Le Roi, la loi, la liberté (de la presse) : quand les journalistes parlent de la monarchie

Fête nationale, Te Deum, discours de Noël, visites d’Etat ou encore anniversaire de la princesse Elisabeth… Les journalistes sont régulièrement amenés à suivre et à commenter l’actualité du Palais. Un exercice incontournable dans une monarchie constitutionnelle comme la Belgique. Mais comment la RTBF aborde-t-elle ce dossier dans ses émissions d’information ? Peut-on vraiment tout dire ou existe-t-il des limites à respecter lorsqu’on parle de la monarchie ou de la famille royale ? La rédaction partage avec vous quelques coulisses de cet exercice un peu particulier.

Actualité du Palais ? Suivez le protocole…

"En Belgique, on ne peut pas passer à côté de l’actualité du Palais quand on travaille pour un média de service public, explique Danielle Welter, journaliste en charge de l’actualité royale à la RTBF. De ce point de vue-là, c’est un exercice imposé. On ne fait donc pas vraiment ce qu’on veut. On fait plutôt ce qu’on peut…"

Qu’il s’agisse d’une commémoration (11 novembre), d’une messe (Te Deum) ou d’une mission économique à l’étranger, le protocole à respecter est plutôt rigide. "On ne débarque pas comme ça sur un lieu où sont présents des membres de la famille royale, précise Danielle. Il faut s’inscrire des semaines, voire des mois à l’avance, avec copie de la carte d’identité et de la carte de presse à l’appui. Si on doit se faire remplacer en dernière minute, c’est très compliqué. Même pour un Te Deum, il m’est arrivé de rester dehors car je n’étais pas la journaliste inscrite sur les listes du Palais."

Lorsqu’on détient le précieux sésame qui ouvre les portes de l’événement, les contraintes ne s’allègent pas pour autant. Gare à celui ou celle qui s’écarte du protocole. "La première règle à suivre, c’est qu’on ne peut pas poser de question directement au Roi, poursuit Danielle. C’est lui qui vous parle, s’il le veut. J’ai une fois posé une question à la Reine Mathilde, lorsqu’elle était encore princesse. C’était lors d’une mission princière au Japon. Le lendemain, les gardes du corps ne me lâchaient plus d’une semelle. On m’a bien fait comprendre que j’avais franchi la limite et qu’il était dans mon intérêt de ne pas recommencer si je voulais poursuivre cette visite au sein de la délégation."

Information ou actualité "people" ?

Mais alors, quel intérêt pour les journalistes de couvrir une cérémonie officielle ou de suivre les visites d’Etat à l’étranger, s’ils ne peuvent pas poser de questions ?

"Dans ces moments-là, on est plus dans le ressenti que dans l’info, reconnaît Sabine Breulet, qui a longtemps couvert l’actualité du Palais pour la RTBF. Mais il y a toujours moyen de contourner l’obstacle et de faire son travail. Lors d’un Te Deum, par exemple, on ne peut pas interroger la famille royale, mais on peut analyser les comportements des uns et des autres, interroger leur entourage, pour tenter de comprendre où en sont les relations au sein de la famille. Ces questions sont aussi intéressantes pour une partie de notre public." Sans systématisme cependant, car le Te Deum ne fait parfois l’objet que d’un "à travers" (quelques images commentées par le présentateur ou la présentatrice) dans notre JT.

Avec un peu d’imagination, il est possible de s’échapper des sentiers battus de l’actualité "people". "Lors d’un déplacement du couple royal au Canada, se souvient Fabien Van Eeckhaut, journaliste politique à la RTBF, j’ai été amené à suivre une visite du Roi et de la Reine dans un atelier de sirop d’érable. Au-delà de l’image de nos souverains qui assistaient à la fabrication des sucettes, la valeur informative de ce reportage était assez légère. Mais je ne me suis pas arrêté là. J’ai aussi profité de cette visite pour faire d’autres types reportages sur des entreprises belges innovantes installées sur place. J’ai aussi réalisé une analyse comparée des systèmes fédéraux belges et canadiens. Des sujets qui correspondent bien à notre mission d’information de service public."


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Donnant-donnant

Il y a donc un aspect donnant-donnant, dans ces cas-là. Les journalistes profitent de l’opportunité offerte par le Palais de se déplacer gratuitement à l’étranger pour réaliser des reportages. En échange, ils réalisent d’autres reportages qui correspondent un peu plus aux attentes des communicants du Palais (et d’une partie du public, aussi, d’ailleurs). Les programmes des visites d’Etat ou des missions économiques à l’étranger sont par ailleurs tellement chargés que les journalistes choisissent souvent de n’en suivre qu’une partie.

"Il ne faut pas non plus négliger l’importance de ces missions pour le secteur économique belge, rappelle Fabien. Si les trois régions se battent pour participer à ces visites, c’est parce que la présence du Roi à une réelle capacité à ouvrir des portes. Qu’on le veuille ou non, il reste une carte de visite prestigieuse et essentielle pour de nombreux chefs d’entreprise."

Ces visites offrent aussi l’occasion d’avoir un contact plus proche avec le couple royal. Car, si les interviews sont plutôt rares, il est de tradition de réunir les journalistes et les souverains pour un échange informel, en fin de séjour. "On peut alors dialoguer avec le couple royal, précise Fabien, mais les caméras et les micros doivent être coupés. L’accord tacite est que ces échanges se font en "off" (le journaliste s’engage à ne pas ébruiter ce qui lui est dit, ndlr)."

Le Palais a fait beaucoup d’efforts pour polir l’image de la famille royale ces dernières années

Cet exemple illustre l’évolution des relations entre le Palais et la presse au cours de ces dernières décennies. "A l’époque du roi Baudouin, il y avait une grande distance entre le souverain et les journalistes, se souvient Philippe Walkowiak, journaliste politique à la RTBF. Les commentaires répercutaient plutôt la majesté de la fonction royale. C’était sans doute lié au fait que Baudouin était très ancien dans sa fonction. Personne n’osait toucher à sa stature."

Avec le couronnement d’Albert, on est progressivement entré dans une nouvelle ère. "Mais le vrai tournant date du début des années 2000 avec les fiançailles de Philippe et Mathilde, précise Sabine Breulet. Philippe s’est alors entouré de communicants plus jeunes qui étaient plus en phase avec le fonctionnement des médias. Leur but était sans doute de combler le déficit de crédibilité du prince qui était jusque-là jugé fort introverti. Avec l’arrivée de Mathilde ils tenaient une bonne occasion de le montrer sous un autre jour."

C’est ainsi que la RTBF a commencé à assister à des tranches de vie plus intimes de la famille royale. Conférence de presse après des naissances, rentrée des classes, anniversaires, etc. Pour célébrer leurs 20 ans de mariage, Philippe et Mathilde, ont même octroyé une interview exclusive à la RTBF (à découvrir le 4 décembre). Un événement qui a aussi été évoqué au JT.

On est plus enclins à montrer les travers de certains membres de la famille royale qu’auparavant

"C’est vrai que le Palais a fait beaucoup d’efforts pour polir l’image de la famille royale ces dernières années, en jouant notamment la carte de la proximité, poursuit Philippe Walkowiak. Mais c’est à ses risques et périls, car on est plus enclins à montrer les travers de certaines personnalités qu’auparavant."

Des membres éminents de la famille royale se sont d’ailleurs déjà retrouvés sous le feu de l’actualité, comme lorsque la rédaction a évoqué les démarches entamées par Delphine Boël pour obtenir un test de paternité d’Albert II. Le Prince Laurent a aussi fait l’objet de nombreux reportages au sujet de la gestion de sa dotation.

On le voit, la famille royale n’est pas intouchable. Et comme pour n’importe quel autre sujet, la rédaction pense avant tout à l’intérêt public de l’information qu’elle a à traiter.

Questionner la monarchie

"J’ai déjà dit et écrit que la monarchie est un système institutionnel qui n’est pas démocratique, rapporte Philippe Walkowiak. Ce n’est pas pour ça que j’ai eu des problèmes. Mais, même si c’est un peu suranné au 21e siècle, il faut aussi reconnaître que la monarchie trouve sa place et joue un rôle dans le système belge." Depuis 5 ans, la RTBF a d’ailleurs pris l’habitude de débattre des discours du Roi, lors du 21 juillet et à Noël, avec des commentateurs extérieurs qui ne sont pas forcément des monarchistes convaincus. "Leurs commentaires sont totalement libres et le Palais ne vient pas nous taper sur les doigts par après, explique Danielle Welter." Ni le gouvernement, sachant que les discours du roi sont "couverts" (validés) par le Premier ministre.

Mais cette liberté de ton est plutôt récente. Il y a une dizaine d’années, Philippe Walkowiak a en effet commenté un discours royal de Noël, avec un regard critique qui était plutôt mal passé à l’époque. "J’ai analysé le contenu de ce discours comme s’il avait été prononcé par un homme ou une femme politique, se souvient Philippe. J’avais notamment été un critique à l’égard de la façon dont le Roi s’était exprimé au sujet des valeurs familiales. Les réactions ne sont pas faites attendre ! Le téléphone de la rédaction a tellement chauffé que la secrétaire a dû sauter son heure de table. Cette anecdote m’a quand même valu un rappel à l’ordre officiel, mais ça n’a pas été au-delà de ça."

Aujourd’hui, la rédaction peut être amenée à couvrir les débats politiques à propos du rôle du roi, voire de la permanence de cette fonction dans notre démocratie, comme n’importe quel autre débat. Sauf que dans ce cas précis, vous n’entendrez jamais l’avis personnel du roi concerné.


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