Manifestations : incidents avec la police, en parler ou pas ?

La manifestation pour les soins de santé du 13 septembre s'est déroulé relativement dans le calme. Peu avant la fin, des incidents éclatent entre manifestants et forces de l'ordre, mais la RTBF n'en a pas parlé sur ses antennes.
La manifestation pour les soins de santé du 13 septembre s'est déroulé relativement dans le calme. Peu avant la fin, des incidents éclatent entre manifestants et forces de l'ordre, mais la RTBF n'en a pas parlé sur ses antennes. - © RTBF

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Le 13 septembre dernier, 4000 personnes se rassemblent pour une manifestation pour les Soins de Santé dans le centre-ville de Bruxelles, près du Monts des Arts. Covid19 oblige, les manifestants sont regroupés par groupe de 400 maximum. La majorité de l’évènement se déroule dans le calme, semble-t-il. Sauf à la fin, où des heurts viennent entacher le bon déroulement de l’évènement. Trente-cinq personnes sont interpellées : trois arrestations judiciaires et 32 arrestations administratives. "Plusieurs petits groupes ont tenté de poursuivre la manifestation et de relancer le cortège", précise le porte-parole de la police de la zone Bruxelles-Ixelles, Olivier Slosse. Sur les réseaux sociaux, les témoignages de personnes se disant victimes d’usage excessif de la force de la part de policiers se multiplient. Pourtant, peu de médias, en parlent. La RTBF ne l’évoque pas non plus.

Dans un courrier adressé à la RTBF, Geneviève P. s’interroge d’ailleurs sur le fait de "parler de déroulement dans le "calme" alors que les forces de l’ordre se sont amenées au galop pour faire leur démonstration de force ?" Elle poursuit : "Et qu’en est-il de la manière dont les manifestant.e.s les ont chassées au rythme de tambours et de danses ? Qu’un peu plus loin des manifestants ont été matraqués et blessés ? Pas assez politiquement correct pour la RTBF à rapporter au citoyen ? Trop subversif ?". Elle n’est pas la seule à se plaindre. Mylène J. évoque "une honte" et un "message complètement biaisé par la RTBF dans le JT." Dans notre rédaction aussi, des journalistes se questionnent. "J’étais étonné qu’on n’ait pas parlé des évènements ce jour-là", s’étonne David Brichard, journaliste spécialiste des questions liées à la justice et à la police. C’est vrai, nous n’avons pas évoqué ces incidents le jour de la manifestation. Voici pourquoi…


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"Dans une manifestation de cette ampleur, il y a toujours quelque chose qui se passe", commence Valentin Boigelot qui a suivi la manifestation pour le Journal Télévisé de la RTBF. Nos trois équipes sur place, pour la radio, pour la télévision et pour les réseaux sociaux, ont été informées, à un moment donné, de tensions en marge de l’évènement. Voici ce que l’une des équipes a pu constater : "On a vu un déploiement policier qui s’est fait "dans la douceur". Il était 15h30. Un groupe de manifestants étaient bruyants, ils toisaient les policiers, raconte Dominique Delhalle, journaliste pour la radio. Il y avait une forte nervosité, mais pas d’échange physique".

Pourtant des images diffusées le jour même par LN24 le prouvent, il y a eu des heurts entre des manifestants et des policiers à la fin de la manifestation. Les forces de l’ordre ont également arrêté plusieurs personnes. Ces tensions entre manifestants et police sont décrites par la suite différemment par les uns et les autres. Un journaliste indépendant est sur place ce jour-là. C’est lui qui a vendu les images à la chaîne privée. Ce jour-là, Loïs Denis a une intuition. Trois éléments le poussent à rester sur place. D’abord, le déploiement important de policiers. "Il y avait du monde avec des boucliers et des casques, nous explique-t-il. Deuxièmement, il y avait de petites tensions entre manifestants et forces de l’ordre." Certains manifestants ont tenté de franchir un cordon policier. Enfin, un groupe de fauteurs de troubles étaient présents. Notre confrère est le seul sur place au moment où ça dérape.

Revoir ces images de LN24 sur les tensions entre manifestants et forces de l’ordre (13 septembre 2020) :

Il faut dire que chacun de nos trois collègues doit produire un reportage (télé, radio ou réseaux sociaux) pour le jour même. Les contraintes horaires font partie de notre métier. "On ne peut pas arriver et attendre la fin (de la manifestation) pour commencer à travailler", nuance Dominique Delhalle. Les interviews, les images et parfois même le montage se font pendant l’évènement. "L’avantage que j’avais, c’était que je n’avais pas de deadline. Je pouvais rester aussi longtemps que je le voulais", observe Loïs Denis.

Pourquoi pas de mention le jour même ?

Nos collègues journalistes à la RTBF sont donc au courant de tensions, mais ils ne voient rien. "Le temps d’arriver sur place, il n’y avait déjà plus rien, se rappelle Valentin. Quand on posait des questions autour de nous, les gens n’avaient rien vu. C’était sur une temporalité très courte."

Mais dans la rédaction, ce dimanche-là, la question se pose tout de même entre les journalistes et les éditeurs : faut-il en parler ou non ? Les informations restent très faibles. "J’aurai pu dire qu’il y a eu des tensions entre la police et les manifestants, mais le dire, ça aurait été accorder une importance à quelque chose dont, à ce stade, on n’avait pas assez d’informations", ajoute Valentin.

 

Revoir le sujet du Journal Télévisé sur la manifestation du personnel des soins de santé (13 septembre 2020) :

La rédaction internet reste en éveil sur les réseaux sociaux, encore plus sur ce genre d’évènements. "Twitter est un bon baromètre, décrypte Sandro Faes, journaliste et éditeur pour le site internet RTBF. be. Un élément passe rarement entre les mailles du filet." Mais ce jour-là, rien n’arrive dans notre "tour de surveillance".

Il n’y a pas de volonté d’occulter ce genre d’évènements

"Il y a probablement eu, et les images de LN24 le prouvent, des moments où ça a été chaud. On ne l’a jamais vu et on n’a pas pu recueillir des témoignages en ce sens", abonde Nora Kalefeeh, éditrice des journaux télévisés. A partir de là, le choix a été fait de ne pas l’évoquer sur nos antennes. "Il n’y a pas de volonté d’occulter ce genre d’évènements", précise-t-elle.

Aurait-il fallu en parler dans les jours qui ont suivi ?

Quelques jours plus tard, un article sur notre site internet relate de possibles violences policières en marge de la manifestation. C’est alors le seul article qui évoque des incidents. Les témoignages se multiplient pourtant sur les réseaux sociaux. La RTBF ne réagit pas. " L’information est tellement rapide qu’on fait rarement un suivi ", admet notre collègue Sandro. Dans nos journaux, bien souvent une actualité chasse l’autre.

Nos confrères du Soir décident d’embrayer. Neuf jours après la manifestation, le mercredi 23 septembre, Le Soir publie un article "Rue de la Régence, itinéraire d’un déploiement policier qui fait mal". Le journaliste, Arthur Sente, y relate les faits de violences policières sur base des témoignages qu’il a pu recueillir pendant plusieurs jours. " On a passé des coups de fil à une quinzaine de personnes différentes ", confirme le journaliste. Un travail conséquent de vérification et de recoupage qui l’occupe environ quatre jours et demi. " On s’est mis d’accord pour prendre plus de temps que prévu pour faire ça correctement. C’est un exercice difficile qu’on n’a pas l’habitude de faire ", poursuit notre confrère Arthur Sente. Un travail qui a payé car leur enquête sur les incidents du 13 septembre mène aussi aux révélations sur le comportement du Commissaire Vandersmissen et son écartement temporaire. Des faits qui ont ensuite été également relayés chez nous, sur le web, en radio et en télévision. Tout comme nous avons fait état ce 7 octobre d’une plainte déposée par trois manifestants pour coups, blessures et détentions arbitraires.

 

Revoir le reportage du Journal Télévisé sur l’écartement temporaire du Commissaire Vandersmissen (25 septembre 2020) :

"C’est intéressant de pouvoir se dire que si un évènement est passé, on peut revenir dessus", estime le journaliste du Soir. Une démarche qui peut aujourd’hui davantage se nourrir d’images, vu la multiplication de vidéos amateur dans ce type de contexte. Chez nous par exemple, mi-juillet, l’émission Investigation a diffusé sur sa chaîne Youtube un reportage sur les débordements en marge de la manifestation Black Lives Matter. Après un mois d’enquête, Laurent Mathieu et Arthur Lejeune ont reconstitué le fil des évènements.

 

Revoir le reportage d’Investigation : " Black Lives Matter à Bruxelles : pourquoi ça a dérapé après la manif ? ":

Mais ce type de couverture est évidemment un travail de longue haleine, un "luxe", qui n’est pas réalisable à chaque évènement. "On doit pouvoir prendre du recul. On ne le fait pas parce qu’on n’a pas les moyens, détaille Sandro Faes. "Maintenant, dans les trois jours qui suivent, c’est emballé, surenchérit Dominique Delhalle. On passe à autre chose et on est dans l’actu du jour."

"C’est toujours dommage de ne pas avoir pu rendre compte de la totalité des faits, précise Jacques Cremers, responsable éditorial de la cellule Société. Mais dans une manifestation, on n’est jamais partout."

Impossible d’être partout

"Une manifestation est très gaie à couvrir, insiste David Brichard. Mais ce n’est pas facile." Pas facile car la grosse difficulté des médias est d’être partout, tout le temps. Dans une manifestation qui rassemble des milliers de personnes, c’est, vous vous en doutez, impossible. "La manifestation part d’un point A pour arriver quelques kilomètres plus loin à un point B. C’est compliqué de couvrir les distances. Donc on peut passer à côté d’un évènement", concède notre collègue journaliste Aline Delvoye. Même quand plusieurs équipes sont déployées.

Trois personnes pour 4000 personnes, on ne peut pas être partout en même temps évidemment

Dans le cas de cette manifestation pour les soins de santé, il y avait exceptionnellement trois journalistes. "Nous n’étions volontairement pas dans la même zone pour pouvoir recouper l’une ou l’autre chose", explique notre collègue Dominique. De plus, avec le Covid19, les manifestations sont fractionnées par groupe de 400 participants. Chaque groupe est dispersé. "Trois personnes pour 4000 personnes, on ne peut pas être partout en même temps évidemment", ajoute Valentin Boigelot.

Un point de vue partagé par de nombreux journalistes. "Tu es parfois en train de faire tes interviews et il se passe un incident un kilomètre plus loin, on est complètement isolé du fait", appuie David Brichard. Est-ce que passer à côté d’une information signifie, pour autant, une mauvaise couverture de l’évènement ? "Ça fait de toi un journaliste qui a pris un angle, une situation, un périmètre et qui a décidé de travailler dans un périmètre", poursuit-il en donnant un exemple. En 2012, Michelle Martin, ex-femme de Marc Dutroux arrive au couvent des Clarisses, dans la région namuroise. Une partie de la population se scandalise. Il n’y a pas une grosse manifestation, mais "ça bardait dans tous les coins, se souvient David. A un moment donné, je me demandais dans quel coin je devais me mettre."

 

Revoir la séquence du JT sur les débordements après l’arrivée de Michelle Martin au Couvent des Clarisses (1er septembre 2012) :

Quand décide-t-on de parler d’éventuels incidents ?

"La question est de savoir à quel point c’est important pour en parler ou pas ?, interroge Valentin Boigelot. Sur le moment, c’est difficile de l’estimer". Surtout si le journaliste n’a été témoin d’aucun dérapage de la police ou débordement de la part des manifestants, comme on le disait plus tôt dans cet article.

"Tout dépend de l’ampleur, estime David Brichard. S’il y a dix arrestations administratives, tu en parleras un peu. Si mille personnes sont impliquées dans une manifestation de 5000 personnes, ça devient un fait majeur", poursuit-il. Pour notre collègue, les débordements méritent toujours une introduction, une conclusion, ou un direct. "Il y a une gradation dans les incidents, entre tensions, nervosité, provocation verbale ou physique, échauffourées, contacts physiques, gaz lacrymogènes, autopompes", complète Dominique.

La rédaction a alors plusieurs outils pour évoquer une information. Si elle estime que les débordements sont très importants, elle peut décider de faire deux sujets différents. "Il y aura un sujet sur la tension et un sujet sur le contenu de la manif", confirme Nora Khaleefeh, en tant qu’éditrice. En cas de faits mineurs, les incidents peuvent être annoncés en pied de reportage, l’information est alors donnée par le présentateur du journal après la diffusion du sujet. "En radio, ça se fait assez souvent. En télé, ça peut se faire aussi", explique notre responsable éditorial Société, Jacques Cremers pour qui il ne faut pas tout mélanger. "Un sujet, c’est une histoire, pas deux. Si on met deux histoires, on déforce le sujet", souligne-t-il. En effet, lorsqu’on aborde des débordements, c’est avec le risque d’occulter le message de la manifestation. "Parfois, on ne retient que ça d’une manifestation", indique Nora.

Si les pouvoirs en place ne font pas bien leur travail, le journaliste est là pour en témoigner

Mais il y a différentes sortes de "tensions". La presse ne doit-elle pas faire preuve d’une vigilance et d’un suivi accrus quand il s’agit de faits potentiels d’usage disproportionné de la force par les policiers ? "L’usage de la force par la police doit être légitime et proportionné, rappelle Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des Journalistes Professionnels. En cas de violences policières, les journalistes doivent en rendre compte". "Si les pouvoirs en place ne font pas bien leur travail, le journaliste est là pour en témoigner et mettre en perspective", conclut-elle.

Une manifestation n’est pas l’autre. Un incident n’est pas l’autre. Notre couverture va notamment dépendre de l’importance de l’évènement, de l’ampleur d’éventuels débordements ou dérapages et de l’actualité du jour. Evidemment, il n’est pas question ici de minimiser ce que vivent certains manifestants victimes de violences policières ni d’ailleurs les problèmes rencontrés par les policiers pris à partie par des protestataires. Mais pour en parler, il ne suffit pas de faire confiance à quelques témoignages sur les réseaux sociaux. Il faut en être témoin ou avoir plusieurs témoignages qui vont dans le même sens et que nous devons vérifier et recouper. Et comme on l’a vu, prendre ce recul est un choix qui peut se perdre dans le flux d’infos quotidien.


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