Faut-il encore dire "panier de la ménagère" ?

Ménagère d'hier… Une image qui date de 1963
Ménagère d'hier… Une image qui date de 1963 - © BELGAIMAGE

C’est un journaliste, pris de doute au moment de mettre en ligne un article. Cette expression, "panier de la ménagère", encore archi présente dans la presse, y compris à la RTBF, n’est-elle pas complètement dépassée ? Ce panier, c’est la liste des biens et services qui sert de base pour le calcul de l’indice des prix à la consommation (un indice qui est utilisé pour refléter l’évolution du coût de la vie). Régulièrement de nouveaux produits y entrent : l’année passée c’était notamment le tatouage, cette année, la bière sans alcool et… le pommeau de douche. Après quelques tergiversations, une première tentative de remplacement pas très lisible ("panier du ménage de l’indice à la consommation"), c’est finalement l’expression "panier des ménages" qui sera employée.

Le même jour, en télévision, le sujet du 13 heures qui évoquait l’augmentation du coût des œufs pour "la ménagère" sera modifié à 19h30 afin de plutôt faire référence aux "ménages", après discussion entre le journaliste et l’éditrice.

Revoir le sujet du 13 heures :

Tandis qu’en radio, à 19 heures, la présentatrice du journal gardera l’expression "panier de la ménagère". "Comprendrait-on que c’est bien de ce panier-là dont on parle si je changeais le terme ?", s’interroge Diane Burghelle-Vernet. "L’auditeur ne risque-t-il pas de rester bloqué sur le nouveau terme que j’emploierais ?". Pas si simple de risquer une expression moins ancrée dans les usages quand il s’agit de confectionner un journal radio bref et efficace.

Il faut dire que ce n’est pas la première fois que la question se pose. Dans cette intervention en plateau du JT de début 2019, on avait préféré "panier des ménages", à l’écrit comme à l’oral ("ce qu’on appelle de façon impropre le ‘panier de la ménagère’, une expression un peu machiste", dixit François De Brigode).

Revoir l'extrait JT :

Bien avant, dans l’émission "On n’est pas des pigeons", l’équipe s’était accordée pour ne plus faire référence à la mythique ménagère, pour sortir des stéréotypes et mieux coller aux réalités d’aujourd’hui. Mais l’expression est tenace, constate Anne Poncelet, ancienne éditrice de l’émission. Elle ne cesse de resurgir, là comme ailleurs. Et pourtant, nulle trace sur le site officiel du SPF Economie.

Ce qui continue à faire son succès, au-delà des habitudes, c’est aussi qu’elle est imagée, concrète. Dans la vidéo des Niouzz ci-dessous, le présentateur n’hésite d'ailleurs pas à enfiler un costume de circonstance, pour mieux expliquer le concept aux enfants.

Les mots ne sont pas neutres

Dans un précédent article d’INSIDE, on vous parlait de la volonté de la rédaction de veiller à féminiser les noms de profession, notamment. Le fait d’éviter les expressions connotées participe de la même volonté. "Panier de la ménagère" n’en est qu’un exemple (parlant). Il y a aussi la gestion "en bon père de famille" ou la référence aux "hommes politiques ou aux "hommes d’affaires" sans inclure les femmes. Dans un autre registre, parler de "nos chères têtes blondes" n’est plus d’actualité non plus.

►►► A lire aussi sur INSIDE : "Parler des femmes au féminin, certes… mais comment ?"

Pour Hafida Bachir, secrétaire politique de Vie féminine, c’est loin d’être un détail. "Les mots restent des outils de la domination, ils sont le reflet de l’organisation de la société donc ils ne sont pas neutres", expose-t-elle. "Quand on prend l’expression ‘panier de la ménagère’, on voit comment elle participe à construire des stéréotypes sexistes et à véhiculer des clichés. Elle dit quelque chose de la place des femmes, en tout cas de la place attendue, des rôles attendus, c’est-à-dire s’occuper du ménage. Ça renvoie aussi l’idée que l’intérieur est une affaire de femme".

Ne pas occulter que ce sont les femmes qui continuent à jongler avec les tâches ménagères

Mais changer les mots ne suffit pas, insiste Hafida Bachir : "On ne doit pas non plus occulter que ce sont les femmes aujourd’hui qui continuent à jongler avec les tâches ménagères, à se débrouiller avec des fins de mois difficiles, qui sont au cœur de la débrouillardise, des responsabilités multiples, des responsabilités éducatives…". Et de renvoyer sur ce point à la responsabilité des politiques, "pour que les images renvoyées au travers de ce terme de ‘ménagère’cantonnée à ses casseroles soient modifiées par des mesures concrètes et par l’accès à des droits socio-économiques qui sont essentiels".

Symboliquement, c’est énorme. Nommer correctement, c’est faire exister

Il y a pour elle une parallèle à établir avec le terme "féminicide", de plus en plus répandu dans les médias désormais. "Symboliquement, c’est énorme. Nommer correctement, c’est faire exister. Mais on sait que ça ne suffit pas pour éradiquer les féminicides et les meurtres contre les femmes".

►►► A lire aussi sur INSIDE : "Tuée parce que femme : faut-il parler de féminicide ?"

 

Le panier "des ménages" ?

Concrètement, comme journalistes, cela signifie veiller à réaliser des reportages aux prises avec les réalités des hommes et des femmes… tout en s’habituant – et en habituant le public — à des expressions non stéréotypées… et tout en restant compréhensibles et corrects.

Quel terme alors pour remplacer le "panier de la ménagère" ? Le "panier des ménages" a déjà été utilisé sur nos antennes. Est-ce le bon candidat ? Pour le professeur de Finances publiques (UMons) Giuseppe Pagano, il est en tout cas adéquat d’un point de vue économique : "Pour des économistes, l’agent économique, c’est le ménage. Il y a l’Etat, les entreprises et les ménages. On ne distingue pas si c’est masculin ou féminin, s’il y a une seule personne ou plusieurs, ça n’a pas d’importance. Cette expression est donc tout à fait correcte d’un point de vue économique. On comprend bien que ce n’est pas ce qu’achètent les entreprises".

Et lui, que dit-il ? "Dans mes cours, je parle de l’indice en tant que tel. Et quand il m’arrive de parler de panier, je dis ‘le panier de la ménagère… et du ménager’". Ah tiens, on n’y avait pas pensé.

 


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►►► Pour tout savoir sur l'origine de la "ménagère", lire l'article de Laurence Rosier, professeure de l'ULB sur les Grenades : "Ménagère, sors de ce panier : origine d'une expression dépassée"

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