La FEB a-t-elle une trop grande visibilité à la RTBF?

La FEB, le plus souvent à travers la voix de Pieter Timmermans, a été interviewée 19 fois en un an sur les radios de la RTBF
La FEB, le plus souvent à travers la voix de Pieter Timmermans, a été interviewée 19 fois en un an sur les radios de la RTBF - © RTBF

Nous avons été interpelés par Sylvain, auditeur et téléspectateur de Charleroi, sur la place accordée par la RTBF à la Fédération des Entreprises de Belgique (la FEB) sur ses antennes. Sylvain nous explique qu'il est à la fois employé et indépendant (à titre complémentaire), et que ni lui ni son employeur ne se retrouvent dans les positions défendues par la FEB. Aussi il nous questionne sur la légitimité de cette organisation, et sur la place que la RTBF lui accorde.

Alors, qui la FEB représente-t-elle vraiment et quelle est sa légitimité ? Lui laissons-nous trop de place sur nos chaînes radios et télés ainsi que dans nos productions web ? Tentative de réponse depuis la rédaction.

19 interviews radio en un an

Essayons tout d'abord, pour répondre à Sylvain, d'objectiver la situation. On va prendre ici l'exemple de ce qui a été fait en radio durant douze mois (exactement entre le 10 octobre 2018 et le 9 octobre 2019). Qu'observe-t-on sur une période d'un an ? On a parlé de la FEB à 96 reprises dans nos journaux et émissions de La Première et Vivacité (donc parfois simplement en bref, dans un journal). Et on lui a laissé la parole (dans la mesure où on a entendu un de ses représentants) à 19 occasions.

Sur la même période, nous avons parlé plus de 2000 fois de Charles Michel, 250 fois de Kris Peeters, 800 fois de la FGTB, et 150 fois de Greenpeace. Il n'y a évidemment rien de comparable là-dedans, les deux premiers ayant été ministres de tous les Belges, le syndicat socialiste intervenant aussi dans les conflits en entreprise et Greenpeace étant actif dans le monde entier. Mais c'est pour avoir un ordre de grandeur, une échelle. Plus comparable, on y reviendra, les 80 fois où l'on a parlé sur nos antennes radio de l'UCM, l'Union des Classes Moyennes, autre organisation patronale qui représente les indépendants, les TPE (Très Petites Entreprises) et les PME, du côté francophone du pays. 

Sur le socio-économique

Et de quoi parle-t-on quand on laisse la parole à la FEB?  Sur les 19 occasions, on remarque que c'est le plus souvent (7 fois) pour commenter l'actualité socio-économique à l'échelon fédéral (échecs/accords dans le cadre de la concertation sociale; grèves et autres actions syndicales). La FEB intervient souvent aussi à l'occasion d'actualités politiques majeures comme les élections (on l'a entendue sur ses attentes, sur le bilan du gouvernement sortant, et dans le cadre d'un débat préélectoral), ou la difficulté à former un gouvernement,  ou encore à l'occasion de la crise politique autour du pacte de migration (3 fois). Pour le reste, on a entendu la FEB sur les conséquences du Brexit, sur les objectifs climat à l'horizon 2030, dans le cadre d'un débat sur la mobilité, et d'un autre sur le rapport actionnaires/travailleurs. 

On nous reproche généralement de trop tendre le micro aux syndicats

Alors était-ce judicieux d'entendre la voix des patrons à propos de ces actualités ? Ou au contraire, avons-nous trop sollicité la Fédération des entreprises de Belgique et son administrateur délégué Pieter Timmermans, comme l'exprime Sylvain?

 Posons la question à un collègue régulièrement aux prises avec les dossiers économiques, Simon Bourgeois. "Les patrons, m'explique Simon, ce sont des acteurs importants de la vie économique et même de la vie en société. Au même titre que les travailleurs. Je dois d'ailleurs dire que je suis assez surpris car d'habitude on nous reproche de trop tendre le micro aux syndicats. C'est bien la preuve que les perceptions peuvent être fort différentes. Une chose est sûre, il n'y a pas de dogmes à la cellule économique de la rédaction. On ne sollicite pas la FEB pour lui offrir une tribune libre, mais uniquement quand il nous semble pertinent d'avoir le point de vue des patrons: ils font partie de la société civile. On interroge régulièrement Greenpeace quand il s'agit de sujets à connotation environnementale ou écologique. Il me semble pertinent d'aller chercher représentants des patrons et des travailleurs quand il s'agit de sujets politiques et économiques".

La FEB participe aux prises de décisions 

 Nous trouvons donc intéressant d'entendre les patrons dans certains dossiers. Mais ce n’est pas tout. Car si elle-même se définit comme une association qui défend les intérêts des entreprises de Belgique dans les organes fédéraux, européens et internationaux, la FEB ne se limite pas à être un simple groupe de pression et d'influence. En réalité, elle participe aux prises de décisions.

Car la FEB est officiellement un partenaire social: "C'est l'interlocuteur officiel légitime sur toutes les questions socio-économiques, décode  Marc Sirlereau, journaliste à la cellule politique. Elle fait partie du groupe des 10". Le groupe des 10, c'est précisément le haut lieu de la concertation sociale. Là où se réunissent les représentants des patrons et des syndicats pour négocier les grands dossiers interprofessionels. La FEB y occupe même deux sièges sur les 5 fédérations patronales (aux côtés de l'UCM, l'Unizo, et du Boerenbond). 

Dans toutes les grandes décisions socio-économiques intervient la FEB

Marc poursuit: "Dans toutes les grandes décisions socio-économiques intervient la FEB: le salaire minimum, les pensions, … En fait c'est elle qui négocie. En plus, quand un organe est reçu par le gouvernement pour faire le point par exemple sur le Brexit, c'est la FEB. Et qu'il s'agisse de Charles Michel ou d'Elio Di Rupo". La FEB est aussi membre du Conseil Central de l'économie, et du Conseil National du travail. Marc conclut: "la question de l'auditeur (Sylvain) est légitime, mais honnêtement, la FEB est un acteur économique à ne pas négliger". 

La FEB représente 50000 entreprises...

Pour autant, on est en droit de se demander, comme le fait Sylvain, qui représente réellement la FEB? Toutes les entreprises? Non, 50.000. C'est, dit-elle, le nombre d'entreprises qui sont affiliées à ses membres (les fédérations sectorielles comme la Febiac pour l'industrie automobile ou comme la Fédération de la construction pour ne citer qu'elles). Cela correspond, toujours selon la FEB, à 75% de l'emploi du secteur privé. A ce propos, on doit quand même rappeler qu'il s'agit d'une organisation patronale: elle ne défend pas les intérêts des travailleurs mais bien ceux des employeurs.

… les grosses structures

Si l'on complète ces chiffres avec les statistiques officielles de Statbel sur les entreprises, ça donne une tout autre perspective. Fin 2018, la Belgique comptait en effet 976.309 entreprises : la FEB ne défend donc les intérêts que d'une minorité de sociétés (50 000 sur 976 309, autrement dit environ 5%).

Et puisque cette minorité d'entreprises compterait à elle seule les 3/4 des emplois du secteur privé, alors on peut en déduire que ses affiliés sont essentiellement de grosses structures... N'en déplaise à la FEB qui aime répéter qu'elle représente tous types de sociétés (ses fédérations, dit-elle, sont "représentatives de l'économie du pays"). Enfin, pour compléter le tableau, on ajoute que du côté des petites entreprises, pour le seul côté francophone, l'UCM revendique 35.000 entreprises affiliées et 82.000 indépendants.

les points de vue des patrons belges ne sont pas agrégeables dans un seul discours

La FEB défendrait donc 50.000 employeurs du Nord, du centre et du Sud du pays. Et pour ceux-là, elle ne présente apparemment aucune faille de légitimité: "En tout cas, sur le terrain, je n'ai jamais rien entendu de tel, témoigne à nouveau Simon. La FEB nous semble être un interlocuteur pertinent, comme porte-parole des entreprises, mais avec le défaut qu'ont tous les porte-paroles: ils ne peuvent jamais porter TOUS les discours de ceux qu'ils représentent. Le problème est le même pour les syndicats. Par définition, les points de vue des patrons belges ne sont pas agrégeables dans un seul discours. Et quand on veut avoir le son de cloche des petites entreprises, on se tourne plus spontanément vers l'UCM".

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A ce propos, si nous jetions un oeil dans les conduites de ces derniers mois pour voir quand on parle de l'UCM sur nos antennes? En radio, je le disais, on a parlé 80 fois de l'UCM en un an (c'était 96 pour la Fédération des Entreprises de Belgique). Et dans nos articles web, la proportion est plus ou moins respectée, puisque sur la même période, 9 papiers portaient l'acronyme "UCM" dans le titre, contre 10 avec "FEB" (et 45 avec "FGTB" pour reprendre un exemple syndical).

Les positions du banc patronal portées par la FEB

Qu'en pense-t-on du côté de l'UCM? Thierry Evens, le responsable de la communication m'explique que dans l'ensemble, tout se passe plutôt bien, dans la mesure où pour lui, les rôles sont clairs: la FEB se positionne dans l'intérêt du secteur des grosses entreprises, et l'UCM (en binôme avec son pendant néérlandophone l'Unizo) agit pour les TPE (très petites entreprises) et les PME. En tout cas, celles qui emploient jusqu'à 20 personnes. Car la distinction est moins évidente, me dit-il, pour les sociétés de taille moyenne, de 20 à 50 employés. "On essaie généralement de dégager des positions communes sur le banc patronal, poursuit Thierry Evens. On y arrive dans 90 ou 95% des cas. Et c'est vrai qu'alors, le message est généralement davantage porté médiatiquement par la FEB".   

En conclusion, si le caractère légitime de la FEB s'avère incontestable, il n'y a évidemment pas de réponse définitive à la question de savoir si on lui donne " trop " la parole ou pas. Cet article apporte à la fois des éléments factuels pour alimenter le débat et des témoignages de journalistes qui sont confrontés à la question. Libre à chacun de se forger son avis.  

En tout cas, la FEB, elle, ne s'estime pas trop présente sur les antennes de la RTBF! Pour m'en convaincre, son service presse m'a envoyé des tableaux graphiques réalisés par Gopress (service de l'agence Belga), comparant la présence médiatique de la FEB sur les différents organes de presse belges. On peut y constater qu'en moyenne, au premier semestre 2019, la FEB n'a pas été plus représentée à la RTBF qu'ailleurs. Dans la mesure où la RTBF se situait vraiment dans la moyenne.


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