"J'peux pas, j'ai climat": les journalistes, des manifestants comme les autres?

"J'peux pas, j'ai climat" : les journalistes, des manifestants comme les autres?
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"J'peux pas, j'ai climat" : les journalistes, des manifestants comme les autres? - © RTBF

Ce dimanche, "j’peux pas, j’ai climat"… Un cri de ralliement pour des dizaines de milliers de personnes dans la capitale… Et parmi eux, des journalistes. Certains avaient d’ailleurs apposé le logo appelant à manifester sur leur photo de profil Facebook.

Mais peut-on afficher ce type d’engagement publiquement quand on fait ce métier et qu’on peut être amené à couvrir une actualité en lien avec le changement climatique ? Plus globalement, jusqu’à quel point un journaliste peut-il – ou non – manifester un engagement au sein de la société ?

"Tout journaliste est en même temps un citoyen", entame Ricardo Guttiérez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes. "Ce n’est pas un animal neutre, incolore, inodore, insipide… Un journaliste, c’est un citoyen comme un autre donc on peut comprendre qu’il puisse dans une certaine mesure jouir de son droit citoyen à la liberté d’expression par exemple, qui est un droit fondamental."

Mais dans quelle "mesure" justement, est-il possible de s’afficher ? "Au plan de la déontologie, ce qui est demandé aux journalistes, c’est à la fois une indépendance objective et une indépendance relative, en ce sens que le public doit éviter de penser que le journaliste est acquis à une cause ou à une autre", explique Martine Simonis, Secrétaire générale de l’AJP, l’Association des Journalistes professionnels.

Un devoir de réserve

Les journalistes ont beau être des citoyens "comme les autres", ils risquent aussi de se mettre en difficulté professionnelle si de futurs interlocuteurs potentiels les perçoivent comme partisans et mettent en doute leur travail. D’où un certain devoir de réserve, en particulier pour les matières qu’un journaliste est amené à couvrir, que ce soit par rapport à des thèmes sociétaux, culturels, politiques, économiques ou autres.

Une prudence particulièrement nécessaire à notre époque estime François Hendryckx, sociologue des médias (ULB) : "On sait à quel point ceux et celles qui veulent contester le travail des journalistes sont parfois de mauvaise foi". Avec les réseaux sociaux, la frontière entre sphère privée et sphère publique s’estompe – les journalistes doivent donc redoubler de vigilance.

A la rédaction, certains vont très loin dans l’application de ce devoir de réserve : aucune manifestation, aucun post sur les réseaux sociaux, aucun like pouvant laisser deviner une opinion… "Je me suis donné pour règle de ne jamais faire sur internet ce que je ne pourrais pas faire à l’antenne. Pour moi mettre un macaron sur une photo (comme "j’peux pas, j’ai climat"), c’est comme mettre un pin’s à l’antenne… Je ne le ferais pas à l’antenne, donc je ne le fais pas sur les réseaux sociaux", expose Himad Messoudi, journaliste au service politique de la RTBF.

Lui se positionne avant tout comme un "observateur" au sein de la société, au point même de voter blanc, révèle-t-il. "Je pense que c’est une question de mission de service public. Nos journaux et nos reportages doivent tenir compte du fait que la société est diverse. Notre actionnaire, c’est le public, via les impôts, donc on n’a pas à afficher des engagements qui pourraient heurter des gens qui paient les mêmes impôts". Et pour lui, tous les thèmes peuvent potentiellement prêter à débat. D’où sa réserve absolue.

Cette dimension de service public implique des attentes plus fortes vis-à-vis des journalistes de la RTBF que vis-à-vis de journalistes d’autres médias. Légalement, la RTBF est soumise à une exigence d'indépendance, d’objectivité et de pluralisme dans l’accomplissement de ses missions.

Pour Martine Simonis, de l’AJP, "il n’y a aucun équivalent dans les médias privés". Le cadre décrétal et le règlement d'ordre intérieur qui en découle vont plus loin que ce qui figure dans le code de déontologie partagé par l’ensemble de la profession.

Ceci dit, la RTBF, en tant qu’entreprise, porte tout de même des valeurs et affiche des engagements pour la solidarité (notamment via l’opération Viva for Life), ou pour d’autres causes comme celle de l’environnement. Ce qui peut sembler contradictoire.

Elle s’est aussi par exemple positionnée contre le racisme, en soutien de la présentatrice météo Cécile Djunga, notamment via une vidéo faisant appel à des journalistes. Mais l’incitation à la haine est condamnée pénalement en Belgique, ce qui donne une assise juridique particulière à ce type d’engagement.

>>> Revoir la vidéo de soutien à Cécile Djunga :

Alors toutes les causes nécessitent-elles la même réserve de la part des journalistes ? Pour Ricardo Guttiérez, tout dépend des valeurs qu’on défend : "Il y a des valeurs intangibles que tout citoyen doit respecter.Tout ce qui repose sur les valeurs fondamentales qui sont les nôtres et qui sont circonscrites par la Charte européenne des Droits fondamentaux et la Convention européenne des Droits de l’homme – par exemple la lutte contre la peine de mort – il n’y a pas de problème à ce qu’un journaliste les défende… Il y a presque un devoir du journaliste à défendre ces causes-là", estime-t-il.

"On ne va jamais reprocher à un journaliste d’être pour les droits humains", renchérit Martine Simonis. Selon cette logique, manifester ou s’exprimer contre les discriminations envers les femmes ou pour la liberté d’expression ne poserait pas de problème en tant que journaliste.

Il en irait autrement pour des questions plus clivantes – pour ou contre les vaccins ? – ou plus partisanes – pour ou contre le tax shift ? En s’engageant dans ce type de débat, le journaliste prend le risque de porter atteinte à sa crédibilité, voire de commettre une faute professionnelle.

"La déontologie demande de ne pas faire de propagande pour un intérêt particulier. Nous, notre horizon c’est l’intérêt public", explique Ricardo Guttiérrez. Mais il n’est pas toujours si simple ou évident de catégoriser les causes. Pour en revenir à la manifestation de dimanche : le climat, c’est un thème universel ou pas ?

Et le climat, universel ou pas?

Pour la journaliste Anne-Sophie Bruyndonckx, entre autres, la réponse est oui. Elle qui se définit comme une citoyenne avant tout estime normal et sain qu’un journaliste s’engage dans la société. "Je trouve important de ne pas oublier qu’on fait partie de cette société dont on rend compte tous les jours, confie-t-elle. Il y a des sujets qui me semblent tellement universels : j’ai envie de dire que je suis contre la violence faite aux femmes, contre le racisme, il n’y a pas de débat à avoir là-dessus".

Pour elle, le climat fait désormais partie du même registre : "On est arrivés à une époque où la planète ne va pas bien, on doit tous y faire attention, et ça, c’est un fait dont on parle dans nos journaux, il n’y a pas matière à discuter. L’écologie dans ce sens-là, c’est un débat qui dépasse toute considération politique, toute frontière, tout statut – patron, employé ou indépendant, qu’on soit blanc, noir ou jaune". Sur d’autres thèmes par contre, elle préfère faire preuve de réserve.

Au sein de la rédaction, comme au dehors, tout le monde n’aura pas exactement la même appréciation du degré d’expression possible et du degré de prudence nécessaire. "Ce que le public est en droit d’exiger aujourd’hui c’est le pluralisme, pas la neutralité", soutient François Hendryckx. "Lorsque vous présentez les faits, si vous présentez une interprétation, vous devez en présenter d’autres. Ca, c’est la pluralité des points de vue". Tout en veillant à distinguer faits et opinions, l’un des grands principes du code de déontologie journalistique.

"Être citoyen n’empêche pas d’agir comme un professionnel, c’est là que la déontologie intervient", rappelle quant à elle Martine Simonis. "L’objectif du journaliste c’est d’offrir une information le plus en prise possible avec la réalité".

Or chacun a ses prismes, sa lecture de la société, de façon plus ou moins consciente d’ailleurs. D’où l’intérêt pour elle de travailler dans une rédaction justement : "Quand on multiplie les prismes et les approches, on a sans doute au final un résultat qui reflète beaucoup plus les différentes tendances au sein de la société. D’où l’importance de la diversité dans la rédaction, et l’importance de ne pas travailler seul aussi".

De quoi ouvrir un nouveau débat, peut-être un prochain article...

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