La parité des femmes dans l'info : la BBC y arrive, et chez nous ?

Femmes expertes dans l'info : la BBC y arrive, et chez nous ?
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Femmes expertes dans l'info : la BBC y arrive, et chez nous ? - © Tous droits réservés

Où sont les femmes ? Et les femmes expertes en particulier ? Pas (ou peu) dans notre info en tout cas. Un constat qui n’a pas franchement évolué depuis cet article Inside de l’année dernière… Aujourd’hui encore, dans nos journaux, nos émissions, lorsqu’un journaliste a besoin d’un expert pour nourrir son propos, il se tourne souvent (trop) vers une figure masculine.

Et c’est aussi vrai ailleurs, en Belgique comme à l’étranger. Alors, en 2017, la BBC s’est lancé un challenge.

Le projet 50 : 50 de la BBC, c’est quoi ?

En 2017, La BBC a mis ses équipes au défi d’augmenter la représentation des femmes pour atteindre 50% d’expertes dans les programmes d’infos et dans les émissions. Ceci afin de mieux servir et représenter le public.

Comment ça fonctionne ? La BBC a collecté des données avec un système d’autosurveillance. Les journalistes contrôlent eux-mêmes leurs contenus. Combien d’hommes ? Combien de femmes ? Avec en ligne de mire : la parité. Chaque mois, les équipes participant au projet 50 : 50 partagent leurs données à travers l’organisation, ce qui encourage la responsabilité et un esprit d’émulation positif. Résultat : trois quarts des équipes qui ont surveillé leur production pendant 12 mois ont atteint l’objectif de parité en avril 2019.

Il est vraiment nécessaire qu’il y ait un changement de mentalités chez les journalistes

Le projet ayant connu un véritable succès, la BBC partage son expérience. La journaliste de la BBC, Angela Henshall est venue récemment à la RTBF à Bruxelles pour expliquer le projet et ses résultats. "Pour avancer, il est vraiment nécessaire qu’il y ait un changement de mentalités chez les journalistes", estime-t-elle. "Le journaliste doit aller plus loin, se surpasser. Car trop souvent on va chercher les mêmes interlocuteurs, encore, encore et encore. On entend ou voit toujours les mêmes experts. Ils doivent se rendre compte qu’en diversifiant leur carnet d’adresses, les sujets seront alors de meilleures qualités car ils toucheront un public plus diversifié".

►►► A lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction : "Le carnet d’adresses du journaliste, c’est le reflet de sa manière de voir le monde"

Un exposé qui a eu un premier effet immédiat. Quelques heures plus tard, Thomas Gadisseux, responsable 'politique' à la RTBF envoyait en effet un mail aux journalistes de la rédaction : "Afin d’élargir notre panel d’expertes et d’experts sur cette crise sanitaire (ndlr : coronavirus) qui risque peut-être de durer, voici quelques pistes après avoir pris conseil à gauche et à droite…"

Suivi de numéros de téléphone d’expert(e) s : sept noms. Parmi lesquels cinq femmes et deux hommes (médecins et professeurs). Le message est manifestement bien passé !

Et si on faisait la même chose à la RTBF ?

Pourrions-nous suivre la même méthode qu’à la BBC ? Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’info-Sports à la RTBF, pense que c’est tout à fait possible : "On pourrait s’associer à cette’50 : 50 campaign’. Encore faut-il savoir quelles sont les équipes qui ont envie de le faire. Ce serait plus compliqué à tenir pour des émissions économiques, car 95% des grands patrons sont des hommes. On va un peu réfléchir."

Devons-nous nous fixer un objectif chiffré ? "A la RTBF, on ne cherche pas à atteindre un quota particulier, mais on a bien un objectif de représentation féminine. La RTBF s’adresse à tous les publics, 51% des membres de la population belge sont des femmes. Nous devons nous adresser à elles par une représentation aussi sur nos plateaux."

Précisons tout de même que la prise de conscience en interne n’a pas attendu l’initiative de la BBC. La question d’une plus juste représentation des femmes est prise en compte par de plus en plus de collègues au quotidien. Mais les chiffres restent trop faibles. Comment l’expliquer ?

Changer nos automatismes : le grand défi

L’initiative de la BBC incite à changer ses automatismes. Et cela n’a rien d’évident dans un contexte où on travaille dans des délais de production très serrés.

"Aller vite, c’est utiliser ses routines", souligne Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP (Association des Journalistes Professionnels). Selon elle, "la question du temps est une des pistes d’explication. Je ne pense pas qu’il y ait moins de femmes expertes, mais elles ont moins de visibilité dans les médias. Donc si elles sont moins visibles, il faut chercher davantage. Et donc il faut plus de temps". Un temps dont nous manquons au quotidien.

Pour aider les journalistes à se renouveler, des outils existent. Expertalia est une base de données qui rassemble 500 experts et expertes, tous secteurs confondus. Les ¾ sont des femmes. Les journalistes peuvent piocher dedans.

"Nous avons créé cet outil il y a trois ans. Il est destiné aux journalistes pour enrichir leur source ", explique Martine Simonis. Et d’ajouter : "Pour l’instant, il y a près de 400 journalistes qui sont inscrits. Ce n’est pas mal, mais cela reste trop peu". En effet, proportionnellement, seuls 15% de journalistes francophones sont inscrits. Et ce n’est de toute façon pas la panacée.

En termes d’efficacité, en général on préférera se rabattre sur une personne qu’on connaît plutôt que de se plonger dans une liste d’inconnu(e) s. Ce constat a amené la responsable de la Diversité à la RTBF, Safia Kessas, à organiser des rencontres sur le temps de midi entre journalistes et expertes.

"La RTBF s’est inscrite dans ce groupe Expertalia. Elle a mis les moyens pour pouvoir dégager des expertes repérées dans différentes universités. Maintenant, je pense qu’avoir une experte qui accepte de passer en audiovisuel, ce n’est pas toujours facile", souligne Jean-Pierre Jacqmin. Car si les journalistes doivent faire du chemin, les femmes aussi doivent parfois lever des barrières, pour toutes sortes de raisons plongeant leurs racines dans notre société…

Sans en faire une généralité, il arrive en effet régulièrement que des expertes pourtant tout aussi compétentes que leurs homologues masculins se sentent moins légitimes, ou encore qu’elles refusent par crainte de ne pas avoir les compétences médiatiques (s’exprimer dans un débat, parler devant une caméra…). Et ce sont les journalistes qui se retrouvent à insister. Des coachings médias sont organisés à ce sujet.

►►► Pour des témoignages d’expertes sur leur relation aux médias, lire aussi cet article INSIDE : "Comptez les femmes sur nos antennes : notre info est-elle sexiste ?"

Des progrès de plus de 10% en 4 ans à la RTBF

Alors, là où la BBC affiche ses 50 : 50 de femmes, où en sommes-nous de notre côté en termes de représentation féminine aujourd’hui ? "On a un baromètre de diversité que l’on étudie tous les mois. Les équipes sont maintenant de plus en plus engagées par le fait d’avoir une représentation féminine", indique Jean-Pierre Jacqmin. Les chiffres précis des femmes expertes ne sont pas communiqués en externe pour l’instant. Par contre, nous avons obtenu, sans distinction, ceux qui concernent les femmes en général (celles que l’on invite à s’exprimer), en ce comprises les expertes.

"En 2014/2015, nous avions un déficit assez important. D’après nos calculs, nous avions une représentation des femmes sur nos plateaux, dans nos débats, d’environ 25%", partage Jean-Pierre. Et d’ajouter : "On a lancé des programmes dans lesquels on était plus volontaires pour chercher des femmes pour aller sur les plateaux… Et on est arrivé à une représentation un peu plus importante, aux environs de 30% en 2016. Les derniers chiffres de fin 2018 sont de 36 à 39% de femmes".

Ces chiffres plus généraux incluent également les femmes politiques. A ce niveau, on peut souligner que la RTBF a récemment changé ses pratiques pour améliorer leur représentation aux dernières élections, lors des nombreux débats. " En 2014, la RTBF avait la volonté d’inviter des femmes, mais on allait chercher les têtes de listes. Malheureusement, les têtes de listes sont des hommes pour la plupart. En 2019, la RTBF a corrigé sa manière de faire et elle s’est réservé le droit d’inviter le 1er ou 2e de liste pour avoir plus de femmes sur nos plateaux. "

Enfin, nous pouvons parler d’une réelle évolution en ce qui concerne le sport à la RTBF. Diffuser un match de foot féminin il y a quelques années était encore une utopie sur nos antennes. Aujourd’hui la RTBF diffuse beaucoup plus de matches de sports pratiqués par des femmes qu’auparavant : le football mais aussi le basket, le hockey,… Ce qui entraîne la présence d’expertes pour commenter ou analyser les prestations. Un cercle vertueux.

Pour terminer, l’avez-vous remarqué ? Dans cet article, nous avons interrogé deux femmes expertes et un homme. Une petite contribution pour la bonne cause. 


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