"Journalope", "Collabo","On va te pendre": quand les agressions verbales et les menaces se multiplient pour les journalistes de terrain

Une équipe de la RTBF prise à partie par des manifestants, au Bois de la Cambre, le 20 mars dernier
Une équipe de la RTBF prise à partie par des manifestants, au Bois de la Cambre, le 20 mars dernier - © DR

C’est un 1er avril qui n’aura pas amusé mon collègue Pierre-Yves. Pierre-Yves Meugens est reporter à Bruxelles. Cet après-midi-là, pour la radio, il part relayer une équipe au bois de la Cambre où s’est organisée une grande "boum" en dépit des mesures sanitaires.


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Il est à peu près 17h30 quand Pierre-Yves arrive sur place. Entre les projectiles qui volent, les autopompes qui arrosent, et la charge de la cavalerie, il reçoit des jurons. "A 8 ou 9 reprises sur la soirée, des gens qui voyaient le sigle RTBF sur mon micro, me criaient des insultes comme 'Merdia' ou 'Journalope', se souvient Pierre-Yves. A un moment, une voiture est passée, un passager m’a crié 'collabo'. Je n’ai pas répondu. Ce n’est qu’à la fin de la soirée, quand un plus jeune, apparemment ivre, criait en boucle 'journalope' que j’ai fini par réagir, j’en ai eu marre. Je lui ai demandé pourquoi il disait ça et s’il imaginait une démocratie sans journalistes. Je lui ai expliqué que j’étais là notamment pour leur laisser la parole, à lui et aux autres participants. Il m’a dit que de toute façon, j’allais déformer. Je vais le dire franchement : ce soir-là je suis rentré découragé, même si la majorité des gens ont été respectueux et même charmants"

Un policier conseille de partir

Dix jours plus tôt, au même endroit, c’est une équipe de l’émission télé #Investigation qui se fait malmener, en marge d’une manifestation contre la "dictature sanitaire". "Dégagez ! Vous n’avez rien à faire ici" s’époumone un manifestant, puis "Je ne te cause pas sale pute", à la journaliste qui tente de défendre son droit d’être là. Des participants devront même s’interposer entre un homme particulièrement agressif et l’équipe. Un policier en civil ira jusqu’à conseiller à l’équipe de quitter les lieux pour sa sécurité. Et au moment où les collègues s’éloignent, fusent encore des "Menteurs !" et autres "Bande de collabos". "J’avais le sentiment qu’il ne s’agissait plus d’une simple question de défiance, se souvient aujourd’hui la journaliste Clémence Dath. Mais bien d’une forme de haine". La RTBF a décidé de déposer une plainte en justice pour ces faits.

Il ne s’agissait plus d’une question de défiance, mais bien d’une forme de haine

Ces exemples-là se sont multipliés ces dernières semaines. Et pas uniquement sur les lieux de manifestations tendues, d’ailleurs. Ainsi, un de ces dimanches matins, à Liège, mon collègue technicien radio Renaud Huvelle pousse la porte d’une rôtisserie du quartier des Guillemins à Liège. Le suit un homme d’une quarantaine d’années très énervé, qui se met à l’insulter et à le traiter d’assassin. Renaud n’était pas de service ce week-end-là, mais il portait un masque siglé RTBF. "L’homme était difficile à interrompre, se souvient Renaud. Il semblait vouloir en venir aux mains. J’ai essayé de calmer la situation en minimisant mon rôle à la RTBF. La serveuse a essayé d’appeler la police. Il est finalement parti au bout de 10 minutes".

Voitures banalisées, matériel moins siglé

Avec la crise sanitaire et les mesures adoptées par le gouvernement, sans généraliser pour autant, les situations de tensions se sont multipliées pour les équipes de terrain. Au point qu’aujourd’hui, il leur arrive de mettre en place des stratégies – improvisées ou non- pour les éviter. Par exemple, le week-end dernier, les collègues télé qui ont couvert les événements de Droixhe se sont consciencieusement abstenus de rester statiques et visibles pendant les minutes qui ont précédé l’intervention en direct. "Il y a quelques années, ces réflexes n’existaient pas", commente Anne Poncelet qui coordonne la couverture de l’actualité liégeoise à la RTBF. "Récemment, j’ai même retiré la garde de week-end d’une journaliste enceinte car j’avais peur qu’elle soit confrontée à de pareilles tensions".

Des équipes de deux personnes au moins

Cela fait aussi un moment que la RTBF anonymise davantage les reporters : matériel moins siglé et dans certains cas, même, des voitures banalisées. A la rédaction, où des cas sont "surtout remontés depuis la fin de l’année dernière", le problème est d’ailleurs pris au sérieux par la direction de l’information, qui l’inscrit systématiquement à l’ordre du jour de ses comités éditoriaux pour faire le point avec les chefs d’équipe, rappeler les consignes de sécurité ou annoncer de nouvelles mesures. La RTBF essaie de ne plus envoyer de journalistes ou cadreurs seuls sur les manifestations, par exemple.

"Nous avons une double crainte, commente le directeur de l’Information Jean-Pierre Jacqmin. D’abord, bien sûr, qu’un membre de l’équipe se fasse agresser. Ensuite, il y a le risque de perdre le contrôle éditorial". C’est le cas où une équipe ne peut plus maîtriser son intervention en direct.

Ce qui s’est passé avec l’équipe d’investigation (à qui un policier a conseillé de quitter la manifestation) pose aussi sérieusement question : la presse finira-t-elle par déserter certains lieux d’actualités pour raison de sécurité ? Des journalistes vont-ils finir par craindre d’aller sur le terrain ?


►►► A lire aussi sur la page INSIDE de la rédaction : "Quand les pavés volent au-dessus de la journaliste et du cameraman : rester ou s’éloigner ?"


Jean-Pierre est en contact régulier avec les directions des autres rédactions francophones pour échanger sur le problème et envisager des solutions. Parce qu’il faut bien dire que le phénomène n’est pas propre à la RTBF et à sa particularité d’être un média de service public.

Une tendance de fond

Le journaliste du JT d’RTL Loïc Parmentier nous raconte avoir lui aussi été malmené avec son collègue caméraman dans une petite artère à l’orée du bois de la Cambre. C’était le 2 avril dernier, vers 22h30, à l’issue de ce qu’on pourrait appeler "l’after de la boum". Ils sont pris à partie par une dizaine d’hommes agressifs qui vocifèrent "bande de collabos. On va vous tondre, on va vous pendre". Et qui les accusent d’être "à la solde" tantôt "du gouvernement", tantôt "du capital". L’un d’eux faisait mine de vouloir donner des "coups de boule". "Impossible de discuter", se souvient Loïc, qui estime que le problème est devenu récurrent.

Des groupes pensent qu’il faut agresser des journalistes

C’est précisément aussi l’avis de l’Association des journalistes professionnels, l'Ajp. La secrétaire générale Martine Simonis ne cache d’ailleurs pas son inquiétude : "On doit faire le constat d’un climat hostile, de menaces. Avant, on avait des événements sporadiques lors de manifs qui tournent mal. Des cas isolés. On a aujourd’hui beaucoup plus un mouvement de fond qui vise les journalistes. Donc avec des groupes qui pensent qu’il faut agresser des journalistes. Que les journalistes sont leurs ennemis. Ces groupes sont très minoritaires mais très actifs et très visibles dans l’espace public". Aucun média ne serait d'ailleurs épargné. Même si l'audiovisuel et les photographes de presse écrite sont sans doute plus exposés, en raison de leur plus grande visibilité.

Journalistes perçus comme symboles de l’autorité

La secrétaire générale explique que ce public-là perçoit les journalistes comme des symboles de l’autorité, ce qu’ils ne sont pas : "Pour toutes ces personnes en opposition – et c’est tout à fait leur droit de l’être- les journalistes sont les seuls qu’ils peuvent atteindre pour se défouler. Les politiques, ils ne les atteignent pas. Les représentants de l’ordre, ils préfèrent ne pas s’y frotter. Ils assimilent les journalistes au pouvoir… Ce qui est une vraie erreur d’analyse".

Comme journalistes, nous ne sommes pas les porte-parole des autorités, même s'il faut admettre que la crise sanitaire en particulier a montré la difficulté de trouver au quotidien la juste distance, le recul critique nécessaire.


►►► A lire à ce propos sur la page INSIDE de la rédaction : "Crise du Coronavirus: quelle distance critique dans notre info?


Photographe grièvement blessé à Reims

Si ce climat hostile a atteint la Belgique aujourd’hui, il a aussi sérieusement progressé partout en Europe. Avec de récentes dérives graves : fin février, un photographe de L’Union, à Reims en France, a été grièvement blessé, après une agression par un groupe de 13 personnes, à proximité de la voiture qui portait le logo du journal. "Ce sont des attaques qu’on voyait avant dans des pays compliqués pour la liberté de la presse comme le Mexique ou certains pays de l’Est. Et tout à coup, on voit que les attaques physiques se passent aussi ici".

La situation s'aggrave en Europe

Heureusement, toutes les agressions sont loin d’être aussi graves. Mais quand même. D’après la plateforme du conseil de l’Europe pour renforcer la protection du journalisme et la sécurité des journalistes, l’an dernier, en Europe, 70 alertes ont été recensées pour des cas (sérieux) de harcèlement et d’intimidations (dont 4 pour la Belgique). 52 pour des faits de violences physiques (aucune en Belgique). A titre de comparaison, en 2019, il n’y en avait "que" respectivement 43 et 33. Plus préoccupant encore : pour ce début d’année 2021, il y a déjà eu 29 alertes pour violences physiques, c’est presque autant que pour toute l’année 2019.

La méthode trumpienne favorise les agressions

"En Europe, on observe deux tendances nouvelles, analyse Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ). Des agressions physiques, souvent dans le cadre de couvertures de manifs. Il y a eu des cas en France, en Grèce, en Italie, en Pologne, en Russie, en Espagne, en Turquie, au Royaume-uni et en Serbie. Et puis on a des attaques verbales qui émanent de politiciens de haut rang, parfois même de premiers ministres. Même au Royaume Uni, une ministre s’en est prise à une journaliste. C’est la méthode trumpienne, faire passer les journalistes pour les ennemis du peuple. Les discréditer en les critiquant verbalement. Le problème est que ces critiques verbales quand elles émanent de l’autorité publique, incitent au passage à l’acte. Quelqu’un d’un peu énervé dans une manif tapera plus vite sur un journaliste quand le Premier ministre du pays aura verbalement agressé les médias".

Inertie des États

Le secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes pointe aussi l’inertie des États en la matière : "La liberté de la presse est un droit qui exige des États qu’ils prennent des mesures pour que ce droit s’exerce pleinement. Mais ils ne le font pas. Ils ont presque tous (sauf la Russie) voté une recommandation en 2016, mais à part la Suède et les Pays-Bas [où la situation a pris des proportions énormes, voir encadré ci-dessous], personne n’a pris d’initiatives ni de mesures concrètes depuis lors. C’est ça qui est grave : les États se donnent une image de protecteur de liberté de la presse mais ils ne prennent pas de mesures concrètes". Dans le rapport d’évaluation du Conseil de l’Europe, pas de trace de la Belgique : "Elle n’y est pas du tout citée car elle n’a rien fait", regrette Ricardo Gutiérrez.

Le charnier de Timisoara, pêché originel

Si ce climat hostile aux journalistes se répand comme une tache d’huile avec la crise sanitaire, il trouve ses racines ailleurs. C’est ce que défend le sémiologue français François Jost, professeur émérite en sciences de l’information et de la communication à l’université Sorbonne-Nouvelle et auteur du livre Médias : sortir de la haine ?

Pour réaliser son analyse, il est parti du baromètre annuel Kantar-La Croix qui analyse la confiance des Français dans les médias. "On voit à partir de 1989-1990 une chute brutale, liée à la couverture médiatique de la révolution roumaine", explique-t-il. C’est l’affaire du pseudo-charnier de Timisoara, ce soi-disant charnier de milliers de morts, relayé par toute la presse internationale, à partir de 12 cadavres découverts près d’un hôpital (qui s’avéreront être des corps disséqués pour des raisons de médecine légale). "On a à ce moment-là une perte de confiance considérable de la part des gens, décode François Jost. Comme si on avait découvert à ce moment-là que l’image n’est pas la réalité. On a soudain perdu confiance dans l’objectivité de l’image".

L'attaque de l'Hyper Cacher et la dangerosité des journalistes

S’ensuivent, d’après le sémiologue, quatre autres grands moments de perte de confiance progressive. La guerre du Golfe en direct sur CNN. "Plus on avançait, plus on se rendait compte qu’on ne comprenait rien. On s’est rendu compte qu’être en direct n’apportait aucune information". En 1995, le cas du plan Jupé pour la retraite, salué par toute la presse et rejeté par les Français laisse planer une impression de connivence entre les politiques et journalistes.

En 2005, la "révolte des banlieues" a vu des journalistes se faire avoir dans des mises en scène de voitures qui brûlent.

Et enfin, récemment, il y a eu les attentats de l’Hyper Cacher à Paris où des journalistes de BFM se sont entretenus avec des terroristes et ont révélé sur leur antenne que des gens étaient cachés dans une chambre froide. "Tout à coup on s'est rendu compte que les journalistes avaient un rôle social et pouvaient même être dangereux".

"La critique est normale, pas la haine"

Pour le sémiologue, ces successives pertes de confiance dans l'image, dans les médias et leurs journalistes, dans les relations que ces journalistes entretiennent avec les gens ont contribué à l'éloignement de certains.


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Aujourd’hui, la crise de confiance vis-à-vis des médias a pris un tour plus dur. François Jost n’hésite pas à parler de haine. "La critique est normale, dit-il. Pas la haine". Ricardo Gutierrez ne dit d’ailleurs pas autre chose : "Des journalistes estiment que ça fait partie du métier. Non, ça ne fait pas partie du métier de se faire agresser, harceler, insulter. On n’est pas payés pour ça. Il faut dénoncer".

La solution apportée aux Pays-Bas pour tenter de mettre fin à une situation alarmante

Aux Pays-Bas, la violence envers les journalistes a pris une sale tournure. "Nous, les journalistes, sommes vus comme des cibles plutôt que comme des reporters lors des manifestations", explique Thomas Bruning, secrétaire général de la NVJ (l’association néerlandaise des journalistes professionnels).

L’an dernier, une centaine d’incidents ont ainsi été rapportés. Pire : "Cette année, rien que pour les trois premiers mois et demi, nous en avons plus de cent. Presque tous les jours, on nous rapporte un incident concernant une attaque violente ou des menaces ou du matériel détruit".

Des statistiques permises grâce au programme spécial PersVeilig qui encourage les reporters à dénoncer les violences rencontrées. PersVeilig est né en 2019 de la collaboration entre les rédacteurs en chef, la Police et le Ministère public.

Les trois parties ont pris des engagements pour gérer le problème ensemble. Par exemple, les journalistes bénéficient d’un régime spécial auprès de la police. Lorsqu’ils déposent plainte, ils doivent s'identifier comme étant du métier. La police et le parquet accordent alors une haute priorité aux enquêtes et poursuites dans le cadre de ces dossiers.

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