Fermeture de frontières: notre info internationale sacrifiée ?

Le Proche-Orient a connu au mois de mai une flambée de violences et mon collègue Daniel Fontaine est resté assis sur la chaise de son bureau à Bruxelles, derrière un ordinateur. Il est pourtant spécialiste du Proche-Orient à la RTBF. Mais avec la crise sanitaire, s’il avait franchi les frontières israéliennes, une quarantaine de deux semaines lui aurait été imposée à son arrivée sur place… Autant dire une éternité pour un journaliste d’actualité quotidienne. Sa sortie de l’hôtel aurait d’ailleurs été autorisée seulement après l’instauration du cessez-le-feu.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


"C’est évidemment frustrant car la nature du travail de journaliste, c’est d’être sur le terrain, d’aller voir comment se passent les choses, parler aux gens", commente d’emblée Daniel qui précise quand même que ce n’est pas une première. "Je me souviens que lors d’un conflit précédent, en 2014, où il y avait aussi des bombardements, je me suis rendu en Israël mais je n’ai pas pu entrer sur la bande de Gaza en raison de la violence des affrontements. Le point de passage était fermé par les Israéliens pour raisons de sécurité". Et d’ailleurs, durant les hostilités armées de ce mois de mai, le seul point de passage entre Israël et la bande de Gaza, celui d’Erez, a aussi été fermé par les autorités israéliennes. Ni les journalistes ni les travailleurs humanitaires, habituellement autorisés, ne pouvaient donc entrer dans la bande de Gaza.

Voilà donc Daniel privé une nouvelle fois de terrain. Et la RTBF d’une paire d’yeux et d’un micro sur place. Heureusement, les informations essentielles nous parviennent, grâce, surtout, aux agences de presse auxquelles nous sommes abonnés comme Reuters, AP ou AFP et qui ont des bureaux là-bas. Ce qui soit dit en passant, montre à quel point le bombardement de la Tour qui abrite les bureaux de l’Associated Press (AP) à Gaza par Israël est préoccupant pour l’information du monde entier. Pour assurer une couverture sérieuse des événements en cours, on a dû composer avec les moyens du bord et l’expertise des journalistes de la rédaction internationale.

Précieuse expertise

Il faut dire qu’avec l’évolution technologique, les contacts sur place sont aujourd’hui facilités. Daniel explique par exemple que la veille de notre entretien, il a réalisé une longue interview d’une responsable à Gaza d’un centre de soutien psychologique pour les enfants traumatisés par la guerre. "On contacte les gens sur place et on essaie de les faire parler pour avoir des éléments de vécu. Pour ne pas seulement être dans les déclarations officielles, les communiqués, les conférences de presse. Dire qu’il y a deux cents morts, c’est un chiffre, c’est sec, c’est froid. Ça dit beaucoup et rien en même temps. Entendre quelqu’un raconter le bombardement de son centre d’aide psychologique, raconter que 5 enfants sont à l’hôpital et qu’elle est sans nouvelle, ça donne une dimension humaine. Et c’est notre boulot aussi de relater la dimension humaine de ces événements".

Daniel est donc parvenu à aller chercher des informations qui ne figurent pas dans les dépêches que nous fournissent les agences. Mais il sait aussi que ce genre d’interviews est grandement facilité par son expertise : "C’est possible parce que je suis déjà allé sur place plusieurs fois, que j’ai ce background, ces contacts, que les gens me font confiance".


►►► À lire aussi dans RTBF Inside : "Dépêches d’agence : la RTBF "se contente de copier-coller"?


Le témoignage de Daniel nous permet de comprendre l’importance du terrain pour approfondir et comprendre les événements en cours. Le journaliste noue des contacts, se familiarise avec la culture et les habitudes locales. Des ingrédients précieux pour son expertise, et qui lui seront bien utiles plus tard, depuis la rédaction. Parce qu’on ne peut de toute façon pas être partout, tout le temps.

Aucun voyage pendant 6 mois

Donc avec l’expertise de Daniel et celle de tous les collègues de l’équipe "Monde" de la rédaction, épaulés aussi par notre correspondante de longue date sur place Danièle Kriegel et alimentés par les agences de presse, nous avons pu vous fournir une couverture des événements récents en Israël et dans les territoires palestiniens occupés. De la même manière, nous n’avons jamais cessé de parler de ce qui s’est passé dans le monde depuis mars 2020, bien qu’aucun journaliste n’ait quitté la Belgique entre mars et octobre 2020 à cause des restrictions liées au Covid.

Riche réseau de correspondants

A propos du Covid, justement, comment s’en est-on sorti ? A-t-on pu informer correctement sur les événements internationaux ? Je suis allée en discuter avec Mehdi Khelfat, le responsable éditorial de la rédaction "Monde" à la RTBF. "Ce qui compte c’est ce qu’il y a à l’antenne. Et de mon point de vue ça a été de très bonne tenue", résume Mehdi. "Parce qu’on a de très bons correspondants. En Israël, en Espagne, en Italie. Par exemple sur la crise Covid l’année dernière en Italie, heureusement qu’on avait Valérie Dupont. Elle connaît le pays, a une expertise. On a pu avoir une info de qualité avec ce réseau de correspondants".


►►► À lire aussi dans RTBF Inside : Valérie Dupont, correspondante dans un pays sous cloche.


Et puis on ne travaille plus comme à l’époque de Tintin. "Dans le monde d’avant, il fallait absolument aller sur place pour aller capter, sentir et avoir des images. Aujourd’hui, on est abonnés à des agences très sérieuses et on a les EVN [les échanges d’images avec nos partenaires du réseau Eurovision, ndlr]. Eux sont sur place, et nous envoient des images et des témoignages certifiés conformes entre guillemets. Donc on ne se retrouve pas tout nus par rapport aux événements".

Le Made in RTBF

De là à en déduire que la RTBF informe aussi bien sur l’international quand elle reste à Bruxelles, c’est un pas que Mehdi ne franchit pas. Car il y a eu des carences : "Ce qui nous a le plus manqué, c’est le made in RTBF, notre regard, notre point de vue sur le monde […] En tant que service public belge, on est garant d’amener ce regard belge. Et sur le chaud, on a des difficultés de le faire car la plupart de nos correspondants sont français. On a besoin de la valeur ajoutée belge dans le traitement, dans le regard".

Amener notre propre regard. Celui de nos spécialistes. C’est précisément ce qui a guidé la rédaction, quand elle a organisé la couverture des élections américaines. Elle a voulu aller à la rencontre des citoyens américains, des "pro-Trump" et des "pro-Biden". "Les agences font du factuel pur. C’est peut-être ça qui nous a manqué : l’incapacité à aller chercher "au-delà" de l’info", explique Mehdi. Car même si, de plus en plus, les agences proposent du reportage "clé sur porte" (comme vous pouvez le lire dans cet autre article Inside), l’essentiel de leur boulot consiste à fournir aux médias des informations généralistes, globalisantes. Un cadre en quelque sorte, qui ne peut pas tenir compte de toute la finesse ou de toute la réalité tant elle est multiple. L’agence de presse c’est un peu notre grossiste, et nous le détaillant. A nous d’adapter, d’affiner la masse d’infos qu’elle fournit, en fonction de notre ligne éditoriale, le type d’informations que nous souhaitons proposer à nos auditeurs, lecteurs et téléspectateurs. D’approfondir aussi.


►►► À lire aussi dans RTBF Inside : "Ces images que nous ne pourrions pas vous montrer sans les agences de presse internationales"


Le cas des élections américaines

En réalité, pour rester sur cet exemple un peu hors norme, cette couverture des élections américaines n’a pas été simple à organiser. Jusqu’à l’été 2020, la suppression des déplacements à l’étranger n’avait pas trop posé problème puisque de toute façon "Tout ce qui comptait pour les citoyens belges, c’était la gestion du covid", estime Mehdi. Et puis l’air de rien, la pandémie avait paralysé une bonne partie de l’actualité internationale. Mais la perspective des élections américaines changeait la donne. "Dans un premier temps, on a mis au point un scénario avec nos correspondants sur place et un confrère d’Associated Press. Puis finalement, les Etats-Unis ont fait une exception des déplacements pour la presse, et on a pu envoyer plusieurs journalistes avec des "caméramen-monteurs" ou des techniciens sons qui peuvent faire de la vidéo etc. Donc un dispositif réduit pour préserver les gens et parce qu’il y avait des obligations de quarantaine au retour, il nous a permis de couvrir l’investiture et les suites du Capitole".

Dépasser les clichés

Parmi les journalistes envoyés aux USA, Alice Debatis a passé une vingtaine de jours essentiellement pour la radio dans les États du Michigan, du Wisconsin, et du Minnesota, des états "pivots" postindustriels qui avaient élu Donald Trump. Avec son coéquipier Arnaud Vernier, ingénieur du son, elle a sillonné les routes de ces trois États, à la recherche de témoignages, de nuances et pourquoi pas d’inattendu.

"On a un cliché de l’électeur de Donald Trump, qui est quelqu’un d’assez extrême, clivant, aimant les armes et raciste, raconte Alice. L’idée était simplement d’aller à leur rencontre, de comprendre qui ils sont et quels sont les enjeux pour eux. On avait besoin de nuances et pour ça, on devait aller sur place. On ne pouvait pas avoir cette sensibilité-là à travers les dépêches ou des images d’agence. On voulait confronter cette construction européenne".

Sur place, Alice a pu en voir, des subtilités. Elle raconte par exemple avoir rencontré des Afro-Américains de Détroit, tractant pour Trump estimant qu’il est la meilleure personne pour défendre les droits de leur communauté. A Kenosha, elle a vu des militants pacifistes qui estiment que la paix ne peut être garantie que par Donald Trump.

L’image un peu caricaturale ne s’était d’ailleurs pas limitée au portrait des électeurs. Sur la situation politique aussi, Alice a pu être surprise. Alors qu’en Belgique on était dans l’attente des résultats relativement rapidement, là-bas, visiblement, tout le monde savait que ça allait prendre bien plus de temps. On redoutait des tensions ? On pensait que tout le monde allait s’entretuer ? "Dans les trois États où on était, ce n’est pas ce qui ressortait". "Donc c’était primordial d’être sur place pour constater la nuance", conclut-elle aujourd’hui.

Voyages essentiels ?

Au total, pour l’ensemble des médias de la RTBF, une douzaine de déplacements ont finalement été organisés pour le scrutin présidentiel américain, les suites du Capitole et l’investiture. Un dispositif qui n’a pas manqué de heurter au moins un téléspectateur. Le 17 janvier, sur le réseau social Twitter, cette personne critiquait en effet la présence "lamentable, ridicule, amorale et inutile" de Mehdi Khelfat aux Etats-Unis suite à son intervention dans le JT, au prétexte qu'"Il n’a rien dit de plus qu’il aurait pu dire de Bruxelles". Pour ce téléspectateur, il ne s’agit pas là de voyages essentiels (même si plus bas, dans les commentaires, il admettra qu'"amoral, lamentable et ridicule" était peut-être un brin exagéré).

La rédaction estime de son côté qu’elle a été soucieuse de ne pas abuser du régime d’exception. "Pendant toute cette année, on a essayé de ne pas abuser sur le côté 'voyage essentiel', explique Mehdi. Ces dernières semaines, on a été fréquemment et pour de très courtes durées aux Pays-Bas et en France, parce que c’est facile. Parce que ça se détend un peu, on a aussi envoyé un journaliste au moment du procès Chauvin à l’occasion du premier anniversaire de la mort de George Floyd. On ne se serait pas permis de le faire il y a un an".

Pour les semaines et les mois à venir, malgré le coronavirus, d’autres projets s’organisent: "Avec parcimonie. Avec l’accord du service de sécurité, avec l’accord du directeur de l’Info, l’Administrateur général. C’est toute une chaîne de décision qui fait qu’on est moins souple que d’habitude. Mais quand on a des projets qui comptent, on les réalise".

Avec parcimonie, donc, mais aussi avec le besoin d’aller au-delà des statistiques impersonnelles, des rapports et bilans généraux. Avec l’envie de ramener du témoignage, du détail, de la nuance, de l’humain… Bref de l’info, dans toutes ses dimensions.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK