Journaliste et réseaux sociaux : on vous répond, mais jusqu'à quel point ?

Certains journalistes de la RTBF, comme Thi Diem Quach, sont très présents sur les réseaux sociaux où ils interagissent et échangent avec le public, pour le meilleur, comme pour le pire. Mais jusqu'où vont-ils répondre?  Quelles sont leurs limites?
Certains journalistes de la RTBF, comme Thi Diem Quach, sont très présents sur les réseaux sociaux où ils interagissent et échangent avec le public, pour le meilleur, comme pour le pire. Mais jusqu'où vont-ils répondre? Quelles sont leurs limites? - © Emine Bergsoj

Nous ne sommes pas tous actifs sur Twitter, Facebook, Instagram mais c’est clair, les réseaux sociaux font aujourd’hui partie intégrante de nos métiers de journalistes. Certains utilisent ces réseaux uniquement pour leur vie personnelle, d’autres y dialoguent avec le public, et d’autres encore vont jusqu’à partager les coulisses de notre métier.

"Je poste les 'à-côtés', les coulisses de tournage, les blagues", indique ainsi notre collègue Thi Diem Quach. En étant active sur ces plateformes, Thi Diem crée une vraie interaction avec le public. "Ça fait réagir, ça suscite de la curiosité, des interrogations et parfois des critiques", poursuit-elle. "Les gens sont parfois interpellés, mais quand tu réponds, ils comprennent". Heureusement, "99% des gens sont sympas".


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Après avoir posté le tweet ci-dessous, Thi Diem Quach a reçu des remarques de certains internautes l’accusant de placement de produit. Elle a expliqué avoir reçu ce masque de la part d’une téléspectatrice.

Comme journalistes à la RTBF, jusqu’où devons-nous assurer une présence sur les réseaux sociaux ? En fait, même s’il "est indispensable pour la RTBF d’aller à la rencontre de ses publics", selon le guide interne des bons usages des réseaux sociaux, il n’y a pas de politique particulière concernant les journalistes de l’entreprise. Nous ne sommes pas obligés d’y être, nous n’avons aucune obligation d’y être actifs ou de répondre au public. D’ailleurs, si certains vont garder leurs distances vis-à-vis des commentaires, d’autres vont y voir un vrai prolongement du métier. "Si la question est de bonne foi, on est obligé de répondre, de la même façon qu’on (les journalistes) demanderait des comptes à quelqu’un, estime notre collègue Himad Messoudi. Ça fait partie de notre travail." Comme l’explique cet autre collègue, Simon Bourgeois, c’est "une nouvelle facette de notre métier".

A noter que pour des raisons déontologiques, une certaine réserve nous est demandée en ce qui concerne nos opinions personnelles en ligne, comme nous l’évoquions déjà dans cet article d’Inside "Ce dimanche, "J’peux pas, j’ai climat": les journalistes, des manifestants comme les autres ?".

Répondre à tous ?

La question de la limite qu’on se met comme journaliste quand nous répondons au public est vaste et elle dépend de ce qu’on fait avec le réseau social.

Notre collègue Anne-Sophie Bruyndonckx, présentatrice sur La Première, par exemple, est une grande utilisatrice de Twitter. "C’est un chouette outil pour faire résonner notre travail", explique-t-elle. "La seule limite que je me fixe, c’est que je ne dis sur les réseaux sociaux que ce que je peux assumer sur antenne". Autrement dit, elle ne s’exprime pas sur le fond de certains dossiers ou sur des choses qui ne la regardent pas.

Plus de 2300 personnes la suivent sur le réseau social. C’est pour elle un lieu d’échange, mais aussi d’interpellations, en tous genres. "Le problème, c’est que quand on commence à communiquer avec des gens, ils nous interpellent de plus en plus aussi. Tout le monde se sent très libre de venir vous chercher sur plein de dossiers", raconte la journaliste. Or ce n’est pas si simple d’assurer un suivi systématique, ne serait-ce que pour une question de temps.

A l’inverse, Juliette Pitisci est très discrète sur les réseaux sociaux. Il y a un an, elle a été interpellée, très cordialement, sur Twitter à propos de l’explication erronée du vélo cargo dans un article internet. "La remarque était constructive", observe la journaliste qui a lu, vérifié ce que disait l’internaute avant de modifier le texte. "Si le but commun est d’améliorer le contenu, alors les interactions peuvent être super riches", ajoute-t-elle.

"Je réponds à des gens qui sont polis, qui formulent une vraie question, une vraie réflexion", explique pour sa part Marie Van Cutsem, journaliste et présentatrice des Décodeurs sur La Première.

 

Et quand ça vire à l’insulte ?

Mais certaines personnes, même si heureusement ce n’est pas la majorité, utilisent les Facebook, Twitter, Instagram, etc. pour se défouler. "Tout est une question de limite. J’ai l’impression qu’il y a des gens qui, de l’autre côté de leur écran, ne se mettent pas de balises", constate Anne-Sophie Bruyndonckx.

Véronique Barbier, présentatrice au Journal Télévisé de 13h, utilise beaucoup les réseaux sociaux pour échanger et partager. Et ces derniers temps, il lui semble observer une évolution. "Ça fait des semaines que je vois les gens qui déversent leur frustration sur les réseaux sociaux", s’irrite-t-elle.

Elle ne met pas tout le monde dans le même panier, mais elle a eu besoin d’une pause. Pendant quelques jours, elle a ainsi quitté Facebook après la remarque d’une téléspectatrice sur son compte. La personne commentait la recherche d’un témoignage sur le Covid19. "Elle commence à déverser toute sa haine sur les journalistes. Elle dit qu’on exagère, qu’on en fait trop, qu’on ment, qu’on fait du voyeurisme", raconte-t-elle. Après la présentation du journal de la mi-journée, Véronique Barbier recontacte la personne, qui reste fermée à tout dialogue. "Tu leur donnes la parole, tu leur tends la main, tu essaies de comprendre leur point de vue. On t’envoie péter comme une malpropre en te traitant de tous les noms", commente la journaliste. La conversation n’a pas été plus loin.

Il peut arriver aussi que ce soit une véritable tempête publique qui s’abatte sur le journaliste. Notre collègue Marie Van Cutsem en a fait récemment l’expérience, sur Twitter. C’est le post annonçant le sujet du débat de son émission Les décodeurs sur La Première qui a mis le feu aux poudres. "Ça fait trois ans que je fais ça toutes les semaines", explique notre collègue journaliste. Elle n’a jamais eu de problème. Mais "depuis quelques mois, j’ai remarqué que j’étais souvent prise à partie sur le sujet du débat."

Ce vendredi-là, le thème de l’émission est "Balance ton rappeur, vrai phénomène ou vaguelette. Le rap est-il viscéralement sexiste ?" Quelques jours auparavant, Roméo Elvis avait été accusé d’agression sexuelle. Le titre est provocateur, c’est intentionnel de la part de la journaliste, c’est pour lancer le débat. "Si j’avais mis quelque chose de très lisse, on serait passé à côté de ce qui fait la séquence : les questions, les positions différentes, les arguments, les nuances", justifie-t-elle.

La twittosphère s’emballe. "On s’en bat les couilles de ton avis !", "Tais-toi pauvre conne", sont certains des messages injurieux reçus par Marie. D’autres étaient plus posés, mais critiques. Des internautes considèrent qu’elle fait des amalgames, qu’elle répand des clichés. "Ce qui est affreux, c’est que le débat sur antenne était hyper posé. On a beaucoup déconstruit. On sent que ça s’arrête à ce tweet. Parce qu’on est les médias, parce que je suis blanche, je suis accusée de… On me prête des intentions qui ne sont pas les miennes", rapporte-t-elle.

La journaliste a passé son week-end à lire les dizaines de commentaires, à suivre l’emballement et à répondre à quelques internautes. "D’habitude, je ne le fais pas, mais ici, je me suis fait attaquer sur des choses tellement précises, j’ai voulu désamorcer ça. J’ai mis un point d’honneur à être toujours diplomate", précise-t-elle.

Revoir le débat des Décodeurs sur La Première "Balance ton rappeur, vrai phénomène ou vaguelette. Le rap est-il viscéralement sexiste ?" (11 septembre 2020) :

Moins de filtres

Les réseaux sociaux sont un moyen de communication très direct entre les journalistes et le public. Parfois les interactions ont lieu sur le compte personnel du journaliste et, si cela ouvre de nouvelles perspectives de dialogue, il n’est pas forcément si évident de rester diplomate ou de gérer ses émotions quand le ton est agressif ou que la critique est perçue comme injuste.

"Ce qui est compliqué, c’est quand on t’accuse de mal faire ton travail alors que dans ton quotidien, tu essaies de faire bien les choses", dit Marie. "Les gens ne comprennent pas qu’on est juste des êtres humains. Ce n’est pas chouette de se faire critiquer quand on n’a pas l’impression d’avoir fauté", confie Anne-Sophie Bruyndonckx.

"Il y a une grosse part d’émotion que les journalistes ont du mal à gérer", estime à ce propos Louise Monaux, responsable du service Médiation à la RTBF. Elle reçoit tous les jours des questions et réactions du public qu’elle transmet régulièrement aux journalistes concernés. Des messages souvent mal reçus, selon son expérience.


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Louise joue le rôle de filtre, dans une optique constructive. Cette dimension, on la retrouve aussi dans la démarche Inside, où très régulièrement on se saisit en tant que journalistes d’interpellations du public pour en discuter au sein de la rédaction. Dans ce cadre, les réactions sont généralement ouvertes et positives.

Mais avec les réseaux sociaux, il n’y a pas de filtre et les gens s’adressent directement à nous, pour le meilleur et pour le pire. "On est confronté à des gens qu’on ne connaît pas et qui vont être agressifs. Je me suis déjà senti en colère", concède notre collègue Himad Messoudi. D’autant que les réseaux sociaux ont changé, leur utilisation aussi. "Depuis quelques années, Twitter est devenu une zone de guerre, où le moindre débat est devenu désagréable", poursuit-il. Un constat qui dépasse celui des contacts entre les journalistes et le public.


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Dans certains cas, cela peut prendre des proportions ingérables. "Ça ressemble à des coups et blessures en ligne", estime, de son côté, Martine Simonis, la secrétaire générale de l’Association des Journalistes Professionnels, qui rappelle que certaines femmes journalistes en Belgique ont quitté les réseaux sociaux après avoir été la cible d’attaques. "Ça veut dire perdre une partie de ses sources et de son audience", rappelle-t-elle.

Et l’image de la RTBF ?

"On s’exprime en "Je", mais on représente l’entreprise", souligne Himad. Quand l’internaute ne se met pas de balise, c’est au journaliste, en tant que personnel RTBF, de poser les frontières de la discussion. "Dès que ça s’envenime ou que ça peut s’envenimer, je bloque", prévient-il.

A l’inverse, Juliette Pitisci a, elle, décidé de se faire plus discrète sur le web depuis qu’elle est devenue journaliste à la RTBF, il y a quelques années. "Je publie beaucoup moins. J’ai trop peur du revers, confie-t-elle. Je représente la RTBF. C’est un espace quasi public et une capture d’écran suffit pour embraser une situation."

Car oui, comme journaliste à la RTBF, nous avons le devoir d’être attentifs à nos comportements sur les réseaux sociaux. "En tant qu’employé ou collaborateur, votre identité et réputation numériques sont inévitablement associées à l’image de l’entreprise dans laquelle vous évoluez", rappelle le guide des bons usages des réseaux sociaux à la RTBF. On peut donc répondre, mais de manière mesurée, sans céder à l’émotion.

En pratique, des dérapages peuvent se produire. C’est arrivé à certains reporters de notre rédaction. Les dossiers sont notamment arrivés à la médiation. "Il y a un plus gros travail de gestion de crise qu’avant, explique la responsable, Louise Monaux. Le problème, c’est que si sur leur compte, il est marqué journaliste RTBF, ils engagent la marque quand ils répondent. Ce n’est pas bon pour notre image", poursuit-elle.

"On peut être sec et clair, en restant digne et en n’adoptant pas la posture de la personne en face", conseille l’Association des Journalistes Professionnels, qui amène les rédactions du pays à ouvrir le débat. "Le média doit aussi intervenir et mettre un terme à l’échange, mais on n’y est pas encore", conclut Martine Simonis.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


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