La RTBF en fait-elle assez pour parler de sport féminin ?

Depuis quelques semaines, les compétitions sportives ont repris de plus belle. Elles s’enchaînent sur nos antennes, notamment les courses cyclistes du printemps et de l’été qui ont été reportées. On voit d’ailleurs aussi les versions féminines de ces compétitions, parfois pour la première fois sur les antennes de la RTBF comme Liège Bastogne Liège. Le sport a une grande importance sur nos antennes avec des retransmissions, des directs, des reportages dans nos Journaux télévisés et parlés, des journaux des sports chaque jour de la semaine en radio sur La Première et Vivacité.

Les sportifs sont servis. Mais les sportives le sont-elles autant ? Au-delà des stars que sont Nafissatou Thiam, Justine Henin, Kim Clijsters, Tia Hellebaut ou d’autres encore, beaucoup de sportives sont beaucoup moins médiatisées. Pourtant un changement s’amorce.

"Il y a une vraie volonté de mieux couvrir le sport féminin", confirme Damien Detry, producteur à la rédaction Sports de la RTBF. Une volonté portée par la RTBF, mais également par le politique. Le contrat de gestion de notre entreprise fixe comme objectif la couverture d’un "éventail le plus large possible de disciplines sportives", nous rappelle le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Parmi les points d’attention que se fixe la RTBF, il y a les disciplines pratiquées par des femmes, les sports moins médiatisés et ceux pratiqués par des personnes porteuses d’un handicap.


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"On essaie (à la rédaction des Sports) de proposer des sujets plus liés au sport féminin et c’est le bienvenu", confirme Gaétane Vankerkom, adjointe actu à la rédaction des Sports de la RTBF.

On a moins de matière, moins de compétition

Mais, si la volonté est bien présente de donner plus de visibilité aux sportives, ce n’est pas toujours l’aspect 100% sportif qui est proposé. "On a moins de matière, moins de compétition", explique-t-elle. Les sujets seront donc plus souvent réalisés sous forme de dossiers, magazines, rencontres… et plutôt sous l’aspect sociologique/ sociétal. "Comme les gens ne connaissent pas bien les disciplines version féminines, ça permet de les appréhender peut-être plus facilement", estime Ophélie Fontana, présentatrice du 13h au Journal Télévisé. "Le simple fait de donner des résultats, ça ferait fuir les gens. Il faut essayer de les intéresser", ajoute-t-elle.

Récemment, un reportage de trois minutes diffusé au Journal Télévisé de 19h30 faisait ainsi le portrait des joueuses du club de football du RWDM. "Ce n’est pourtant pas la meilleure équipe féminine de Belgique", explique Pierre Deprez, notre collègue qui a fait le reportage. Mais c’est le plus important club féminin de Belgique et puis, il y avait une histoire à raconter, celle d’un club de football dont les joueuses ont parfois eu du mal à faire accepter leur passion dans leur famille ou leur école. "J’en retire beaucoup de satisfaction parce qu’il y a plus d’émotion dans ces reportages-là", poursuit-il. On mesure à nouveau l’écart par rapport à la couverture du sport masculin.

Revoir la séquence du Journal Télévisé sur les footballeuses du RWDM (4 octobre 2020) :

La RTBF lance des initiatives

Le 8 mars 2020, dans le cadre de la Journée internationale des Droits des Femmes, les femmes journalistes de la rédaction Sport ont pris l’antenne. "On a remplacé l’émission Complètement Foot sur Vivacité par une émission qui s’appelait Complètement filles", s’amuse Gaétane. Ce jour-là, pas de David Houdret, Pascal Scimè et leurs consultants. Lise Burion, Gaétane Vankerkom et l’ancienne joueuse de tennis, Dominique Monami étaient aux micros. "On a passé deux heures à passer des coups de fil à des sportives, à parler de leur statut de femmes dans le sport et c’était super chouette", se remémore la journaliste.

Une autre initiative a vu le jour en décembre 2019. La rédaction des Sports a lancé une rubrique "Sportives" sur le site sport de la RTBF. "Quand on fait un article sur le sport féminin, on doit le mettre dans cette rubrique", explique Christine Hanquet, notre collègue journaliste de la rédaction des Sports. "Le programme va aller chercher les articles qui sont aussi sur les autres pages en Une (la page cyclisme, athlétisme, etc.) et va les synthétiser dans un conteneur", explique Gaétane.

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Le site sport de la RTBF a désormais une rubrique dédiée aux sportives. © RTBF

 

Demandez à un·e citoyen·ne de vous citer cinq sportives belges contemporaines. Elle ou il aura bien du mal à vous donner une réponse…

Un projet qui est né d’une interpellation de l’Union Européenne de Radio-Télévision, dont fait partie la RTBF. L’UER faisait référence à un récent rapport de l’Unesco : 40% des sportives de haut niveau sont des femmes, mais elles ne représentent que 4% de la couverture médiatique. "Demandez à un·e citoyen·ne de vous citer cinq sportives belges contemporaines. Elle ou il aura bien du mal à vous donner une réponse…", souligne Elise Voillot, chargée de communication aux Femmes Prévoyantes Socialistes. Ce constat alarmant a fait réagir la RTBF. "On s’est dit qu’il y avait moyen de donner un petit coup de pouce", explique Gaétane.

Le sport féminin en recherche de visibilité

Ce constat n’est cependant pas une grande surprise. "Le sport n’est qu’un énième reflet des inégalités persistantes dans notre société", estime Elise Voillot. "La faible médiatisation des femmes sportives est basée sur un cercle vicieux. Les sponsors étant plus enclins à financer des équipes déjà visibles, ils se concentrent sur les équipes masculines, beaucoup plus médiatisées", analyse sa collègue, Laudine Lahaye, chargée d’études au FPS. Un état des lieux partagé par notre collègue Gaétane Vankerkom. "Les sportives ne sont pas sponsorisées et donc elles ne sont pas indépendantes, elles doivent continuer à travailler et elles font moins de performances", ajoute-t-elle.

"Les sportives sont aujourd’hui plus encadrées, plus structurées au niveau communication, observe cependant de son côté notre collègue journaliste Pierre Capart. C’est une évolution, pas que médiatique."

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Pour autant, ce manque de visibilité des sportives a des répercussions sur la société tout entière. Il ne permet pas aux jeunes filles de s’identifier à des modèles qui pourraient ensuite les inciter à pratiquer une activité sportive. "Contrairement aux jeunes garçons qui disposent de nombreux "héros" sportifs, il existe relativement peu d’icônes féminines dans le sport d’élite", constatait le Conseil de l’Europe en novembre 2011.

Une situation qui contribue peut-être à expliquer le faible attrait des femmes pour le sport… Elles sont plus nombreuses à pratiquer qu’avant, c’est vrai, mais elles restent minoritaires. Exemple : "en Fédération Wallonie Bruxelles, 70% des affiliés à des clubs sportifs sont des garçons et les jeunes filles deviennent plus sédentaires à partir de 11 ans", nous rappelle Elise Voillot.

Retransmissions plus importantes

Mais pour en parler, il faut, surtout en télévision, avoir des images. Ce qui était très peu le cas dans de nombreux sports il y a encore quelques années. Aujourd’hui, l’évolution est réelle. En effet, de plus en plus de compétitions féminines sont désormais retransmises. Les organisateurs ont décidé d’y mettre les moyens et de mettre des caméras. "En foot, par exemple, la Fédération belge de football et Proximus ont mis les moyens pour que le championnat de Division 1 féminin soit capté, ça nous permet d’avoir des images", nous explique Pierre Deprez.

Les télévisions sont en train de se rendre compte que quand on diffuse du sport féminin, c’est une audience en plus

Les planètes commencent donc à s’aligner. "Cette volonté de mieux couvrir le sport féminin est partagée par tous, des politiques aux organisateurs évènements en passant par les médias partenaires comme nous, ces choses-là se mettent en place", constate Damien Detry, producteur à la rédaction des Sports. "Les télévisions sont en train de se rendre compte que quand on diffuse du sport féminin, c’est une audience en plus", confirme Catherine Vanden Perre, également productrice aux Sports.


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C’est comme ça que vous avez pu découvrir de nombreuses courses cyclistes féminines sur les antennes de la RTBF en 2010. Une dizaine de classiques féminines, les courses d’un jour les plus prestigieuses du calendrier international de cyclisme sur route, était prévue cette année, mais le Covid19 a modifié légèrement les plans.

Le déclic vient probablement de la Coupe du Monde féminine de football en 2019 en France. Les audiences, dans l’Hexagone, comme chez nous, ont été inespérées. "On a fait plus que doubler les chiffres d’audience (ndlr : en comparaison avec la Coupe du Monde au Canada, quatre ans plus tôt)", détaille Catherine Vanden Perre. Et pourtant, les Red Flames, l’équipe belge féminine de football n’y participait pas. Le match d’ouverture a rassemblé plus de 120.000 téléspectateurs, soit 9.9% de part de marché. Ce qui a poussé la RTBF à retransmettre douze rencontres au lieu des six prévues au départ. La finale entre les États-Unis et les Pays-Bas a été regardée par 167.279 téléspectateurs, soit 18,9% de part de marché.

On est évidemment encore très loin des 1.646.213 de personnes (83,5% de parts de marché) qui se sont branchées sur la RTBF lors de la demi-finale de la Coupe du Monde masculine en Russie en 2018 entre la Belgique et la France. "Le sport féminin ne fait pas encore autant d’audimat que le sport masculin, admet notre collègue Damien. Mais le pari qui est fait, c’est que plus on le met en avant et plus on raconte des histoires autour du sport féminin, plus cette audience va grandir."

On n’y est pas encore… Pour vous donner une idée, en 2017, les sports féminins ont représenté 114 heures et 27 minutes de retransmission, soit 15% des 760 heures de retransmission.

Le public aussi a un rôle à jouer

Mettre en avant le sport féminin, c’est une vraie responsabilité des médias (pas uniquement de la RTBF d’ailleurs), des fédérations, des organisateurs. C’est aussi un travail de longue haleine pour que les gens s’y intéressent. "Malheureusement dans notre société, il y a encore pas mal de préjugés par rapport au sport féminin", constate Ophélie Fontana. "Il faut qu’en tant que spectateur, on change notre comportement, qu’on accepte de découvrir de nouvelles choses", ajoute-t-elle.

Cette étape, certains dans le public l’ont déjà largement franchie. Et nous interpellent face aux déséquilibres toujours présents. C’est le cas de Benoit P, qui nous a écrit en septembre. Notre auditeur est resté sur sa faim en écoutant le Journal des Sports de La Première. "Lors de ce dernier, il n’a quasi jamais été fait allusion à une (équipe) sportive féminine (mis à part en tennis) !", s’étonne-t-il dans un mail adressé à la médiation. Il ajoute : "Le journaliste a abordé le Tour de France (ok vu l’actualité) et le Tour du Luxembourg (épreuve nettement moins courue) mais pas du tout le Tour d’Italie féminin, alors qu’une cycliste belge a gagné l’étape hier !". En fait, la veille, la Belge Lotte Kopecky a remporté l’étape. "Quand est-ce que la RTBF aura une politique égalitaire (le plus possible évidemment) pour tous les sports", s’interroge Benoit P.

Les médias sont à la fois le reflet du monde dans lequel nous vivons et un instigateur de changement

"J’avoue que ça m’a échappé", se défend Pierre Capart, le journaliste qui a présenté le Journal des Sports ce jour-là. "Lotte Kopecky mérite qu’on parle d’elle et c’est ce qu’on fait en général, souligne-t-il. On essaie d’être sensible à ça, mais on a toujours cette contrainte de temps. Des informations peuvent passer au second plan." Précisons aussi que l’actualité sportive était dense ce jour-là et que le Journal des Sports ne dure que 3 minutes, 3 minutes 30.


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Alors oui le chemin est encore long pour atteindre la parité, si un jour on l’atteint, mais la volonté de mettre en avant des sports féminins et leurs championnes semble présente. C’est d’ailleurs notre devoir en tant que média. "Ils sont à la fois le reflet du monde dans lequel nous vivons et un instigateur de changement", martèle Elise Voillot, pour les Femmes Prévoyantes Socialistes.

"Je suis confiante. Ça va se faire petit à petit, s’enthousiasme notre collègue Christine, rejointe par Gaétane Vankerkom. On pourrait le faire plus, mais on a quelques beaux exemples ces derniers temps, conclut-elle. Ça ne peut que s’améliorer et ça va s’améliorer."


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