La rédaction est-elle soumise à la règle du "mort-kilomètre"?

Le travail des rédactions est-il soumis à la règle du mort/km?
Le travail des rédactions est-il soumis à la règle du mort/km? - © Tous droits réservés

Nusrat Jahan Rafi, jeune fille bangladaise de 19 ans, est morte le 10 avril dernier.

Elle avait été aspergée d’essence, quatre jours plus tôt, et brûlée vive sur le toit de l’école coranique qu’elle fréquentait dans le sud du pays.

Selon les autorités, sa mort serait le résultat d’une vengeance, la jeune élève ayant porté plainte pour harcèlement sexuel contre le principal de son école.

La violence de l’événement a suscité l’indignation au Bangladesh, et des manifestants ont défilé dans plusieurs villes du pays, pour dénoncer l’augmentation des attaques sexuelles contre les femmes.

La presse dans le pays rend rapidement compte de l’émotion populaire suscitée par le drame :

Les manifestations se sont poursuivies pendant plusieurs jours. Ariane Thiébaut nous adresse alors cette question :

"Cette information, particulièrement atroce et relative aux violences envers les femmes, n’a commencé à émerger dans les médias belges et francophones que le 18 avril en soirée, soit 8 jours après le décès de cette jeune fille. Selon mes observations, le premier journal belge qui a relayé l’info sur internet est Métro, suivi le lendemain matin par Het Laatste Nieuws. En ce qui concerne la RTBF, vous n’avez publié un article à ce sujet que le 20 avril, en soirée.

Il a donc fallu entre 8 et 10 jours pour que cette information soit diffusée sous nos latitudes. Cela me semble énorme, au vu des moyens de communication actuels. Est-ce que l’équipe d’Inside pourrait retracer le parcours de cette nouvelle et expliquer pourquoi elle a mis autant de temps à parvenir sous nos latitudes ? De même, pourquoi la RTBF a-t-elle choisi de la publier encore plus tardivement que d’autres médias ?

Est-ce, encore une fois, le phénomène du "mort-kilomètre" ou bien est-ce qu’il y a une raison valable qui justifierait ce délai ?"


Quel chemin cette nouvelle a-t-elle suivi au sein de la rédaction, et plus particulièrement de notre rédaction web? Le phénomène du "mort-kilomètre" a -t-il joué comme le demande Ariane ?

 

Quand la RTBF a-t-elle publié cette information ?

Comme le fait remarquer Ariane, le site RTBF Info a en effet publié cette information le 20 avril, c’est-à-dire 10 jours après le décès de Nusrat Jahan Rafi.

Comment cela se fait-il ?

On se base sur les dépêches d’agence

Tout d’abord, cette nouvelle qui provient du Bangladesh doit parvenir aux journalistes de la rédaction.

Julie Calleeuw, co-éditrice du site info, explique : "On ne peut pas couvrir toute l’info, et surtout pour l’international, on se base sur les dépêches d’agence comme celle d’AFP ou de Reuters. Et la première dépêche AFP ne nous est parvenue que le vendredi 19 avril".

La rédaction se base donc sur des informations fournies par des agences de presse, auxquelles elle est abonnée. Sur le fil de l’AFP-Monde, agence francophone, la première dépêche sur le décès de Nusrat n’a été diffusée que le 19 avril, à 10h15.

 

Pourquoi l'AFP a-t-elle publié cette information le 19 avril, et pas avant ?

L'AFP n'a pas publié d'informations à destination des médias internationaux avant le 19 avril. Pourquoi? Pour le savoir, nous avons contacté le bureau de l'AFP à Dacca.

Dans cette petite rédaction, l'AFP emploie trois journalistes : un journaliste directeur de l'information, un reporter et un photographe. Ils doivent décider quelles informations ils rédigent pour le réseau international.

Parfois, 3 ou 4 dépêches sont rédigées, mais certains jours, aucune information n’est jugée assez intéressante pour être partagée avec les médias internationaux. "Les viols et les attaques sexuelles sont plutôt courants, et ils ont augmenté au Bangladesh ces dernières années, explique Shaqul Alam, directeur du bureau d’information de l’AFP à Dacca. La presse internationale en général ne couvre pas ce genre d’affaires sauf s’il y a d'importantes réactions".

Quand les journalistes du bureau de l’AFP à Dacca ont eu connaissance du meurtre de la jeune Nusrat, ils n’ont pas réagi tout de suite : "Tous les médias internationaux ont été lents à réagir sur cette information, explique Shaqul Alam. Ce n’est pas seulement AFP qui a publié plus tard cette nouvelle, presque tous l’ont fait. Reuters ne l’a même pas couverte. Je pense que c’est parce que ces affaires de harcèlement sexuel sont plutôt courantes ici, les gens ne font plus trop attention. Par contre, quand il y a eu beaucoup de manifestations, parce que ça impliquait un professeur du séminaire islamique, cela a entraîné beaucoup de réactions. C’est pour ça que nous avons décidé d’en parler."

Tous les médias internationaux ont été lents à réagir sur cette information

Ce que l’on comprend, c’est que les journalistes à la base des alertes transmises aux médias internationaux, choisissent les informations qu’ils vont couvrir, en fonction de divers critères.

Pour Shakul Alam, les informations les plus importantes du moment au Bangladesh concernent les réfugiés Rohingyas dans le pays – "ils sont près d’un million à avoir trouvé refuge au Bangladesh" – et la présence du groupe Etat islamique dans la région – "le groupe Etat islamique a revendiqué une explosion au Bangladesh, nous recherchons donc des informations là-dessus".

Le 19 avril, les journalistes AFP à Dacca ont estimé que l’information sur le meurtre de Nusrat Jahan Rafi devait être publiée, car cela avait entraîné des réactions dans tout le pays.


►►► Retrouvez d'autres coulisses sur notre traitement de l'information sur notre page INSIDE


 

Pourquoi la RTBF a-t-elle publié cette information le 20 avril, et pas avant ?

Cependant, comme Ariane nous le fait remarquer, ce n’est que le lendemain que l’information paraît sur notre site…

La deuxième dépêche AFP, reprise par l’agence de presse belge Belga, est transmise le samedi 20 avril. C’est ce texte qui sera publié sur le site info de la RTBF.

"On a publié une dépêche qui est sortie le samedi 20 avril, parce que ça avait pris beaucoup d’ampleur dans le pays, un 10e jour consécutif de manifestations, donc là ça sort du fait divers pour devenir un phénomène politique, un phénomène sociétal, nous explique Julie Calleeuw. On s’est dit que ça valait la peine de le répercuter, et qu’il y avait un autre enjeu que le meurtre simple, que l’information allait plus loin".

Pour l’équipe des journalistes web, il était aussi plus évident de publier samedi, car "le vendredi est souvent un jour plus riche en actualité", il faut donc "trier davantage" les informations à publier. "On essaie de ne pas publier un trop grand nombre de dépêches sur le site, poursuit Julie Calleeuw. On trie un peu, et là, c’était une info une peu difficile et on nous reproche parfois de ne donner que des informations négatives, donc on essaie de mettre un peu de positif."

On nous reproche notre dépendance face aux dépêches d’agences

La rédaction de la RTBF travaille avec une septantaine de correspondants à travers le monde, et de façon régulière avec une trentaine d’entre eux. Mais elle ne dispose pas de correspondants ou de journalistes propres au Bangladesh. Elle est en général dépendante des agences qui, elles, disposent de journalistes sur place, explique Julie Calleeuw. L’AFP déploie par exemple plus de 1500 journalistes à travers le monde, pour alimenter les sites et les chaînes d’informations.

"On nous reproche d’ailleurs parfois cette dépendance, ajoute Julie Calleeuw. C’est pour ça aussi que nous essayons d’avoir plus de publications de journalistes de la RTBF, ou de nos propres correspondants, et de publier moins de dépêches que les internautes trouvent partout ailleurs."

On y regarde donc à deux fois avant de publier une dépêche internationale, d’autant plus qu’il faut choisir parmi les centaines de dépêches du monde entier qui tombent quotidiennement.

La BBC, elle, a publié un long article sur le meurtre, et s’est basée sur le travail de son propre correspondant sur place, Bir Sabir, qui signe l’article le 18 avril, soit deux jours avant la RTBF.

Metro et Het Laatste Nieuws, cités par Ariane, sourcent aussi leur article à propos du meurtre de la jeune fille, en se référant à l’article du correspondant de la BBC, le 18 avril.

La rédaction aurait-elle pu, comme Métro ou Het Laatste Nieuws, se baser sur une information de la BBC pour informer plus tôt à propos du meurtre de Nusrat Jahan Rafi ? Quoi qu’il en soit, dans notre travail quotidien, nous estimons que les informations indirectes doivent faire l’objet de vérifications et de recoupements, donc de temps de travail sur le sujet. Et il faut donc faire des choix.

Le phénomène du "mort-kilomètre" a-t-il joué dans ce cas-ci ?

L'expression "loi du mort-kilomètre" est utilisée lorsqu'on veut exprimer l'idée que plus un événement est distant de nous, moins il éveillera l'attention. "Plus les victimes semblent éloignées, moins elles susciteront d’empathie. Une catastrophe éclipse l’autre. L’émotion n’a qu’un temps. Ça, c’est la loi de l’actualité", explique un de nos collègues dans cette chronique publiée sur notre site

Des morts à l’autre bout du monde valent-ils moins que des personnes décédées plus près de nous? Pour Julie Calleeuw, "il faut bien le reconnaître: il y a des sujets qui intéressent plus les gens en Belgique. Quelqu'un qui décède en Belgique attirera plus l'attention". Ce qui peut être déterminant, c'est le lien émotionnel et de proximité qu'il peut y avoir avec le public. "Par exemple,  s'il y a dix morts au Congo, comme il y a une importante communauté congolaise en Belgique,on va en parler, parce que ça va susciter plus d'intérêt."

Une question de choix éditorial, de proximité géographique mais aussi d’accessibilité de l’information: ce sont les critères qui ont déterminé la rapidité de la couverture médiatique du meurtre de la jeune Nusrat, comme on l’a vu en suivant le chemin de cette nouvelle, entre Dacca et notre rédaction.

Mercredi dernier, 16 personnes ont été inculpées au Bangladesh du meurtre de Nusrat Jahan Rafi. La dépêche AFP n’a pas été publiée sur notre site.

 


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume - et un peu de recul - pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici. 


 

Changement apporté le vendredi 31 mai : Le dernier paragraphe a été reformulé pour plus de clarté par rapport à la question de départ. L’expression "mort-kilomètre" a été corrigée pour être remise au masculin, et entre guillemets par la même occasion.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK