Non, les gens en retard ne réussissent pas mieux : on a vérifié cette rumeur persistante

De très nombreux médias et blogs ont relayé depuis 2016 cette information sur les chances de réussites et la créativité des retardataires ici, , encore . Pourtant, les études scientifiques citées dans les articles en question ne disent rien de tel. A la rédaction, on n'a pas relayé cette info bancale. On vous raconte pourquoi.

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Un matin de janvier au saut du lit… la tête embrumée par quelques fêtes de fin d’année un brin trop arrosées, on tombe sur un article titré "Les gens qui sont toujours en retard ont plus de chance de réussir leur vie".

Période creuse, nécessité de trouver des idées pour remplir les journaux, attrait du sujet 'sympa', 'léger' qui fera sourire en ce début d’année et qui fera converser le public… les arguments ne manquent pas pour se pencher sur le sujet. L’article cite une étude de Harvard et renvoie vers le site web de la Harvard Medical School.

Premier réflexe qui n’a pas disparu avec l’avènement de 2019 : cliquer sur le lien et lire cette étude de Harvard. En fait, ce n'est pas une étude mais plutôt une sorte d’édito rédigé en mai 2008, une compilation assez longue d'études américaines et européennes sur le lien entre 'optimisme et santé'. Par ailleurs, force est de constater qu’on n’y parle pas une seule fois de 'retard'.

Des dizaines d'articles sur le même sujet: "les retardataires réussiraient mieux dans la vie"

Quelques recherches plus tard on trouve des dizaines d'articles en français, et au moins autant en anglais arborant le même titre, à quelques variantes près. Le plus ancien que nous avons trouvé remonte à mars 2016.

Seuls les deux articles les plus récents citent une soi-disant étude de Harvard. Les autres renvoient plutôt vers une autre étude, réalisée par un chercheur de l'Université de San Diego. Elle analyse le rapport au temps qu'ont différents types de personnalité (en fonction de la théorie des personnalités de type A et B). La plupart de ces articles ajoutent également le point de vue de Diana Delonzor, diplômée d'une école de commerce devenue coach en gestion du temps. Pour son livre 'Never be late again', elle a réalisé sa propre 'recherche' pour caractériser les retardataires.

Une grosse 'soupe' d'approximations

Les nombreux blogs et médias lifestyle qui en ont ensuite fait des articles font une grosse 'soupe' avec tous ces éléments récurrents et ces déductions. Tout n'est pas faux mais on est loin d'une vérité scientifique avérée. Très loin même, si l'on s'en tient au titre de l'article.

"A ma connaissance, il n’y a pas d’article scientifique qui montre que les retardataires ont de meilleures chances de réussir leur vie, explique Carole Fantini, professeur en psychologie à l'ULB. Il y a bien des recherches sur les optimistes, qui montrent en effet que l'optimisme a un impact positif en terme de santé mentale et somatique. Mais je suis étonnée qu’un raccourci ait été fait entre retardataires et optimistes. L’aspect 'retard' n'est même pas mesuré. Il y a comme un jeu de passe-passe qui est souvent observé dans les articles de vulgarisation des études scientifiques".

Comment expliquer que tout à coup l'on voit surgir cette notion de 'retard' dans tous ces articles? "La seule explication que je vois, c’est qu'un article sur le problème d'évaluation du temps dont souffriraient les optimistes ait été extrapolé. Quelqu'un s'est peut-être dit que vu qu'ils sous-estimaient l'évaluation du temps, ils étaient en retard".  

Même sur la forme, ces articles ne lui inspirent pas confiance. "Il y a des passages similaires dans ces articles et ils sont publiés de manière récurrente".

Comme si tous ces médias et blogs s'étaient inspiré les uns des autres.

Les dérives du droit de 'citation'

Entre médias, il arrive qu'on se cite mutuellement. "Certains médias se font confiance, explique Thomas Mignon, adjoint au responsable du site info de la RTBF. Quand on voit un article intéressant dans le Guardian ou le New York Times, on estime généralement qu'on peut se permettre de traduire et adapter l'article, tout en le référençant. Ce sont des confrères qui partagent nos valeurs et notre déontologie".

Mais gare aux dérives. Il suffit qu'un média peu scrupuleux reprenne un média étranger sans citer sa source et qu'il interprète le propos ou grossisse le trait, pour que la machine s'enraye. "On pourrait appeler cela l'effet boule de neige ou du téléphone arabe, commente Thomas Mignon. Et cela doit nous rappeler qu'on doit être attentif, vigilant". Car on n'est pas irréprochable. Il est arrivé qu'on répercute une information erronée. Ce fut le cas par exemple lorsque nous avions relayé cette 'plainte' d'une jeune autrichienne contre ses parents parce qu'ils avaient posté des photos d'elle sur Facebook. De très nombreux médias avaient publié cette information.

Nous avions à l'époque voulu rectifier le tir en tentant de comprendre comment cette fausse information avait pu se répandre. L'un de nos collègues avait remonté le fil jusqu'à un journal autrichien qui avait rapporté une histoire imaginaire… entre-temps dépubliée.

>>>  Pour en savoir plus: " Non, une Autrichienne n'a pas porté plainte contre ses parents pour des photos postées sur Facebook"

"A l'époque, on était moins sensibilisé au risque que représentent les fake news", conclut Thomas Mignon.

Voilà qui résonne donc comme une piqûre de rappel supplémentaire.

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