La complexité d'informer sur la Russie: quelles sources pour couvrir l'actualité russe?

Vladimir Poutine au G20 (30 novembre 2018)
Vladimir Poutine au G20 (30 novembre 2018) - © HO - AFP

Ce sont des reproches qui nous arrivent de plus en plus souvent. La manière dont nous traitons l’actualité russe serait orientée, nous ne donnerions jamais le point de vue russe sur les faits que nous couvrons. Bref, nous manquerions à nos devoirs de neutralité.

C’est ce que nous envoyait encore il y a quelques jours Philippe H. via notre service médiation : "Lors du JT ce soir [26 novembre] vous avez consacré plusieurs minutes à servir la rhétorique de l’OTAN dans l’histoire de la capture des navires Ukrainiens par la marine Russe. Pas un mot, pas une virgule, pas une image, rien, concernant le point de vue de la Russie. C’est inadmissible. Il serait temps de vous poser des questions".

On s'est donc posé des questions.

On a disséqué une semaine de couverture de l'actualité russo-ukrainienne

On a vérifié si on avait donné, ou non, le point de vue de la Russie dans ce reportage du 26 novembre et dans les suivants. Avec Nicolas Willems, responsable éditorial 'Monde' à la RTBF, on a donc fait défiler le fil actu de la semaine. Et il semble qu'on ait bien donné le point de vue de la Russie. "Dans le reportage dont on parle, on donne le point de vue russe selon lequel il s'agit d'une intervention dans leur propre zone territoriale. Sinon, c'est un reportage factuel. Les faits viennent de se dérouler, on décrit donc simplement ce qui s'est passé. Et ce jour-là a surtout été marqué par l'intervention du président ukrainien".

Dans le journal télévisé du mercredi soir, on inverse les rôles. Le président ukrainien n'a pas la parole, par contre, on y entend Vladimir Poutine dire ceci : "Il s'agit clairement d'une provocation organisée par les autorités ukrainiennes et je pense par le président lui-même en vue des élections prévues en Ukraine en mars prochain".

Ce même soir, on verra aussi le correspondant de la RTBF à Berdianks, au bord de la mer d'Azov, décrire comment les événements sont ressentis sur place.

Voilà pour la couverture de notre Journal télévisé. Mais en radio et sur le web, qui offrent par définition plus d'espace, nous avons diversifié davantage encore notre couverture. Sur le web, vous pouviez par exemple lire le jeudi 29 novembre une interview de notre correspondant à Moscou entièrement consacrée à la manière dont on analysait cette crise depuis Moscou.

Quant à notre couverture radio, elle faisait la part belle à la recontextualisation dès le mardi dans Soir Première, avec une analyse de Nina Bachkatov, journaliste et spécialiste de la politique russe. 

Une couverture trop binaire

Nous avons demandé à Nina Bachkatov ce qu'elle pensait de notre manière de couvrir l'actualité russe en général. "Pour moi, on consacre trop peu de temps aux sujets internationaux dans les journaux télévisés en général aujourd'hui. Parce que les chaînes se tournent davantage vers l'actualité locale. Mais la politique internationale, c'est complexe et ça demande du temps. Le résultat, c'est que l'actualité internationale est devenue une sorte d'anecdote. Parce qu'ici, on parle de la Russie, mais la couverture de ce qui se passe aux Etats-Unis est assez binaire aussi. C'est plus facile en radio parce qu'il y a plus de temps qu'en télé. Et puis, en radio, vous avez des émissions différentes avec des présentateurs différents, donc cela produit une offre plus nuancée". Quant aux reproches de Philippe H. sur notre vision biaisée de l'actualité russe? "Ah ça c'est vrai, estime Nina Bachkatov, mais vous êtes le reflet du climat dans lequel nous vivons. C'est d'ailleurs encore plus vrai pour les articles de presse écrite, dont j'ai parfois l'impression qu'il s'agit d'un communiqué de l'OTAN, surtout en ce qui concerne la sécurité du continent européen."

Il faut faire attention aux termes qu'on emploie

A en croire Nina Bachkatov, nous devrions être plus prudents avec les termes que nous employons. "On entend souvent des clichés. Un exemple qui m'agace, c'est le terme 'goulag'. Si on envoie un prisonnier en prison en Belgique, on parle de prison. Quand il s'agit de la Russie, on parle de 'goulag', alors que ça n'existe plus depuis des années. Le terme "dissident" est aussi régulièrement employé. Mais vous voyez ce qu'est un dissident ? Moi, j'en ai connu. J'ai vu comment ils vivaient. Et ils n'auraient jamais pu venir s'exprimer publiquement au Parlement européen, et repartir en Russie. Ce sont des 'opposants' mais on utilise le terme dissident parce que c'est en Russie. Et puis, c'est aussi une question de sources".

Justement nos sources, quelles sont-elles ?

Dans le même mail où il critiquait notre JT du 26 novembre, Philippe H. nous reprochait de ne pas nous informer dans les médias russes. "Mais c’est vrai, disait-il, les médias Russes, eux ne sont pas indépendants, ils sont à la botte de Poutine. Pas bien!"

Alors, la RTBF utilise-t-elle, ou non, des sources russes pour s'informer ? La réponse est oui, selon le responsable éditorial 'Monde' Nicolas Willems. "On travaille avec plusieurs agences, détaille-t-il, avec l'AFP, Reuters, AP, Eurovision, EBU qui ont d'ailleurs des partenaires dans les médias russes et ukrainiens. Reuters par exemple est très reconnue pour sa neutralité et a des accords avec les Chinois, avec des chaînes locales en Russie et en Ukraine. Reuters a aussi beaucoup de contenu mis à disposition par les utilisateurs(UGC)".

La boîte à outils du journaliste

"Le journaliste a une boîte à outils. Il travaille à la fois sur des dépêches de ces différentes agences, des images de ces différentes agences, et va aussi s'informer sur des médias russes et ukrainiens. On a d'ailleurs la chance maintenant d'avoir des médias russes qui font des contenus en anglais et en français et c'est une manière de mieux comprendre le point de vue de Moscou par rapport à ça. On doit toutefois être conscients des tendances de ces différents médias".

Il faut donc toujours être conscient des tendances des différents médias. Voilà un point de vue partagé par Nina Bachkatov. "Il faut savoir d'où vient l'info. Reuters c'est pas mal. C'est commercial, ce n'est pas au service d'un état". Elle a par contre un avis assez tranché sur l'Agence France Presse. "Afp, c'est davantage au service de la diplomatie française que de l'information, en tout cas en ce qui concerne la Russie. C'est très biaisé. Il faut savoir d'où ça vient". Une affirmation qui indigne certains de nos interlocuteurs. "C'est faux, réagit Thierry Kellner, chargé de cours en sciences politiques à l'ULB et spécialiste de politique internationale, c'est une vision tronquée et carrément inexacte. C'est jeter le discrédit sur une agence de presse qui essaye de faire son travail de journaliste de la manière la plus indépendante possible. Tout le monde sait que l'humain est humain, qu'on peut se tromper et avoir ses propres biais, mais ce sont des professionnels qui essayent de faire leur travail le mieux possible. Dire que les agences de presse ne seraient que les instruments des pouvoirs en place, c'est tomber dans une hypercritique qui n'a pas lieu d'être".

Je ne comprends même pas qu'on puisse les comparer

Et quand on lui rétorque que c'est justement cette dernière critique qui est adressée aux agences de presse russes, il estime qu'on compare des pommes et des poires. "Les agences russes sont des agences gouvernementales qui travaillent dans un environnement non-démocratique. Elles ont une liberté d'enquête et de parole qui n'a rien à voir avec les agences de presse de pays démocratiques. Je ne comprends même pas qu'on puisse les comparer". Autre exemple avec l'agence de presse chinoise : "Elle se présente comme l'AFP, sauf qu'en fait, c'est un organisme de propagande directement lié au gouvernement chinois. On n'est pas du tout dans la même catégorie professionnelle."

Jean-Paul Marthoz, journaliste depuis 45 ans et auteur de 'En première ligne: le journalisme au cœur des conflits', a côtoyé de près l'AFP au cours de sa carrière. Pour lui, à l'AFP, on fait même régulièrement preuve de résistance. "Les journalistes de l'AFP ont une liberté d'informer. Ils ont d'ailleurs régulièrement résisté à la vision gouvernementale de certaines actualités. Il y a une forte capacité de résistance des journalistes, et même s'il y avait un "réflexe français", les rédactions sont tellement diversifiées, que tous ces gens ne le partageraient pas forcément. L'AFP doit garder sa crédibilité."

Ne pas dissocier une source du contexte où elle est produite

Ce qui met tous nos interlocuteurs d'accord, c'est le besoin d'analyser d'où vient l'info, de décrypter la source. Et parmi les critères qui permettent d'évaluer la fiabilité d'une source, il y a le contexte dans lequel elle a été produite.

Pour Aude Merlin, chargée de cours en sciences politiques et spécialiste de la Russie à l'ULB, on ne peut pas dissocier une source du contexte politique dans lequel elle a été produite. "On a plus de probabilités d'avoir un travail de production de la source sérieux, équilibré, qui va analyser les différents points de vue dans un contexte démocratique. Dans un contexte non-démocratique, qui est celui de la Russie –on est plutôt dans une logique de dérive autoritaire ou de régime hybride- on a des médias beaucoup plus contrôlés, en particulier les médias télévisuels. […] On a un système de production de l'information en Russie qui est aujourd'hui largement dépendant du pouvoir. Il suffit d'ailleurs de voir comment les journalistes critiques sont pris dans une mécanique de menaces et de très grande fragilité. Le journal le plus critique en Russie c'est Novaïa Gazeta, et il y a six journalistes de ce journal qui se sont fait assassiner. Donc la question de l'investigation journalistique en Russie, elle a ses limites. On a une liste conséquente de journalistes assassinés en Russie.

D'autres biais seraient liés à l'héritage soviétique. Aude Merlin prend l'exemple de ce qui se dit en Russie au sujet des Gilets jaunes français. "Selon Kisselev, présentateur vedette sur la chaine gouvernementale Rossija-1, il s’agirait d’une révolution de couleur fomentée de l'extérieur par les Etats-Unis. On plaque une grille d'analyse préconçue qui est la grille que le Kremlin a pu appliquer au fil des 'révolutions de couleur' dans l'espace post-soviétique". Comprenez : la Russie voit dans toute mobilisation citoyenne, une influence extérieure. "Le Kremlin ne postule pas que le citoyen, que l'individu, puisse avoir un quelconque libre arbitre et une quelconque motivation personnelle pour se mobiliser pour un enjeu, pour un idéal, contre une inégalité, contre une injustice. Dans la grille de lecture du Kremlin, toute sortie d'un individu dans la rue est forcément perçue comme manipulée".

Un maître-mot : la vigilance

"Donc bien sûr que c'est intéressant de lire et regarder les médias russes, poursuit Aude Merlin, mais il faut avoir cela en tête et le faire avec vigilance. De la même façon qu'il faut une vigilance sur la manière dont le gouvernement ukrainien, surtout sur fond de guerre, est de plus en plus dans une logique de contrôle de ses propres médias. Il est aussi susceptible de glisser dans des logiques de fabrication de l'information".

En tant que journaliste, on se doit de lire un maximum de sources, quelles que soient leur origine. Sans naïveté. "Il faut garder une juste distance, précise encore Jean-Paul Marthoz, et évaluer, au fil du temps, le degré d'indépendance d'une source. Il faut établir son propre classement de sources plus ou moins fiables. La question n'est d'ailleurs pas propre à la Russie. Il s'agit de se poser les mêmes questions sur les médias américains que sur les autres", conclut Jean-Paul Marthoz.

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