"La RTBF ne montre que certains coins du pays" : comment on choisit nos lieux de reportages

Va-t-on en Ardenne que lorsqu'il y a de la neige?
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Va-t-on en Ardenne que lorsqu'il y a de la neige? - © Paromita Wuidar

Le réveillon est resté en travers de la gorge de l’un de nos téléspectateurs. "Je sais que Bastogne est loin de Bruxelles", entame-t-il, avant de nous reprocher d’avoir évoqué dans notre JT un réveillon solidaire à Walhain, grâce à une vedette maison, pense-t-il. Lui organise un réveillon solidaire depuis 5 ans mais on n’en parle pas, nous écrit-il. "Mais bon, on ne va pas se vexer car a-t-on encore besoin de la RTBF qui ne montre que certains coins de la partie francophone du pays"…

On peut comprendre la déception de ne pas voir une belle initiative mise à l’honneur. Une réponse simple serait de dire que nous ne pouvons pas montrer tous les réveillons ou autres initiatives, partout. Mais au-delà de cette évidence, comment choisissons-nous nos lieux de tournage ? Privilégions-nous Bruxelles, les grandes villes ? Oublions-nous certaines parties du pays dans notre info ? Quel est notre ancrage local ?

140 personnes, ça vaut peut-être le coup…

D’abord, sur ce sujet à Walhain en particulier, c’est une info qui avait été repérée dans la presse écrite deux semaines plus tôt (L’Avenir). En passant un coup de fil le jour même, le journaliste radio apprend que 140 personnes sont attendues. "Ça vaut peut-être le coup", se dit-il. Décision est prise d’aller y faire un tour. En télévision, la rédaction trouve l’initiative sympathique et décide d’y aller également. La présentatrice météo, dont on s’est rendu compte sur place qu’elle faisait partie des bénévoles et qui a été interviewée en télévision, ne nous a pas sollicités (c’est "la vedette" pointée dans le message).

Revoir le direct du JT :

Aurait-on pu aller à Bastogne ? N’excluons rien pour les prochaines années. D’autant qu’il s’agit ici d’un sujet prévisible, qui ne doit pas être tourné dans l’urgence. Car pour choisir nos lieux de tournage, c’est vrai, la proximité joue un rôle, question d’efficacité, dans des délais la plupart du temps très courts.

Des rédactions décentralisées

En parlant d’efficacité, imaginerait-on démarrer de la Tour Reyers à Bruxelles pour tous nos reportages ? C’est ce que semble supposer notre téléspectateur. Ce n’est en tout cas pas le choix de la RTBF. Déjà en 1971, la RTBF crée les premières rédactions décentralisées : Liège et Charleroi. Aujourd’hui, elle s’étend sur plusieurs BLI (bureaux locaux d’informations). Il y en a un à Liège, à Namur, à Charleroi, à Mons, à Bruxelles, à Libramont et tout récemment, à Ottignies. Au total, une soixantaine de journalistes se relaient pour alimenter l’info en télévision, radio et Web.

Est-ce beaucoup? Concrètement, sur le terrain, pas forcément. A Liège par exemple, il y a un à deux journalistes TV par jour. Même nombre d’effectifs, voire moins, à Namur. Régulièrement, il n’y a qu’un seul journaliste pour couvrir un territoire de près de 10.000 km² pour la télévision. Il est donc difficile pour le journaliste d’être réactif et rapide sur tout.

On va là où l’événement nous conduit

Valérie Druitte a été Rédactrice en Cheffe de l’ensemble des régions de la RTBF pendant plusieurs années. Elle a également présenté les émissions "Régions Soir" et "le Bus des Régions". Elle est aujourd’hui l’une des managers Info de la rédaction. Quel est son regard sur notre couverture régionale et locale ?

"Si on regarde le Journal Télévisé, on a peut-être l’impression qu’on ne va pas souvent dans les zones reculées. Et chaque zone reculée doit certainement avoir le même sentiment", partage-t-elle. "Mais dans les faits, on est assez régulièrement partout. En tout cas, on va là où l’événement nous conduit".

Ce qui nous conduit, de facto, plus régulièrement à certains endroits qu’à d’autres : "On a tendance à aller dans les zones où il y a une plus grosse densité de population, car par la force des choses, il s’y passe plus de choses, plus d’événements, plus d’interlocuteurs, plus de centres névralgiques. Par essence, il se passe plus de choses à Namur qu’à Assesse, à Charleroi qu’à Chimay, à Liège qu’à Libramont. Par contre, lors de la Bataille des Ardennes, on est allé dans les villages les plus reculés de l’Ardenne belge".

Revoir le reportage du JT à Hardigny :

Aller plus près pour aller plus vite

Quand l’événement, quand l’actu, nous guide, on ne "choisit" pas le lieu. Mais très souvent, nos sujets illustrent un propos plus général, qui peut potentiellement être illustré à plusieurs endroits. Et là, "on aura tendance à aller au plus près, car aller au plus près, c’est aller plus vite", poursuit Valérie. Une réalité que l’on connaît bien, comme journalistes de terrain et de régions.

Laurent Van de Berg a travaillé 4 ans au BLI Namur, en télévision. Comme tous journalistes TV au BLI Namur, Laurent couvre les provinces de Namur, Brabant wallon et de Luxembourg. Où irait-il s’il devait couvrir un sujet sur la rentrée des classes, pour prendre un exemple ? A Grandmenil, près de La Roche-en-Ardenne ? Ou à côté de son bureau ?

►►► Lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction, cet article sur notre couverture de la rentrée des classes

"La rentrée des classes, c’est forcément un sujet pour le journal de 13 heures", explique Laurent."Il y a 2 cas de figure. Si j’apprends le jour même que je dois faire ce sujet, je vais chercher une école pas trop loin de Namur, mon point de départ. Sachant qu’il me faut environ une demi-heure de prise de contact (trouver une école, avoir l’autorisation d’aller filmer...), une heure trente de tournage et qu’à midi, au plus tard, je dois être en montage, je n’ai pas beaucoup le choix. Je dois aller au plus vite, au plus court. Je vais donc chercher près de Namur.

A l’inverse, on m’a déjà demandé de choisir une école avec un angle particulier : une école par exemple, très petite, avec 10 élèves, ou avec un projet spécifique, avec un tout nouveau directeur. Du coup, là, j’irai en Ardenne ou à Ciney... Je vais m’écarter de mon centre de base. Je peux anticiper et partir plus tôt".

Une rentrée des classes à Jemeppe-sur-Meuse (vidéo) :

Laurent n’aime pas la routine. Alors tant qu’à faire un sujet dans une école, autant varier les plaisirs. "Je n’aime pas ce côté paresseux ou plutôt de facilité. Personnellement, je m’efforce à chaque fois de choisir un autre endroit. Je n’aime pas me rendre toujours les mêmes écoles, avoir les mêmes interlocuteurs."

Mais tous les journalistes n’ont pas la même démarche. Je suis bien placée pour l’écrire puisque je travaille depuis une vingtaine d’années comme journaliste dans différentes régions : Bruxelles, Mons, Charleroi, Namur et Liège. Dans notre métier stressant, aux délais de production très courts, je l’avoue, je ne vais pas forcément me mettre encore davantage de pression en essayant de varier à tout prix. Je sais quelles sont les directions, ou les interlocuteurs près de mon bureau qui vont me répondre immédiatement "Oui, venez". Un aspect que nous évoquions déjà dans cet article d’INSIDE à propos du choix des écoles où nous tournons.

La technique élargit les horizons

Compter le temps de retour à la rédaction pour faire le montage du sujet, on connaît… Tous les journalistes ont l’œil sur l’heure en permanence. Mais si l’on peut monter le reportage sur place, ça change tout. Or, nos moyens techniques ont considérablement évolué au fil des ans. Avec un impact (aussi) sur l’info en régions.

"Avec l’apparition des moyens mobiles (infomobile, 4G), la RTBF a beaucoup mieux couvert les régions qui sont plus lointaines", estime Valérie. De quels moyens parle-t-on ?

Le car satellite, d’abord. C’est un camion de taille moyenne, avec, comme son nom l’indique, un satellite sur le toit, qui nous permet à la fois de faire un direct et d’envoyer un sujet. Par contre, il n’est pas possible d’y monter un sujet. Le car satellite part de Bruxelles. Cela prend donc du temps, mais c’est déjà plus facile. Depuis qu’il existe, notre champ d’action s’est élargi. On s’est donné beaucoup plus l’occasion d’aller à Hastière, Dinant, Mont-Godinne…

En 5 ans, ça a changé terriblement

Puis, depuis 3 ou 4 ans, l’infomobile a encore amélioré nos possibilités. Il s’agit d’un petit camion maniable avec un satellite, un banc de montage, des écrans, un ordinateur. Il y en a un dans chaque BLI (sauf Libramont et Ottignies). Trois personnes partent ensemble : le journaliste, le cameraman et le monteur. Ce qui veut dire qu’on peut aller loin et faire le montage du sujet sur place. C’est un gain de temps évident.

"Depuis que l’infomobile existe, on gagne une bonne heure", estime Laurent. "Il n’y a pas de stress d’être coincé sur la route ; on peut ainsi avoir plus de temps pour écouter les gens. C’est un confort pour eux et pour nous aussi. En 5 ans, ça a changé terriblement".

Dernière évolution : la valise 4G. C’est une sorte de sac à dos, avec plusieurs antennes. On peut faire un direct sans tirer des câbles, en marchant, sur une grue… Cela permet au journaliste et au cameraman d’être beaucoup plus autonomes et mobiles. Elle permet de faire des directs et d’envoyer un sujet monté.

A condition bien entendu d’être dans une zone où il y a de la 4G. Dans certains endroits de la province de Luxembourg, il n’y en a pas.

La proximité, un choix éditorial plus ou moins prononcé

En télévision, il n’y a plus d’émission d’info régionale comme pouvait l’être le Bus des Régions. L’info de proximité, en ce compris sa dimension locale, ancrée dans les régions, garde une place dans les JT, surtout dans celui de 13 heures.

Prenons un exemple au hasard : le mois d’octobre 2019. Nous avons parcouru tous les journaux télévisés de 13 heures. En moyenne, on constate que trois à quatre sujets par jour proviennent des différents BLI. La plupart du temps, c’est l’actualité qui nous a conduits à Dave, Charleroi, Hornu… Mais on demande aussi souvent aux journalistes des régions de faire un sujet sur des artisans locaux ou sur des "marronniers" (les chrysanthèmes à la Toussaint, sur les récoltes des pommes ou des poires…) qui prennent alors une couleur locale, dans un JT dont la vocation reste généraliste. A noter aussi : des accords ont été passés avec des chaînes locales, comme RTC Liège, Vedia, TV Com, Canal C, TV Lux afin de reprendre leurs images si nécessaire. 

En radio, Vivacité a fait de la proximité au sens large sa marque de fabrique. Et ses décrochages régionaux mettent spécifiquement en avant l’info locale. Y compris dans le Luxembourg, qui est la seule région à encore inclure deux correspondants locaux, en plus des journalistes maison.

Et pour en revenir plus précisément à Bastogne, la localité n'est là pas "oubliée", avec habituellement environ deux ou trois reportages par mois.

 


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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