La RTBF incite-t-elle à la vaccination ?

Depuis qu’elle existe, la vaccination fait débat dans la société. Ces derniers mois, avec l’arrivée du Covid19, on parle beaucoup de la vaccination, un peu trop selon certains d’entre vous, ce qui fait dire à certains que la RTBF " a pris une posture pro-confinement et pro-vaccination de masse, relayant principalement l’avis d’experts allant dans son sens et ayant l’oreille du gouvernement ", nous écrit l’un de vous. " Journalistes de la télévision d’Etat qui incitez à la vaccination, quand est-ce que vous allez parler des morts des suites des vaccins ? ", proteste un autre.


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La RTBF est-elle vraiment pro-vaccin ? Et du coup, incite-t-elle, de manière intentionnelle ou non, à se faire vacciner ? Difficile de recenser toutes les fois où on a parlé de la vaccination, en radio, en télé et en web, mais ce qui est certain, c’est que depuis l’arrivée du vaccin en Belgique, les jours où on n’en a pas parlé sont peu nombreux. D’ailleurs, l’équipe d’Inside avait déjà recensé les sujets sur la vaccination durant le mois de mars dernier. "Au total, les rendez-vous de 13h et 19h30 ont évité le sujet pendant huit jours seulement", écrivait notre collègue Ambroise Carton il y a quelques semaines. Aujourd’hui, on en parle un petit peu moins. Depuis le début du mois de juin, le journal télévisé de 13h a évoqué onze fois la vaccination sur les 21 jours listés (du 1er au 21 juin inclus).

"Depuis le début de la pandémie et le moment où on a été confinés, les experts ont toujours dit qu’on s’en sortirait à partir du moment où il y aurait une part importante de la population qui serait vaccinée, se souvient Jean-Christophe Willems, journaliste dans la cellule Société et qui a couvert de nombreux sujets sur la vaccination, comme d’autres collègues parmi nous. " Pendant des mois, ça a été : 'on est en train de préparer le vaccin', 'le vaccin est en phase de test', 'voici les premiers échantillons', 'on va aller assister aux premières vaccinations dans le monde', 'voici les premières images en Grande-Bretagne' puis ça arrive en Belgique fin décembre ! Et on a tellement attendu que ça en devient une sorte de feuilleton. "

A-t-on trop parlé de la vaccination ?

Un feuilleton qui se décline par pays, par région ou encore par métier. Les marins, les agents pénitentiaires et les sportifs de haut niveau ont eu droit à un sujet sur leur vaccination. " La problématique est différente entre les Diables Rouges, les gardiens de prison, le personnel hospitalier, les sans domicile fixe, les personnes âgées ", justifie Frédéric Gersdorff, le directeur adjoint de l’information à la RTBF.

Quasi chaque ouverture d’un gros centre de vaccination à Bruxelles et en Wallonie a été suivie par les journalistes de la RTBF. Les visites du roi Philippe et du Premier ministre dans les centres de vaccination ont aussi fait l’objet de quelques mots dans nos éditions. Sans compter les reportages sur les médecins qui viennent rassurer les patients dans les centres de vaccination, le portrait d’un médecin vacciné, des instagrameurs qui participent à des campagnes de vaccination. " L’accumulation de sujets dans des endroits différents sur des ouvertures de centre peut donner le sentiment qu’on en fait beaucoup et c’est le cas pour de nombreux évènements d’actualité, reconnaît Johanne Montay, responsable éditoriale Sciences-Santé. Cette inflation-là, elle n’est pas due à la vaccination, mais au fait que c’est un sujet qui fait l’actualité. "

Revoir cette séquence sur l'organisation d'un marathon olympique de la vaccination dans le Journal Télévisé du 13 juin 2021:

Ce point de vue sur l'accumulation des sujets "vaccination" est nuancé par Raphaël Jungers, responsable du Laboratoire de Mathématiques Appliquées à l’UCLouvain et membre de #Covidrationnel, un collectif regroupant des professeurs et chercheurs d’universités belges qui entendent prendre du recul par rapport à la crise. Raphaël Jungers a été un observateur attentif du traitement médiatique et pour lui, " c’est un gros problème de cette crise, on a trop feuilletonné, pas que la vaccination. On a feuilletonné cette crise et ça a généré une peur."

Dans nos différentes éditions, il y a aussi eu les reportages sur l’homologation puis l’arrivée de nouveaux vaccins sur le marché, sur le lancement des plateformes d’inscription, etc. " La réalité, c’est qu’énormément de gens se font vacciner donc c’est normal de le montrer. Pour les vaccins, tous les jours, il y avait des nouveaux éléments ", réagit Frédéric Gersdorff.


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Le rôle du service public est aussi d’informer la population sur les services auxquels elle a droit. Tout le monde ne maîtrise pas internet et n’a donc pas accès aux informations pratiques sur la vaccination. Notre rôle est donc aussi de réussir à toucher ces publics moins informés, tout en gardant une information critique et le recul nécessaire.

Mais a-t-on plus parlé de la vaccination que d’autres sujets durant la crise du Covid19 ? Pour notre collègue Jean-Christophe, pas forcément. " Est-ce qu’on a parlé beaucoup plus de la vaccination que des problèmes aux urgences ou aux soins intensifs ? Je ne suis pas sûr, mais il se fait que la vaccination est au cœur des débats ", estime-t-il.

Alors a-t-on incité à se faire vacciner ?

Cette accumulation a, pour certains d’entre vous, pu paraître exagérée. Mais a-t-on réellement pris conscience de l’impact que ça pouvait avoir sur une partie de la population qui a pu se sentir obligée ? " Je ne pense pas dans mes reportages avoir incité, d’une quelconque manière, à la vaccination, mais peut-être qu’inconsciemment, je l’aurai fait d’une manière détournée ", se questionne Jean-Christophe. " Comme nous sommes sensibilisés à cette situation, on sait que la vaccination permettra de sortir des problèmes et donc inconsciemment, on se dit que c’est une bonne chose que les gens soient vaccinés ", poursuit-il.

Sur cette question de l’incitation, Raphaël Jungers est plus catégorique. Il estime que nous avons effectivement participé à un engouement global, qui a sans doute manqué de neutralité, "mais ni plus ni moins que les autres médias standards, que les politiques, que l’ensemble des experts qui ont pignon sur rue et jusqu’à Eden Hazard ! , réagit le membre de #Covidrationnel. Même si, vous faites un effort pour relayer d’autres opinions, il est indéniable que les quelques petits entrefilets se perdent dans la masse des articles qui vont dans cette direction-là. "


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Au sein de la RTBF, on a une autre vision des choses. " Il ne faut pas se dire que parce qu’on parle de la vaccination, on incite à se faire vacciner, répond le directeur adjoint de l’information. On donne des éléments qui permettent aux gens de s’informer et de faire un choix. On aurait pu dire qu’on incitait si on avait décidé de ne pas parler des éléments qui pouvaient nuire à la campagne de vaccination, les cas problématiques ou les cas de thromboses. " Et Johanne Montay d’ajouter : " La RTBF n’est pas pro-vaccin, la RTBF est pro-sciences, défend-elle. Et quand on dit sciences, on parle de l’Evidence-based medicine, la médecine qui repose sur des preuves scientifiques, faites dans des conditions rigoureuses. "

" La science, ce n’est pas, comme le pense le commun des mortels, un truc facile ou le consensus émerge facilement, répond Raphaël Jungers. Il y a des articles qui disent tout et son contraire à propos de la vaccination. Le responsable du laboratoire de mathématiques appliquées de l’UCLouvain estime qu’il ne faut pas aller trop vite dans les conclusions de la science. Car dans une période, comme aujourd’hui, tout évolue très vite. " L’Evidence-based medicine ne peut pas aller plus vite que la nature et donc on ne peut faire des études qu’à quelques mois d’intervalle, ajoute-t-il. Personnellement, je crois qu’il faut de la nuance. "

A-t-on manqué de débat sur certaines questions ?

De la nuance et du débat qui manquent parfois cruellement sur nos antennes, selon Raphaël Jungers, à l’instar d’une partie du public de la RTBF. Comme ce jour où les autorités annoncent que le vaccin Johnson & Johnson ne sera provisoirement plus admis aux Belges de moins de 41 ans, sauf pour les publics précarisés. " Ça mérite un débat éthique. J’ai été choqué que cette décision ait été prise sans qu’on se dise : ‘il faut que je contacte des philosophes pour savoir si cette décision est éthique’, critique le membre de #Covidrationnel. Cette décision est rationnelle, on sait que c’est plus difficile de retrouver les SDF pour leur deuxième dose. Mais si on voit que la balance bénéfice risque est négative pour eux, je trouve que ça mérite une analyse éthique. "

En réalité, le Journal Télévisé et les Journaux parlés en ont fait l’écho le 27 mai dernier. Le Relais social de Charleroi avait décidé de suspendre la vaccination avec Johnson & Johnson pour tous les moins de 41 ans, y compris les publics plus précarisés. La rédaction bruxelloise de la RTBF en a également fait l’écho en relayant les doutes du Samu Social. Ce sont les seuls sujets qui aborderont cette décision.

Revoir la séquence du Journal Télévisé (27 mai 2021) :


" On est trop dans le factuel, dans des sujets d’actu pure ", admet Jean-Christophe Willems. Notre collègue explique avoir parfois un petit manque d’analyse et de remise en perspective. " On devrait prendre un tout petit peu de recul par moments et se dire : ‘Tiens, on se rend compte qu’il y a telle tranche d’âge ou tel type de milieu qui ne sont pas du tout convaincus, allons voir pourquoi ils ne sont pas convaincus’", ajoute notre collègue. Et de poursuivre : " Pour ceux qui se posent encore quelques questions vraiment globales (sur la vaccination, ndlr), une recontextualisation de temps en temps, ça ferait vraiment du bien, avec des personnes nuancées et peut-être d’autres personnes que celles qu’on voit régulièrement ".


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Car c’est l’un des reproches qui est régulièrement fait aux médias, et notamment à la RTBF : le manque de diversité dans nos invités. " On a une tendance à aller dans notre même carnet d’adresses ", reconnaît Johanne Montay, tout en mettant un bémol à cette diversité à tout prix. " Il faut entendre, aller à la rencontre des arguments, mais si les arguments ne sont pas validés scientifiquement, on ne peut pas donner le même crédit à une personne qui se fonde sur ses convictions, qu’à une autre qui se fonde sur la science ", prévient la responsable éditoriale Sciences-Santé.

Utilise-t-on toujours le bon champ lexical ?

Quand on parle de la vaccination, il n’y a pas que le nombre de sujets qui peut poser question, il y a aussi la manière d’en parler. Exemple avec ce texte d’un présentateur diffusé sur l’une des radios de la RTBF récemment. Le journaliste y évoque la première dose de vaccin qui a été administrée à une grande partie des patients à risque. Et voilà ce que dit le présentateur : " De quoi voir l’avenir moins morose, même s’il faut rester vigilant et adresser un message clair à la population pour qu’elle se fasse vacciner ". " On ne doit s’identifier aux organisateurs de la campagne de vaccination, admet Johanne Montay. On doit éviter d’être dans l’émotion au niveau de nos phrases et de nos commentaires qui pourraient induire qu’on donne l’impression qu’on est dans une adhésion ".

Autre exemple, l’utilisation du " on " dans des phrases comme " on devrait atteindre ", " une projection qui dépasse ce qu’on attendait ". Le risque, c’est évidemment de penser que la RTBF fait la communication du gouvernement. Or c’est justement ce que certains d’entre vous nous reprochent. " Nous devons rester indépendants. Nous devons garder notre ligne. On ne peut pas inciter ", réagit la responsable éditoriale Sciences-Santé.


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Autre élément de langage utilisé quelquefois sur nos antennes : " Bonne nouvelle ". Qu’il s’agisse de l’efficacité d’un vaccin, d’un nouveau vaccin mis sur le marché, l’accélération de la campagne de vaccination, ces deux mots sont plusieurs fois sortis de la bouche de journalistes de la RTBF, peut-être inconsciemment d’ailleurs. " Comme on dit ‘bonne nouvelle, le soleil est de retour’. Est-ce que c’est une bonne nouvelle ? Pas pour tout le monde, remarque notre collègue Jean-Christophe Willems. Il y a des gens qui sont allergiques, mais globalement, on sait que quand il y a du soleil, on est plus heureux. C’est un peu la même chose ici. "

" Ce n’est pas à nous de dire aux gens ‘allez-vous faire vacciner ou pas’, mais qu’on se rende compte que, statistiquement, les objectifs sont en passe d’être atteints pour pouvoir permettre ce qui est perçu par un grand nombre de personnes comme une bonne nouvelle, le journaliste doit rester neutre, mais c’est un fait objectif que c’est perçu comme quelque chose de positif ", réagit de son côté le directeur adjoint de l’information.

Il faut préciser qu’il n’y a jamais eu d’intention d’inciter à la vaccination. Ce n’est pas notre rôle en tant que média, mais force est de constater que c’est comme ça que ça peut être perçu pour certains d’entre vous. "En ce qui me concerne, je ne dis jamais 'Bonne nouvelle' parce que j’estime que ce n’est pas à moi de dire 'Bonne nouvelle', mais c’est vrai que quand on dit 'la vaccination avance bien', ça sous-entend que ça répond à ce que les autorités attendent. Ce n’est pas de la promotion, mais c’est relayer le message que les autorités veulent faire passer. On doit faire attention", reconnaît Diane Burghelle-Vernet, présentatrice du Journal Parlé de 18h sur La Première.

Ce vocabulaire est utilisé de manière probablement inconsciente. "Je pense que c’est inconscient parce qu’en tant que journaliste, on est aussi des citoyens", soutient Diane. Et au sein de la société, tout le monde va dans ce même sens. " Je n’irai pas jusqu’à jeter la pierre dans la manière dont les phrases sont tournées parce qu’on est humains, confirme Raphaël Jungers. Ça joue, mais bien au-delà de la presse, l’ensemble de la population a fondé ses espoirs de salut dans la vaccination ! Je trouve personnellement que c’est une bonne nouvelle qu’on approche des 70% de vaccinés ".


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Mais néanmoins, cette communication " monolithique vers un objectif unique ", comme la désigne le responsable du Laboratoire de Mathématiques Appliquées de l’UCLouvain, aurait des effets pervers, même si c’est mû par des sentiments nobles ", tempère-t-il. D’abord, celui de stigmatiser les personnes qui ne veulent pas se faire vacciner. " Les gens qui voient que certains refusent de se faire vacciner vont se dire que ce sont des égoïstes ", estime-t-il.

Deuxième effet pervers, celui de ne pas s’attarder sur les autres solutions qui permettraient de quitter cette crise sanitaire, selon Raphaël Jungers qui constate qu’" il y a d’autres solutions, qui ne remplacent pas le vaccin, car c’est sans doute notre arme principale contre le virus, mais ce n’est pas l’arme absolue et unique. " Il pointe notamment l’hygiène de vie ou à l’alimentation. Enfin, " que va-t-on dire aux gens lorsqu’ils vont se rendre compte que malgré le fait qu’ils se soient fait vacciner, le virus est encore là ? ", s’interroge le membre de #Covidrationnel. " Je crains qu’à ce moment-là, on atteigne un niveau de frustration grave ", conclut Raphaël Jungers.


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