Faut-il parler de pédocriminalité plutôt que de pédophilie ? Quels sont les mots justes pour évoquer les violences sexuelles sur les enfants ?

L’une des premières fois que le terme "pédocriminalité" est apparu sur nos antennes, c’était peut-être lors de l’interview sur La Première du duo français qui avait réalisé le film "Les Chatouilles". Andréa Bescond, dont l’histoire nourrit le film, et Philippe Métayer faisaient le choix de ne pas employer le terme bien connu de "pédophilie". C’était en janvier 2019.

Depuis, ce mot a fait du chemin chez nous. Une évolution encouragée par des associations d’aide aux victimes. On l’entend et on le lit de plus en plus souvent dans la presse, encore davantage côté français. En témoigne de façon très claire son emploi massif actuellement en France à propos des crimes sexuels commis au sein de l’Eglise catholique et dont la dimension "systémique" vient d’être soulignée par le président de la Conférence des évêques de France. Pour couvrir cette actu, France Info, entre autres, tweete avec le hashtag "#Pédocriminalité". A la RTBF, nous avons plus souvent employé "pédophilie", tout en relayant des dépêches françaises (comme celle en hyperlien) parlant de pédocriminalité.

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"Abus sexuels" et "pédophilie" sont les termes privilégiés dans ce reportage comme dans d’autres. Celui-ci était consacré à des faits de pédocriminalité commis par un prêtre catholique en Pologne (mai 2020). © Image Journal télévisé

Ce n’est pas le seul mot concerné. D’autres questionnements émergent. Autour du terme "abus sexuel" par exemple. Autour de celui de "prostitution enfantine" aussi. Cet article fait le point sur le vocabulaire que nous employons, dans les médias comme dans la société, quand nous parlons des violences sexuelles sur les enfants, dans une perspective de réflexion sur nos pratiques journalistiques au sein de la rédaction Info.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres : tout sur la démarche Inside de la rédaction ici


Des mots justes, pour une réalité crue : des études récentes estiment que les enfants sont les principales victimes des violences sexuelles. Des violences qui interviennent la plupart du temps dans le cercle proche et même majoritairement le cercle familial de l’enfant.

Le problème avec "pédophile"

Dans ce tour d’horizon, le mot "pédophile" est celui qui apparaît comme à la fois le plus emblématique et le plus problématique. Problématique d’abord parce que son étymologie ne représente pas le sens que nous lui donnons en l’utilisant. Phile du grec "philein", c’est l’amour amical. Pédo vient de "païs", "enfant". Au sens littéral on parle ici d’un "ami des enfants". Même si l’usage est éloigné de l’étymologie, il n’empêche que le mot est en soi porteur d’ambiguïté, voire euphémisant.

"C’est une expression qui n’est pas juste, chaque fois que je l’entends ça me hérisse, à cause de son étymologie", relève ainsi Isabelle Aubry. Son association, "Face à l’inceste", travaille depuis plus de 15 ans à sensibiliser les médias.

On utilise le terme pédocriminalité, qui ne veut pas dire qu’on aime un enfant mais qu’on transgresse la loi et c’est ça qu’on veut marquer : la transgression de la loi. – Isabelle Aubry

L’autre problème, c’est que son utilisation assez systématique véhicule l’idée que les agresseurs sexuels d’enfants seraient forcément des pédophiles. Or c’est faux. C’est une idée reçue. La "pédophilie" correspond en fait à un diagnostic psychiatrique. Elle désigne une attirance sexuelle pour les enfants (quand l’attirance concerne les ados, le terme est "éphébophilie"). Mais cette attirance ne signifie pas qu’il y ait passage à l’acte (d’où parfois l’emploi du terme "pédophile abstinent").

"Dans le champ psychiatrique, un pédophile n’est pas quelqu’un qui viole tous les enfants qui passent à sa portée", explique la psychiatre Caroline Depuydt. "C’est un trouble qui fait partie des maladies de la paraphilie. En général, c’est de l’ordre du fantasme, avec des fantasmes assez forts, puissants. Et souvent il y a une souffrance – la personne est débordée par ses fantasmes qui s’imposent à elle et essaie de lutter contre ça. La plupart des gens ne passent pas à l’acte donc associer le pédophile au criminel qui passe à l’acte est faux". On estime que dans la population, 4% des personnes seraient pédophiles.


►►► Depuis juin, notons qu’il existe un site et un numéro d’appel destinés justement notamment à ceux (et celles) qui connaissent ce trouble, dans une optique de prévention : www.seos.be. Et le numéro : 0800 200 99

(Contacts utiles pour les victimes tout en bas de cet article)


Inversement, parmi les pédocriminels qui passent à l’acte et agressent un ou des enfants, seule une minorité sont diagnostiqués "pédophiles". C’est ce qu’on constate par exemple à l’UPPL, l’unité de psychopathologie légale qui prend en charge les auteurs. "Il y a une obligation pour le juge de recourir à un service comme le nôtre si des mineurs sont impliqués. Sur 100 auteurs, on a un diagnostic de pédophilie pour 20% des cas", indique le directeur Julien Lagneaux. Dans les autres cas, il s’agit de violences ou de viols dits "d’opportunité", parfois commis sous l’influence de l’alcool, parfois dans un contexte de promiscuité… Leurs auteurs peuvent tout à fait avoir une vie sexuelle avec des adultes, vivre en couple, être insérés socialement.


►►► Si l’on n’est pas pédophile, pourquoi alors s‘en prendre à des enfants, pourrait-on se demander. Parce qu’ils sont des "proies plus faciles" ? Pour permettre aux hommes (majoritairement) concernés d’"éprouver leur désir de domination" ? Des hypothèses soulevées par Titiou Lecocq dans cet article qui exhorte les médias à prendre leurs responsabilités dans le choix des mots.


Au niveau juridique, le terme "pédophile" n’a pas de valeur pour qualifier les faits (personne n’est "condamné pour pédophilie") mais peut servir à éclairer le profil psy d’un agresseur. "La question de savoir si une personne est pédophile, ça va avoir un impact sur la peine prononcée, sur les mesures qu’on peut prendre pour éviter une récidive. Mais ce n’est pas une qualification juridique sur les faits commis", explique Marjorie Culot, première substitute au parquet de Bruxelles et responsable de la section Mœurs. L’âge de la victime est considéré comme une circonstance aggravante. Et le terme "inceste" va pour la première fois faire son apparition dans le Code pénal sexuel, une évolution majeure.

►►► Ecouter la chronique de Marie Vancutsem sur ce thème, dans l’émission Déclic du 20 octobre 2021 (La Trois en télé, La Première en radio) :

Inceste : le mot qui ne doit pas être tabou

Pour la présidente de l’association "Face à l’inceste", il faut d’évidence utiliser le terme "pédocriminalité" plutôt que "pédophilie" mais il est aussi essentiel de distinguer ce qui relève plutôt de l’inceste : c’est-à-dire des agressions et violences sexuelles commises dans le cercle familial.

Dites-le, ce mot. On n’arrivera pas à faire de la prévention sans le mot. On ne peut pas lutter contre un tabou sans commencer par le nommer. Pour les victimes, c’est symboliquement différent. – Isabelle Aubry

Cette nuance n’est pas un détail. Dans ce domaine, même s’il est difficile d’avoir des chiffres précis, l’inceste apparaît comme une situation très répandue de violence sexuelle envers les mineurs, et même la situation majoritaire.

On parlera dans ce cas de père/mère/oncle/beau-père/etc "incestueux". Avec une spécificité qui selon Isabelle Aubry justifie d’autant plus qu’on prenne soin d’y accorder une attention particulière : "Au-delà de l’acte lui-même, la première chose que perd une victime quand elle subit l’inceste, c’est sa famille", dit-elle. "Nous le considérons d’abord comme un crime de lien. Perdre sa famille, c’est pour la vie, et pourtant vous allez continuer à porter ce nom, à avoir des devoirs envers cette famille, quelque part elle existera toujours pour vous – mais dans 90% des cas elle ne reconnaîtra pas ce que vous avez vécu, elle ne vous reconnaîtra pas comme victime. L’inceste est une rupture, c’est comme si on enlevait à une plante la terre et le tuteur pour continuer à pousser."

"On se construit sur de fausses bases, une tromperie, une trahison. On est rempli de méfiance. J’ai souvent des personnes qui ont subi l’inceste devant moi : souvent par des pères, des oncles, des grands-pères, des frères. Et aussi des mamans", confie Pascale Urbain de l’association belge "Brise le silence". "Les victimes ne savent souvent pas en parler, souvent ce sont des décennies qui s’écoulent."

Il peut aussi y avoir un climat ou des attitudes incestuelles, sans que l’enfant soit physiquement touché. "Nous, on intègre l’inceste moral, c’est-à-dire imposer à un enfant de regarder un film porno avec lui, lui raconter sa vie sexuelle… Tout ce qui n’est pas forcément des gestes mais qui est quand même une intrusion violente dans l’intimité de l’enfant, donc dans son intégrité, c’est ce qui est incestuel", précise Isabelle Aubry.

►►► A découvrir via ce lien, un podcast consacré à l’inceste sur Louie Media : "Ou peut-être une nuit"

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Podcast créé et présenté par Charlotte Pudlowski. © Capture d’écran du site de Louie Média

Le monstre, figure contre-productive

Quand on se penche sur le profil de la majorité des agresseurs, on est très loin de la figure du prédateur ou du psychopathe à la Dutroux (qui n’a pas été diagnostiqué pédophile d’ailleurs). Ces agresseurs-là existent aussi. Mais la majorité des enfants et des jeunes subissent des violences de la part de personnes familières. Sortir de nos représentations, marquées aussi par notre histoire collective, utiliser les bons mots, pourrait nous aider à mieux identifier les risques les plus fréquents, à mieux les prévenir et à mieux entendre ce que disent les enfants.

►►► Un autre podcast, pour susciter la discussion avec les enfants et aider les parents à trouver les mots : "Et si on se parlait", d’Andréa Bescond, via ce lien.

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© Tous droits réservés

Mobiliser la figure du "monstre", c’est particulièrement contreproductif, selon nos interlocuteurs. "Appeler des pédocriminels des monstres, c’est une façon de prendre de la distance avec eux, dire qu’ils ne font pas partie de mon humanité, c’est une façon de nier le problème", partage Isabelle Aubry. L’agresseur "lambda" ne s’identifiera pas forcément à cette figure non plus, or, "pour qu’il puisse se réinsérer, il faut qu’il reconnaisse sa culpabilité".

"On diabolise, on voit des monstres un peu partout dès qu’on parle d’infractions à caractère sexuel impliquant des mineurs, alors que ce n’est pas le cas. Le terme perversion est souvent utilisé mais le fait de commettre un abus ne veut pas dire qu’on est un pervers. Ces termes ajoutent du sensationnel", renchérit Julien Lagneaux, de l’UPPL. Qui souligne que l’effet d’une stigmatisation à outrance peut aussi être contreproductif pour les auteurs en contribuant à les isoler et en rendant leur réinsertion plus difficile. Or, "quand on rend plus difficile une reconstruction, vous entraînez un risque de récidive, de rechute, dans ce domaine ou un autre", souligne Marjorie Culot du parquet de Bruxelles.

Pour éviter une stigmatisation contre-productive, Julien Lagneaux estime aussi qu’il vaut mieux parler des actes que d’accoler une étiquette sur la personne, que ce soit celle de pédophile (si elle est utilisée en dehors du cadre diagnostique), de pédocriminel, d’agresseur sexuel, de violeur ou d’abuseur. "C’est comme si l’homme qui a commis un abus n’était que ça. Alors que souvent c’est isolé. Il vaut mieux parler des actes. Ce n’est pas son identité", défend-il. Pour cette raison, il préfère le terme juridique d’"auteur d’infraction à caractère sexuel" (AICS) à l’encontre d’un mineur.

Un terme et un sigle qui rebutent les associations de victimes, pour qui le mot auteur est en outre connoté positivement, et qui recommandent plutôt l’emploi de pédocriminel, agresseur sexuel ou le cas échéant, parent incestueux. A noter que le terme "victime" tend aussi à essentialiser la personne alors que son identité ne se restreint pas non plus à ce qu’elle a subi comme violences sexuelles.

Abus sexuel : un abus de langage ?

Venons-en à cette autre expression, extrêmement commune : "abus sexuel". Quand on y réfléchit, on peut se demander si là encore ce choix n’euphémise pas une réalité plus pénible. On peut abuser de chocolat… Ou pour prendre un exemple négatif, on peut abuser de la confiance de quelqu’un. Mais cette idée de "trop" ne s’applique pas de la même façon quand on parle d’actes sexuels sur des enfants (ou sur des adultes non consentants d’ailleurs) : il n’y a pas un seuil en dessous duquel ce serait acceptable.

Un avocat parisien, Jérôme Rousselle, s’est penché sur cette expression (à lire dans Libération). Il souligne que selon ses observations, on l’emploierait davantage quand on parle de faits concernant des enfants et il s’interroge : "Pourquoi, pour des faits et des qualifications pénales identiques, réserver aux victimes mineures le terme d’abus sexuel quand une personne majeure se voit présentée comme victime d’une agression ou d’un viol ?"

Pour expliquer cette différence de traitement, il avance l’hypothèse qu’il y aurait un amalgame entre l’infraction sexuelle et les circonstances (abus d’autorité) ayant permis cette infraction : "L’abus d’autorité, qu’elle soit parentale, morale ou professionnelle, parce qu’elle permet la proximité avec le mineur et l’obtention de la confiance de celui-ci, se trouve confondu et englobé dans la notion erronée d’abus sexuel."

La réflexion sur la dimension euphémisante pourrait être la même pour les termes "attouchement" ou "caresse inappropriée" quand on parle en fait d’agression. Au niveau judiciaire, "abus sexuels" comme "attouchements" ne sont par ailleurs pas utilisés, quel que soit l’âge de la victime : on parle de viols ou d’attentats à la pudeur, expression qui sera remplacée dans le nouveau Code pénal sexuel par celle d’"atteinte à l’intégrité sexuelle", signe là encore d’une évolution dans la façon dont la société considère ces faits.

A noter que pour les victimes elles-mêmes, des mots euphémisants peuvent être plus faciles à prononcer. "Pour la victime c’est dur d’utiliser les vrais mots, elles ont du mal à prononcer le mot "viol", un peu comme si elles n’étaient pas légitimes dans leur plainte. Et pourtant c’est la réalité quand elles expliquent ce qui s’est passé", explique Pascale Urbain de l’association "Brise le silence".

Quand j’ai une victime devant moi, elle peut utiliser n’importe quel mot, si elle veut parler d’abus sexuel parce que c’est plus facile que de dire viol… Mais dans les médias, appelons un chat un chat.  – Pascale Urbain

Les mots justes en termes descriptifs peuvent être difficiles à s’approprier pour les victimes. "Ce qui est compliqué dans la pédocriminalité, c’est que très souvent, ils utilisent une manière insidieuse qui est de l’ordre de la manipulation et donc on ne voit pas toujours la violence physique, psychologique. Quand on est enfant on ne comprend d’ailleurs pas. Agresseur, c’est le terme le plus adéquat malgré tout", poursuit Pascale Urbain. "L’inceste, fondamentalement, c’est toujours une violence mais elle n’est pas toujours perçue comme telle", abonde Isabelle Aubry. "Si c’est une caresse qui entre dans l’intimité sexuelle de l’enfant, c’est une violence".

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Isabelle Aubry regrette que les images d’illustration dans la presse montrent souvent des enfants seuls, parfois avec un message de type "non" sur la main, comme s’ils étaient en mesure de réagir seuls, sans l’aide d’adultes protecteurs. © boonchai wedmakawand

Prostitution enfantine : ou plutôt exploitation sexuelle ?

L’évolution en cours ne concerne pas que les médias ou les tribunaux. Au sein d’Interpol, une réflexion a eu lieu en 2016 autour des termes liés à la prostitution enfantine, expression d’ailleurs désormais évitée par l’organisation internationale de police criminelle. "INTERPOL se félicite de l’adoption d’une terminologie harmonisée et reconnue internationalement dans ce domaine, surtout dans le contexte de l’action des services chargés de l’application de la loi, et en particulier de l’identification des victimes", peut-on lire sur le site de l’organisation.

Où l’on trouve aussi le tableau récapitulatif suivant :

Termes à utiliser avec prudence ou à éviter

Termes recommandés

Pornographie mettant en scène des enfants

Abus sexuels d’enfants

Tourisme sexuel impliquant des enfants

Exploitation sexuelle des enfants dans le cadre des voyages et du tourisme

Touriste sexuel

Auteurs itinérants d’infractions sexuelles à l’encontre des enfants

Prostitution enfantine

Exploitation des enfants à des fins de prostitution

Enfant prostitué, enfant travailleur du sexe

Victime d’exploitation sexuelle

Client

Délinquant/agresseur pédosexuel

Tourisme sexuel impliquant des enfants par webcam

Abus sexuels d’enfants en ligne

D’un point de vue journalistique, certains termes semblent moins compréhensibles pour le grand public et seront donc difficiles à intégrer. La clarté est une priorité, qui va souvent de pair avec une nécessité de concision, dans nos productions info. Par ailleurs on note que le tableau parle d’abus plutôt que de violences sexuelles (peut-être parce que la réflexion sur "abus" a surgi ultérieurement, peut-être aussi à cause de l’influence de l’anglais "sexual abuse"). Mais ceci peut tout de même contribuer à nourrir la réflexion, dans les médias comme dans la société.


►►► Cet article n’est pas un article d’info comme les autres… Sur la page INSIDE de la rédaction, les journalistes de l’info quotidienne prennent la plume – et un peu de recul – pour dévoiler les coulisses du métier, répondre à vos questions et réfléchir, avec vous, à leurs pratiques. Plus d’information : là. Et pour vos questions sur notre traitement de l’info : c’est ici.


 

►►► Numéros et liens utiles pour les victimes ou leurs proches :

Centre de prise en charge des violences sexuelles : aide et soutien anonyme pour les victimes adultes et enfants.

SOS Enfants : aide et soutien anonyme pour les enfants victimes de maltraitances et leur entourage 02/542.14.10

SOS Viol : écoute et aide anonymes pour les victimes de violences sexuelles (adultes, adolescents) leurs proches, les professionnels 0800 98 100

Brise le silence : association d’aide aux victimes de violence sexuelle 0488 800 626


 

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