"Le carnet d'adresses du journaliste, c'est le reflet de sa manière de voir le monde": entretien avec Safia Kessas, responsable de la Diversité à la RTBF

"Le carnet d'adresses du journaliste, c'est le reflet de sa manière de voir le monde": entretien avec Safia Kessas, responsable de la Diversité à la RTBF
"Le carnet d'adresses du journaliste, c'est le reflet de sa manière de voir le monde": entretien avec Safia Kessas, responsable de la Diversité à la RTBF - © Tous droits réservés

Sur INSIDE, nous nous sommes demandé pourquoi il y avait encore si peu de femmes interviewées en tant qu’expertes sur nos antennes. Nous avons donné la parole à des collègues journalistes et à des femmes concernées (lire ici), à l’occasion notamment d’une rencontre organisée à la RTBF par la responsable de la Diversité, Safia Kessas.

Nous vous proposons à présent de découvrir l'intégralité de son interview à propos des principaux constats relevés dans l’article.

INSIDE : Pour expliquer le manque d’expertes sur nos antennes, les journalistes pointent en premier lieu le manque de temps pour sortir des réflexes et renouveler les carnets d’adresses…

Safia Kessas : Cette difficulté-là, il faut la rapporter au rédacteur en chef qui, lui, doit dégager du temps. Il y a une chaîne (ITV) qui permet à ses journalistes, sous forme de tournante, de partir un jour de temps en temps sans aucune obligation de revenir avec un sujet, mais avec l’obligation de revenir avec de nouveaux contacts. Je pense que par rapport aux bienfaits et bénéfices que ça apporte à toute la rédaction, ce n’est pas une perte de temps, ce n’est pas une perte d’argent, c’est un investissement.

Pour moi, le carnet d’adresses du journaliste, c’est le reflet de sa manière de voir le monde, c’est le reflet de ses propres contacts à lui. Quand on a un carnet d’adresses où tout le monde s’appelle Jean-Paul, Jean-Pierre, Caroline et Bob, il y a un problème. Là, il doit y avoir une remise en question de son ancrage dans la société. Moi je considère qu’un ou une journaliste doit être conscient que son regard sur le monde est ancré dans sa propre vie.

INSIDE : Le manque d’expertes, c’est aussi le reflet d’une certaine réalité : il y en a moins dans certains domaines. Le journaliste n’a pas de prise là-dessus…

Safia Kessas : Je ne pense pas que le monde " est " comme ça : le monde est " perçu " comme ça. Si je me réfère à mon expérience de terrain, quand on tire un premier fil,  il y a tout un collier derrière. Ce n’est pas toujours évident  mais une fois qu’on commence à entrer dans un univers, dans un milieu, on se rend compte à quel point c’est abyssal et du nombre de personnes qui sont là mais qui ne sont pas visibles, parce que ça ne fait pas partie de leur socialisation, parce qu’elles n’ont pas l’habitude de se mettre en avant.

Il y a des réseaux dans l’économie, la tech, dans le monde de l’entreprise, etc. Je pense donc que c’est un biais de dire qu’il n’y a pas d’expertes dans ces domaines. Mais c’est peut-être plus compliqué de les trouver.

INSIDE : Mais parfois, même en cherchant bien, de facto il y en a très peu. Il suffit de regarder la composition de certains auditoires à l’université pour constater une absence de femmes qui se reporte ensuite dans le monde du travail.

Safia Kessas : Alors dans ce cas, il me semble important de préciser que cette diversité est manquée ou manquante. Quand la diversité est " manquée ", c’est que le journaliste passe à côté, quand elle est " manquante ", c’est qu’elle n’existe pas dans la société. Il faut le dire sur antenne. Ce n’est pas du tout une question de cuisine interne, c’est une question de démocratie, c’est une question de reflet de la société.

Le dire sur antenne, ça veut dire qu’on a fait l’effort. Et ça permet au public d’adhérer. Aujourd’hui, on sait que les femmes qui ne se sentent pas représentées dans les médias auront tendance à zapper - et à zapper de plus en plus, des études le prouvent - que ce soit pour les séries télévisées ou pour le journalisme. 

INSIDE : Fondamentalement, les médias doivent-ils être représentatifs de la société telle qu’elle est ou doivent-ils jouer un rôle d’aiguillon, être des précurseurs, en tentant notamment de mettre plus de femmes à l’antenne même quand ce n’est pas très représentatif ?

Safia Kessas : Ce qui est important à prendre en compte, c’est que les médias ne font pas que représenter, ils participent également à la construction des stéréotypes. Ils co-construisent la société dans ses représentations.

Il y a donc à mon sens une responsabilité supplémentaire de leur part puisque la représentation médiatique a un impact sur les gens dans leur quotidien. Il y a une distribution des rôles dans les médias et également dans la société, et les deux s’influencent. Si on n’en est pas conscient, on contribue à reproduire les mêmes schémas, encore et encore, au lieu d’essayer de déconstruire.

Il y a un effet de modèle, un effet de soutien à l’égalité, donc c’est hyper important de dire qu’il faut être des précurseurs.

INSIDE : Que penser de la phrase : " On s’en fiche du sexe, on prend le plus compétent " ?

Safia Kessas : Cette phrase n’a pas de sens car la compétence et la perception du talent, c’est une construction sociale, une perception complètement subjective. Quelqu’un qui va apparaitre comme compétent pour l’un va peut-être apparaitre comme condescendant ou assertif de façon excessive pour un autre.

Chacun va en réalité créditer la personne qui lui ressemble et qui va s’exprimer comme elle l’attend. Au risque de passer à côté d’une autre expertise, qui émane d’un autre terreau socio-culturel, éducatif, qui pourrait ajouter une plus-value qualitative au contenu, au lieu de toujours entendre les mêmes qui s’expriment de la même manière. Cette question de la compétence, c’est quand même une bonne cooptation entre personnes qui se ressemblent…

INSIDE : Par ailleurs, certaines femmes expertes ont elles-mêmes une attitude paradoxale… Elles expliquent y réfléchir à deux fois avant d’oser s’exprimer dans les médias, parce qu’elles doutent de leur compétence médiatique et/ou qu’elles surévaluent le degré d’expertise attendu par le journaliste.  

Safia Kessas : Je pense qu’il y a la question du double standard : on sera toujours plus exigeant avec une femme qu’avec un homme. Elles sont jugées plus sévèrement par le journaliste et par le public. Cette exigence-là, elles l’ont intégrée elles-mêmes.

Il y a une étude qui a montré que quand des femmes répondent à un test, à partir d’un certain âge, si on leur demande de préciser leur âge, leurs résultats chutent de façon significative. Ça montre à quel point on est conditionné par notre éducation, à quel point on est influencé par des stéréotypes que nous-mêmes nous véhiculons.

On sait aussi que les petits garçons sont trois fois plus interrogés à l’école que les filles, déjà… Que la prise de possession du terrain, de l’espace, est masculine et que les femmes sont davantage orientées vers l’intérieur, vers une attitude de retrait, ou alors vers des métiers de soutien par rapport aux hommes,…

Ca veut dire que les journalistes pourraient laisser plus de temps aux femmes pour trouver leurs marques et s’améliorer sur antenne. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles la RTBF s’est associée à Expertalia et à l’Association des journalistes professionnels pour faire du média coaching auprès des expertes qui en ressentent le besoin.

INSIDE : Ca peut donner l’impression que, sous-entendu, les femmes sont moins capables…

Safia Kessas : C’est pour ça que j’ai précisé " pour celles qui en ressentent le besoin ".

On peut avoir toutes les impressions qu’on veut. La question c’est le résultat. On est encore aujourd’hui, à la louche, dans un ratio 80-20 : 80% de l’expertise est de façon écrasante dominée par l’homme blanc csp+ (catégorie socio-professionnelle favorisée) qui distille la parole de " celui qui sait ". Et les femmes sont dans des rôles de vox populi, de sentiments, de témoins.

De par l’éducation, de par la socialisation, les femmes ont été moins habituées à prendre la parole et à occuper le centre de la cour de récréation, pour parler de façon imagée. Et donc pour pouvoir être à l’aise et se dire qu’elles sont légitimes - dans un espace qui est un espace de transgression puisqu’elles " devraient " être à l’intérieur - certaines ont besoin d’être accompagnées. Et alors ? Quel est l’objectif ?

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