle sociale. Alors, ça fausse les réponses. "

Pour Dominique, " il y a des sujets qui demandent une profondeur de champ, une réflexion. On ne va pas faire de micro-trottoir sur des sujets délicats, je ne vois d’ailleurs pas ce que ça apporterait. "

Vous l’aurez compris, le micro-trottoir est loin de faire l’unanimité. Mais il est très rare que, dans nos journaux, un reportage se limite à uniquement un micro-trottoir. Cela a été le cas lors du décès d’artistes connus, comme Johnny Halliday ou Annie Cordy. Dans ces cas-là, le vox populi a une valeur plutôt émotive. Faire chanter les passants, " sur le fond, ça n’apporte pas grand-chose ", admet Manu Delporte de Vivacité. " Ça n’apporte pas une info. Mais dans un journal, ça doit trouver sa place ", conclut-elle.

Retrouvez le sujet du Journal Télévisé " Les Belges chantent et pleurent Annie Cordy " (05/09/2020) :


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