Madame "le Directeur" : pourquoi ce sous-titre "sexiste" dans notre Journal télévisé ?

C’était le 21 octobre dernier. Les hôpitaux liégeois sont saturés par les malades atteint.e.s du Coronavirus. Le journaliste Benjamin Verpoorten est en reportage au CHR-La Citadelle. Un direct est prévu dans le journal télévisé de 13H00 pour faire le point sur la situation. Pour la première fois lors de la deuxième vague de Covid, on va annoncer que les hôpitaux sont arrivés à saturation à Liège.

Pour commenter cette actualité difficile, le journaliste interroge en direct Sylvianne Portugaels, madame le "Directeur général" du CHR la Citadelle à Liège.

"Directeur général" ? Oui, vous avez bien lu. DIRECTEUR

Une dénomination "masculinisée" utilisée dans le sous-titre (et dans la présentation orale du journaliste) et qui n’est pas passée inaperçue. Nous avons été interpellés à ce sujet. Par mail, un téléspectateur accuse le journaliste de sexisme : "Comment en 2020, est-il encore possible de qualifier une femme de directeur et pas de directrice ?", s’offusque-t-il.

Revoir le direct du 21 octobre 2020 : 

Un cas rare et une demande explicite de l’interviewée

Que s’est-il passé ?

"Une vingtaine de minutes avant le direct, Madame Portugaels et le porte-parole de l’hôpital sont à mes côtés", explique Benjamin Verpoorten. "Comme d’habitude, je vérifie les nom et prénom et je la préviens que je vais la présenter comme DIRECTRICE générale du CHR-La Citadelle." Mais voilà, le porte-parole et Madame Portugaels reprennent le journaliste et insistent pour qu’elle soit présentée comme DIRECTEUR général dans le sous-titre.

"C’est une demande de leur part et vu l’urgence du direct je ne chipote pas", explique Benjamin Verpoorten. "Si elle m’en fait la demande, ça me semble légitime et je l’accepte".


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Le nom et la fonction de Madame Portugaels sont donc communiqués à la régie pour le sous-titrage. Jean-Marc Drezig le relecteur des sous-titres se souvient qu’ils sont tout proches du direct. "Habituellement, si un titre masculin nous parvient alors qu’une femme est interrogée, nous corrigeons et nous féminisons automatiquement mais dans ce cas-ci, la personne a bien insisté pour que l’on utilise le masculin. Vu l’urgence du direct, on a laissé le titre de la fonction tel qu’il nous est parvenu. C’est un cas rare."

De fait, habituellement, la RTBF adapte systématiquement le titre ou la fonction à la personne interrogée et se fixe pour règle d’employer le féminin, comme le recommande un décret de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Nous avions développé les raisons de cette décision dans un précédent article Inside, à lire ici. Le guide pour féminiser sur lequel nous nous basons peut quant à lui être consulté ici.

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A la page 49 du guide de la fédération Wallonie-Bruxelles, "directrice" apparaît comme l'unique option pour désigner les femmes occupant cette fonction. © Tous droits réservés

Comment concilier les demandes personnelles et les engagements de la RTBF en matière de féminisation ?

"La question s’est invitée lors d’une réunion", partage Anne Poncelet, responsable de la rédaction de la RTBF à Liège. "Comment concilier les engagements que la RTBF s’est fixé en matière de féminisation et la demande d’une personne qui a tout à fait le droit de se faire appeler comme elle l’entend ?"

Car pour Sylvianne Portugaels les choses sont claires. "Il n’y a pas de raison de féminiser le nom de la fonction que j’occupe", nous explique-t-elle aujourd’hui. "Pour moi un titre doit être asexué. C’est la même chose pour un.e médecin. On dit rarement doctoresse. On dit 'docteur', c’est passé dans les mœurs. Dans mon cas, si vous dites, Madame le directeur général, on a bien compris que j’étais une femme."

Mais Anne Poncelet explique que "dans une situation comme celle-ci, nous sommes arrivés à la conclusion que nous devons féminiser coûte que coûte la fonction dans le sous-titre". Les choses sont claires, c’est la RTBF qui génère le sous-titre, elle doit donc respecter ses promesses en matière de féminisation des titres comme des fonctions ou des métiers. "Même chose pour le/la journaliste [qui est en direct], il/elle féminise la fonction et si la personne le souhaite, libre à elle de rectifier."

Benjamin Verpoorten reconnaît que "sans l’urgence du direct, on en aurait sans doute débattu avec Madame Portugaels mais là je devais me concentrer sur le contenu de l’interview dans le contexte très tendu de la saturation des hôpitaux, j’ai donc accédé à sa demande de bonne foi".

Il y a des combats plus importants à mener.

Précisons que Sylvianne Portugaels n’est pas la seule personne à formuler ce type de demande, même si cela reste rare, on l’a dit. Exemple : Nadine Monfils qui, elle, est auteure même si elle préférerait que l’on omette le "E" final. Belge vivant en France, elle refuse que l’on féminise son métier. Pas question de la présenter comme auteurE, autrICE ou écrivainE sur nos antennes ou ailleurs. On le voit, la question se pose donc aussi dans d’autres cas que celui des fonctions hiérarchiques. "Il y a des combats plus importants à mener", estime-t-elle. "Et puis, dans le mot écrivain il y a 'vin', c’est plus agréable que 'vaine'", ironise-t-elle (mais, pourrait-on répondre, n’y a-t-il pas aussi "vain" dans "écrivain" ?).

Plus sérieusement, au-delà du simple langage, "pourquoi commencer à chipoter ? Qu’il y ait une égalité entre femmes et hommes, tout à fait d’accord mais là, on exagère. On ne peut pas m’imposer un nom auquel je ne tiens pas."

Un avis qui montre qu’il n’est pas toujours facile de concilier nos choix de rédaction avec les désirs des invités.

Un impact qui dépasse le choix de la personne

"Nous avons une responsabilité sociétale, qui va au-delà, des désidératas des uns et des autres", estime Safia Kessas, la responsable égalité et diversité à la RTBF. "Il faut rester cohérent face à nos publics".

Et pour comprendre pourquoi la féminisation a toute son importance, il faut regarder dans le rétroviseur. "Parler de l’importance de féminiser une fonction ou un titre, c’est d’abord se demander pourquoi", explique Safia Kessas"Et pour cela, il faut se plonger dans l’histoire de l’Académie française : ‘Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle’, écrit en 1767 le grammairien Beauzée. La langue devient alors un outil pour invisibiliser le féminin et donc un outil d’oppression".

"Le langage crée des imaginaires, des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d’un sexe sur l’autre, sans même s’en rendre compte", poursuit Safia Kessas.

Il y a plus de respect grâce à la visibilité et en y mettant les formes au féminin.

La linguiste Laurence Rosier va dans le même sens. "Dès les années 80, il y a des mouvements pour la féminisation institutionnelle dans le monde francophone", précise-t-elle. "Le credo, à l’époque, c’était de visibiliser des fonctions de prestige que les femmes occupaient et encourager l’accès aux femmes de toute une série de professions qui, jusque-là, apparaissaient comme réservées aux hommes. Il y a plus de respect grâce à la visibilité et en y mettant les formes au féminin."

"Féminiser la fonction, ce n’est pas la rendre moins prestigieuse", ajoute la linguiste. Mais l’histoire a laissé des traces dans l’imaginaire : "Pour beaucoup, 'directeur' fait référence à une fonction de dirigeant.e d’entreprise alors que 'directrice' renvoie au milieu scolaire".

Qu’en pense notre Directeur/Directrice Sylvianne Portugaels ? Elle qui estime n’avoir pas eu à se battre particulièrement pour accéder à des postes à responsabilité "rapidement et très jeune", n’y voit pas d’enjeu de prestige et rejette également toute dimension de sexisme de sa démarche. "D’ailleurs, quand j’engage quelqu’un, je ne fais jamais de distinction, de discrimination par rapport au sexe, quelle que soit la fonction". Celle qui dirige le CHR fait aussi référence à ses expériences et à ce qui se passe à l’étranger pour justifier son choix. "Dans les sociétés américaines, les titres sont asexués. Vous êtes 'Manager', pas 'manageuse' ou 'manageresse'. Chez les Américains, pas de différence entre hommes ou femmes."

C’est vrai, mais selon la linguiste Laurence Rosier, "dans le monde anglo-saxon, on a choisi une autre stratégie. Ils ont réfléchi à cette question. Ils ont choisi la neutralisation. Pas la féminisation. L’anglais était genré pour les termes contenant 'MEN/MAN' mais il y a eu des transformations. Fireman est devenu Firefighter. Le monde anglo-saxon a aussi agi sur la langue."

Sur son site internet, la fédération Wallonie-Bruxelles rappelle que "l’usage qui consiste à désigner des femmes par un terme masculin leur impose des dénominations qui nient une part importante de leur identité. Il occulte en outre le rôle effectif qu’elles prennent sur les diverses scènes de la vie active". Et de rappeler certains précédents historiques : "Dans une langue comme le français, aucun obstacle grammatical ne s’oppose pourtant à la féminisation de cette catégorie de mots. Les époques qui ont précédé la nôtre ont su créer et utiliser les formes féminines correspondant aux positions sociales que les femmes occupaient alors. En attestent, entre autres, tisserande ou drapière, prieure ou diaconesse."

Au-delà des choix que chacun et chacune est en droit de poser dans sa vie privée ou professionnelle, du côté de notre info, c’est donc bien la féminisation qui continuera à l’emporter, par cohérence vis-à-vis du public et par conscience de notre responsabilité sociétale sur ce thème.


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