Faut-il une belle maison et un jardin pour passer dans un reportage de la RTBF ?

Faut-il une belle maison et un jardin pour passer dans un reportage de la RTBF ?
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Faut-il une belle maison et un jardin pour passer dans un reportage de la RTBF ? - © Tous droits réservés

Pendant le confinement, la RTBF a consacré des dizaines de reportages à la manière dont nous vivions cette période : les difficultés du télétravail, s’adapter à l’école à distance, le blues des grands-parents loin des petits-enfants, faire ses courses sur internet, les premières retrouvailles familiales lors de la fête des mères… A chaque fois, ou presque, pour illustrer ces reportages : des familles ou des Belges apparemment favorisés, de confortables maisons, des schémas familiaux traditionnels, peu de diversité culturelle, des jardins… Presque toujours les mêmes profils.

Alors, comment expliquer ce manque de diversité, que nous constatons nous-mêmes en tant que journalistes ? Comment faire en sorte que nos reportages soient à l’image de la pluralité de la société dont ils doivent rendre compte ?

Des questions déjà abordées dans INSIDE, mais plutôt à propos des experts. Ici, il s’agira des témoins dans nos reportages.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


Comment choisissons-nous nos témoins ?

C’est un réflexe journalistique : pour appréhender au mieux un sujet, nous allons voir les principaux concernés. Nous incarnons le sujet. Nous essayons de le montrer le plus concrètement possible et n’allons pas seulement interroger les experts, les porte-parole, les représentants politiques.


►►► Un exemple de sujet incarné, au JT du 23 avril, sur le télétravail. Les deux témoins qui y apparaissent sont une femme, cadre d’une multinationale dans une confortable maison et un patron d’entreprise


 

Si je fais un reportage sur le congé parental "corona" il ne s’agit pas seulement d’aller voir les ministres qui ont porté le projet de loi, la Ligue des Familles ou le porte-parole de l’ONEM. On privilégiera en ouverture du sujet un exemple, une "famille de Monsieur et Madame-tout-le-monde" qui profite de ce congé exceptionnel. Cela permet à nos publics de s’identifier, de rendre le sujet plus vivant, de montrer la réalité et pas seulement le discours officiel. Mais comment trouver LA famille de notre reportage ? Tous les jours à la rédaction, nous cherchons des quidams, des Belges "au hasard", des garagistes, des pharmaciens, des bénéficiaires du CPAS, des patronnes, des chômeurs, des télétravailleurs, des grands-parents… pour illustrer nos sujets, souvent dans l’urgence. Il arrive fréquemment qu’il soit 9h30 et qu’il faille déjà diffuser le reportage dans les journaux de 13h.

C’est plus simple quand on se connaît

Le bouche-à-oreille. "Le premier réflexe, c’est d’en discuter entre collègues" explique Charlotte Legrand, journaliste à la RTBF Mons. "On se demande le matin qui connaîtrait tel ou tel profil de personne, de métier ou de famille dont on a besoin pour notre sujet du jour. Et comme on a tous déjà rencontré beaucoup de monde pour nos reportages, parfois quelqu’un a une bonne idée". En fonction du sujet, on trouvera plus ou moins facilement un témoignage. Difficile de faire parler, face caméra, quelqu’un sur la vasectomie ou la précarité par exemple.


►►► Exemple de reportage incarné, sur la fête des mères et les premières retrouvailles familiales du déconfinement, dans le JT du 10 mai


 

Mais même trouver un profil tout à fait banal peut se révéler compliqué. Quelqu’un qui remplit sa déclaration fiscale, une famille qui prépare la rentrée scolaire ou des enfants en stage d’été sont des profils typiques que nous sollicitons régulièrement. Ils courent les rues, "mais il faut trouver ceux qui accepteront de vous ouvrir leurs portes, en pleine journée de la semaine, au pied levé. C’est compliqué quand on ne se connaît pas" constate Isabelle Palmitessa, la collègue de Charlotte Legrand à Mons. "Les gens sont réticents à nous ouvrir leur maison, leur bureau, leur intimité. On peut le comprendre. Alors on sollicite son réseau personnel. Moi, j’ai une famille d’amis que je suis déjà allée voir pour tous les sujets possibles et imaginables. Ils correspondent à beaucoup de profils de "Belges moyens" et je sais qu’ils disent toujours oui". C’est souvent la facilité, dans l’urgence, qui guidera donc le choix et pour ces sujets très généraux où presque n’importe qui pourrait convenir, on privilégiera souvent les réseaux personnels ou ceux des collègues : les connaissances, les amis d’amis, le commerçant de sa rue, la première personne à laquelle on pense spontanément qui correspond au profil.

Pendant le confinement, Charlotte Legrand faisait un sujet sur les grands-parents qui ne voyaient plus leurs petits-enfants, "mes voisins correspondaient au profil, j’ai mis mon micro au bout d’une perche et je suis allé les voir, je n’avais pas beaucoup de temps, je me suis facilité la vie".

Les gens sont réticents à nous ouvrir leur maison, leur bureau, leur intimité

Certaines personnes refusent, elles, les interviews parce qu’elles estiment qu’elles ne parlent pas assez bien français par exemple, ou parce qu’elles sont gênées à l’idée de témoigner, là où d’autres verront une opportunité. Lorsqu’on a trouvé le témoin adéquat, en fonction du temps dont on dispose, on part donc généralement dare-dare à sa rencontre peu importe le profil.

Aller au-delà de son cercle

Les associations. Par ailleurs, nous cherchons très régulièrement des profils beaucoup plus précis. Une personne homosexuelle discriminée au travail par exemple, une mère et son fils en pleine succession de l’entreprise familiale, une prostituée, un patron au bord de la faillite… Eux ne courent pas les rues, plus difficile de solliciter ses connaissances. Dans ce cas-là, on passera plus volontiers par des associations, des syndicats, des fédérations de métier… "La société est très bien organisée en Belgique" témoigne Marianne Klaric journaliste à la RTBF. "Il y a des associations qui représentent tous les profils. J’essaye de passer par ce tissu associatif, de trouver le bon réseau qui connaît à fond le sujet pour qu’ils m’aiguillent vers un bon témoignage". Pour trouver ce témoignage précis, il faut aussi très souvent aller au-delà des premiers contacts, "tirer sur le fil". Il nous arrive de devoir appeler plusieurs personnes, qui en recommandent d’autres, jusqu’à aboutir. C’est parfois des dizaines de coups de téléphone et des heures de recherche. On arrive, là, alors loin de nos cercles de connaissances habituels.


►►► Un reportage de Marianne Klaric, dans le JT du 16 mai, consacré au stress du personnel médical en pleine crise du covid-19


 

Les réseaux sociaux. Et puis quand on est à cours d’idée, ou bien en parallèle pour gagner du temps, à la rédaction, on lance des appels à témoignage sur les réseaux sociaux. Isabelle Louette s’en occupe régulièrement. Elle est assistante de production, elle épaule les journalistes dans la préparation de leurs reportages : "Si personne autour de moi à la rédaction n’a pu m’aider dans mes recherches, je lance un appel sur Facebook, mais c’est mon compte personnel et donc c’est sûr que même si parfois c’est partagé, ça reste dans mon cercle de connaissances". Et c’est bien ça le constat. Si notre rédaction mobilise surtout ses propres réseaux (virtuels ou réels) pour illustrer ses sujets généraux, cette rédaction étant assez homogène socio culturellement, le risque c’est que ce soit souvent les mêmes profils de personnes qui répondent et donc se retrouvent dans nos reportages. C’est ce qu’on appelle un biais de sélection.

"L’urgence de trouver des interlocuteurs, c’est l’ennemi de la diversité à l’antenne dans une rédaction essentiellement blanche" regrette Safia Kessas, la responsable égalité et diversité à la RTBF.

Le piège de l’entre-soi

La difficulté de ce biais de sélection, c’est que, pour Safia Kessas, souvent, il est inconscient. "Les journalistes parent au plus pressé, je comprends cela parfaitement, et dans ces circonstances ces biais prennent vite le dessus. On retombe alors dans les vieux travers stéréotypés où l’on voit des familles aisées, à l’aise avec le confinement, s’amuser dans leur jardin du Brabant Wallon". Et même quand il est conscient, Marianne Klaric, journaliste à la RTBF, regrette cet entre-soi : "on doit être un miroir de la société et parfois on oublie que la Belgique est plurielle. Il faut y être attentif et sortir de notre petit milieu, des amis des amis, sortir un peu de Bruxelles aussi. Pour ça, les réseaux sociaux, ce n’est pas très efficace".

On doit être un miroir de la société et parfois on oublie que la Belgique est plurielle

Hors de Bruxelles aussi on partage ce constat. A Mons, notre collègue Isabelle Palmitessa trouve qu’on a manqué de pluralité dans nos sujets ces dernières semaines. "On a eu tendance à aller au bout de notre rue ou de notre fil Facebook. On a interviewé beaucoup de monde de la même zone géographique et du même milieu socio-économique, ça fausse l’image qu’on donne de la société".

A l’inverse, pour d’autres collègues, les réseaux sociaux sont de bons outils pour diversifier les interlocuteurs. Sophie Mergen, journaliste de la RTBF a grandi dans un quartier bruxellois multiculturel. "J’ai la chance d’avoir un cercle de connaissances personnelles très diversifié, mes contacts sur Facebook aussi le sont. Quand je fais un appel à témoignage, je n’ai vraiment pas l’impression de toujours tomber sur le même milieu socio-économique. Mais je peux comprendre que dans l’urgence ça arrive à d’autres collègues. Par définition, nos réseaux nous ressemblent et quand on est pressé, on fait avec ce qui est possible".

Charlotte Legrand aussi a beaucoup de contacts sur les réseaux sociaux, "des personnes de profils très différents, issues de milieux différents que j’ai rencontrées dans mes reportages. Quand mes demandes de témoignage sont partagées, par ricochet, je touche des personnes que je n’aurais jamais rencontrées autrement. Et puis je suis toujours libre d’aller les interviewer ou pas. Ça ne m’empêche pas de réfléchir au type de profil que je choisis et de chercher la diversité dans mes reportages. Au contraire, les réseaux sociaux m’ouvrent des portes".

Une diversité stéréotypée

Il y a donc, malgré tout, une diversité de profils sur nos antennes. On voit régulièrement des familles d’origine étrangère, homosexuelles, des personnes porteuses d’un handicap, des personnes défavorisées, des jeunes, des personnes âgées, des pratiquants de différentes religions dans nos reportages. Récemment, nous avons, par exemple, diffusé un reportage sur les difficultés de l’école à distance en plein confinement. On y voit un jeune adolescent, Mohammed, 12 ans, habitant d’Anderlecht. Il explique vivre à sept personnes de sa famille dans 70 m2, la concentration pour les devoirs est, dès lors, difficile.


►►► La capsule vidéo sur les réseaux sociaux consacrée aux difficultés de l’école à distance


 

Le problème, pour Sarah Sepulchre, professeure d’analyse des médias à l’UCLouvain et spécialiste des questions de représentation, c’est que quand on voit de la diversité dans les informations c’est lorsque la personne est le sujet, pas dans des sujets généraux. "Pour caricaturer, on ne voit des personnes en chaise roulante que quand on parle des problèmes de trottoir inaccessibles et pas quand il s’agit d’un tout autre sujet banal".

Marianne Klaric qui a réalisé ce reportage sur les difficultés scolaires de cet adolescent à Anderlecht a à cœur de montrer les gens "moins visibles dans notre société". Elle réalise souvent des reportages sur des situations sociales précaires, "mais là aussi, il faut veiller à l’image qu’on donne d’eux, et c’est difficile, reconnait-elle. Quand on voit des personnes afro-descendantes, ce sont des migrants clandestins ou des émeutes à Matongé. Quand on voit des Maghrébins c’est à Molenbeek. Il faut sortir de ces poncifs".

Le risque ? L’exclusion

Le danger pour Sarah Sepulchre, c’est l’exclusion. "Les médias construisent l’imaginaire collectif. Si on voit toujours la même 'famille belge moyenne' dans le JT, ce qu’on dit à toutes les autres qui ne sont pas blanches, bourgeoises, hétérosexuelles, qui n’ont pas un jardin dans le Brabant Wallon, c’est qu’une 'famille belge moyenne' ce n’est pas eux. Et donc on les exclut. C’est ça le message. Ces stéréotypes sont intégrés. Si on voyait plus de personnes non-blanches, plus de personnes en chaise roulante, plus de jeunes ou de personnes âgées, plus de femmes qui ne sont pas dans les rôles dans lesquels on les attend, ça rentrerait dans l’imaginaire social. Le tout n’est pas donc de montrer de la diversité, mais ce qu’on en dit et ce qu’on en montre. Se contenter de montrer des femmes dans des reportages sur les infirmières, le féminisme ou le soin des enfants, ça ne suffit pas, il faut les montrer ingénieur, pilote d’essai ou cheffe d’entreprise".

Se contenter de montrer des femmes dans des reportages sur les infirmières, le féminisme ou le soin des enfants, ça ne suffit pas

Le choix de nos témoins dans nos reportages pose la question, capitale pour les journalistes, de l’altérité. "Comment le journaliste parle de l’autre ? Comment le journaliste qui doit relater notre monde parle de l’altérité ?, se demande Safia Kessas. Malheureusement, on manque encore de diversité inclusive. Mais on y travaille beaucoup à la RTBF. Comment raconter la société sans renvoyer les individus à ce qui fait leur différence apparente ? Ça doit être une préoccupation quotidienne. Que la diversité ne soit pas une couche supplémentaire de l’information mais au cœur des choix éditoriaux, au cœur de la stratégie". Et ça arrive malgré tout, il arrive tout de même que nos témoins "lambdas" soient des personnes issues de la diversité.

Améliorer les choses

C’était le cas le 14 juin dernier à l’occasion de la fête des pères par exemple, dans un reportage consacré à la répartition des tâches domestiques dans les familles et le rôle de père pendant le confinement. On y voit Fely Bwatu, un homme noir, avec sa femme, blanche, et leurs enfants métis dans leur vie quotidienne à la maison. "C’est typiquement ce que nous devons faire" estime Safia Kessas. "Là, on voit un père, il se trouve que c’est un homme noir, mais dans le reportage c’est juste un père. On ne l’interviewe pas pour parler de la colonisation ou de ses origines congolaises ou de poulet mafé. C’est juste un papa avec ses problèmes de papa comme les autres papas".

Et pour faire bouger les lignes, c’est par là qu’il faut commencer pour la responsable égalité et diversité à la RTBF : les sujets prévisibles. Fête des pères, Noël, rentrée des classes, vacances scolaires, début des soldes… On sait à l’avance qu’on cherchera des quidams pour incarner ces sujets et dans ces cas-là on n’est pas pris par l’urgence. C’est l’occasion de consacrer un peu plus de temps à sortir de ses réseaux habituels pour trouver un interlocuteur au profil différent de l’habitude.


►►► Le reportage de Lucie Dendooven diffusé à l’occasion de la fête des pères, dans le JT du 16 juin


 

L’étape suivante, pour la chercheuse Sarah Sépulchre, c’est de diversifier les rédactions. "Le produit sera divers quand le producteur sera divers, résume-t-elle. Aujourd’hui, les JT ne sont pas le reflet de la société, ils sont le reflet de la société telle que la perçoivent les rédactions. Mais ce n’est pas propre aux médias, c’est un problème de société. On est généralement inconscient de son positionnement social. Or ce positionnement influence les profils des gens qui nous entourent et la manière dont on se représente le monde. Cette représentation mentale fait qu’on aura des angles morts, des tas de problème sociétaux dont on ne prend pas la mesure. Ça ne veut pas dire qu’un journaliste blanc ne peut pas les comprendre ou en être conscient, mais ça ne se fait pas tout seul. Seulement, pour diversifier les rédactions, il faut diversifier les universités et les hautes écoles… C’est un questionnement dont toute la société doit s’emparer : les entreprises, les écoles, les lieux culturels… partout où a lieu l’exclusion".

Dans son Baromètre "Diversité et égalité", le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a établi que les émissions d’information et les magazines-documentaires font partie des types de programmes dans lesquels il y a le moins de diversité des origines.

Dans l’information, les intervenants issus de la diversité d’origine représentent 11,31%. En ce qui concerne les catégories socioprofessionnelles, les catégories supérieures (les cadres, dirigeants, professions intellectuelles et scientifiques) sont les plus représentées (44,71%), les professions manuelles, peu qualifiées et les personnes inactives sont nettement sous-représentées selon le Baromètre.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : . Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

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