Malaise du Danois Christian Eriksen : le JT rediffuse les images et pas le "Club de l'Euro". Pourquoi ?

C’est une image qui nous a presque tous choqués, touchés, émus pour certains. Le samedi 12 juin, peu avant 18h45, le joueur de football danois Christian Eriksen s’effondre sur le terrain, victime d’un malaise cardiaque. Les images sont vécues en direct par des millions de téléspectateurs à travers la planète. Les téléspectateurs belges francophones vivent l’évènement sur Tipik, en direct, comme l’équipe du Club de l’Euro qui suit le match en coulisse. " On était tous choqués et émus parce que ça nous prend en plein vol aussi ", commente Benjamin Deceuninck, journaliste et présentateur de l’émission foot.


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L’évènement se déroule peu avant la mi-temps, à la 42ème minute de jeu. " On est à trois minutes de prendre l’antenne, de faire des analyses foot, de parler jeu, de parler plaisir. D’un coup, ça bascule dans l’autre sens, se souvient notre collègue. On le sait il y a des morts tout le temps, mais le voir en direct, dans la pratique d’un jeu, c’est ça qui est choquant. " On le sait aujourd’hui, Christian Eriksen va mieux, mais à ce moment-là, c’est l’inconnue. Pendant quelques minutes, les journalistes et consultants reprennent l’antenne, tout en laissant les images du direct, réalisées par l’UEFA.

Le Club de l’Euro ne remontre pas les images…

Une décision est prise à l’unanimité, celle de ne pas rediffuser du tout les images du joueur s’écroulant sur le terrain et du massage cardiaque. " A partir du moment où toute l’équipe du Danemark se met en rang serré pour qu’on ne voie pas ce qu’il se passe, je pense qu’il faut se poser la question de la décence ", ajoute le présentateur du Club de l’Euro, qui ne voit pas la plus-value pour l’information, les images ayant été vues dans le direct quelques minutes plus tôt. " On a eu beaucoup de retours (du public, ndlr) pour nous remercier de ne pas avoir remontré les images, indique Benjamin Deceuninck. On a essayé d’être, je pense, assez sobres et décents ".

… Le JT prend la décision contraire

Si vous avez regardé le Journal Télévisé de 19h30 sur la Une, quelques minutes plus tard, vous avez par contre aperçu ces images. " Comment et pourquoi prendre la décision de montrer les images d’un joueur recevant un massage cardiaque lors du journal du 12 juin à 19h30. Quelles sont les motivations derrière celle-ci ? ", s’interroge d’ailleurs un téléspectateur.

Au moment du malaise, nous sommes à moins d’une heure du journal, les coups de fil fusent au sein de la rédaction et la décision est prise de les rediffuser. " On doit bien les montrer une première fois parce qu’on est dans une autre émission, avec un autre public qui n’a pas forcément vu ça, explique Laurent Mathieu, présentateur du Journal Télévisé ce jour-là. Comment faire pour expliquer ce qu’il se passe sans montrer ces images au moins une fois ? ".

Revoir le journal télévisé de 19h30 du 12 juin 2021:

Mais quelles images ?

D’autres discussions ont lieu en coulisse, au sein de la rédaction, sur les images à montrer et notamment celle du joueur qui s’écroule. " C’est l’image qu’on a montrée une fois puis plus après. On l’assume parce que pour nous, ce n’est pas du voyeurisme, réagit notre collègue. Nous n’avons pas montré, par contre, des images en gros plan du visage d’Eriksen. Le but est de montrer les images les moins choquantes, mais qui permettent de faire comprendre pourquoi, à ce moment-là, on parle d’annuler le match des Diables Rouges et sans montrer ces images-là, je pense qu’on ne comprend pas, tout simplement. "

Il y a des sensibilités différentes et c’est ça aussi un média de service public

Ce soir-là, les deux rédactions, du JT et des Sports, ont fait deux choix éditoriaux différents. Chaque rédaction est évidemment libre de prendre ses propres décisions. " Je ne pense pas qu’on détient la vérité au JT ou que le sport détient la vérité, analyse Laurent Mathieu. A un moment, il y a des sensibilités différentes et c’est ça aussi un média de service public, c’est de proposer, même à une heure d’intervalle, des émissions un peu différentes parce qu’elles n’ont pas le même rôle tout simplement." Des sélections qui seront aussi différentes parmi les autres médias. A titre d’exemple, la VRT, dans son édition de 19h et son journal de fin de soirée a montré des images, mais en restant sur des plans larges du terrain ou en montrant des gros plans de joueurs, de supporters. Le lendemain à 13h, RTL a décidé de diffuser l’image du joueur qui s’effondre et des premiers secours.

Des conduites bouleversées

Pendant plusieurs minutes, le journal se concentre donc sur le malaise du joueur danois. Des choix qui étonnent cette téléspectatrice : " Sincèrement triste pour le joueur danois…. mais franchement… il ne se passe rien d’autre en Belgique et dans le monde ? ", nous envoie Pascale H. Ce jour-là, d’autres évènements ont lieu. " Et on en parle d’ailleurs. Le G7, la marée noire en Corse, etc ", insiste le présentateur. Mais l’actualité du jour, c’est indéniablement l’entrée des Belges dans l’Euro. Tout le monde ne parle que de ça. Et au moment d’ouvrir le JT, le malaise d’Eriksen change tout ".

Je suis contre le fait de garder l‘antenne quand on n’a pas d’info

Avec cet évènement, c’est en effet toute la conduite du journal qui est bousculée. Les reportages sur l’ambiance de fête à quelques minutes du premier match des Diables Rouges n’ont plus leur place, en tout cas pas comme c’était prévu, dans l’ordre imaginé le samedi après-midi. " Là, on décide d’ouvrir le journal avec ça et d’assumer une teneur du journal qui n’est plus un moment de fête collective, mais plutôt une teneur de tension parce qu’on ne sait pas (à ce moment-là, ndlr) s‘il va s’en sortir ", raconte Laurent.


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Dans Le Club de l’Euro, c’est aussi la pagaille en coulisse et la conduite est modifiée. " C’était compliqué, il a fallu trouver un équilibre. On a des sujets magazines, très deuxième degré, qui auraient été bien si ça avait été la fête, mais je trouvais qu’on ne pouvait pas tourner la page comme si ça n’avait pas existé ", précise Benjamin Deceuninck qui décide finalement de suspendre l’émission en attendant d’en savoir plus. " Qu’est-ce qu’on fait ? On ne sait pas. Est-ce que les matchs auront lieu ? On ne sait pas. On ne savait rien. À un moment donné, on a rendu l’antenne aussi parce que je suis contre le fait de garder l‘antenne quand on n’a pas d’info ", poursuit notre collègue journaliste.

L’émission a finalement repris avant le match des Diables Rouges, les nouvelles en provenance du Danemark étant rassurantes. " On ne pouvait pas non plus dramatiser, nuance Benjamin. Je voyais ce qu’il se passait dans les rues de Bruxelles, les gens étaient en train de faire la fête, donc à un moment donné, en termes d’équilibre il fallait tout doucement, j’insiste là-dessus, basculer vers le match des Diables ".


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Pour tout savoir sur la conduite et sur son utilité, retrouvez la vidéo d'Inside Vous avez dit: "conduite" ? du 5 octobre 2020:

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