"Faky revient dans une version améliorée très prochainement" : quelle suite après le couac de la plateforme lancée par la RTBF ?

"Faky revient dans une version améliorée très prochainement" : quelle suite après le couac de la plateforme lancée par la RTBF ?
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"Faky revient dans une version améliorée très prochainement" : quelle suite après le couac de la plateforme lancée par la RTBF ? - © Tous droits réservés

C’est sûr, les porteurs du projet Faky n’avaient pas imaginé une telle déconvenue. Quelques heures après son lancement, la plateforme d’aide à la lutte contre la désinformation a été suspendue.

"Comme on taclait une problématique sensible, on s’attendait à ce qu’il y ait des réactions", réagit Grégoire Ryckmans, l’un des porteurs du projet. "Mais on ne s’attendait pas à ce que certains médias constatent que les résultats n’étaient pas pertinents pour eux et qu’il y ait une réaction pareille, qui est compréhensible". "On a goûté une pilule amère, on va faire avec et on va essayer de transformer tout cela en résultat positif", confie pour sa part Georges Lauwerijs, lui aussi impliqué dans la création de cet outil.

 

Que s’est-il passé ?

Ce vendredi matin, l’outil Faky est rendu accessible au public. Comme nous vous l’expliquions dans cet article, cet outil propose entre autres d’estimer la fiabilité d’une information en copiant/collant l’URL d’un article dans une fenêtre de recherche. Après quelques secondes, un résultat tombe : la fiabilité de l’article est estimée par un score sur une échelle de 1 à 5. Ce résultat est l’agrégation des indications fournies par des outils qui travaillent sur l’analyse des sources et le contenu de l’article.

Mais Faky va rapidement montrer ses limites.

Olivier Bailly est journaliste pour le magazine d’investigation Médor. Il décide de tester plusieurs de ses articles sur Faky. Et quelle n’est pas sa surprise de constater qu’ils se retrouvent affublés d’une mention "peu fiable" alors qu’ils sont le fruit d’un travail journalistique poussé.

La cotation est particulièrement meurtrière pour nous

"C’est particulièrement pernicieux de se retrouver avec des algorithmes qui émettent un jugement péremptoire de fiabilité", réagit-il. "Moi je me retrouve avec un article qui est jugé peu fiable sans argumentation. On est un jeune média. Les gens qui nous connaissent n’utiliseront pas Faky. Mais ceux qui nous découvrent pourraient se retrouver avec l’identification ‘Médor = peu fiable’. Nous n’avons pas d’explications sur ce jugement. Je ne sais pas comment les algorithmes organisent la cotation mais elle est particulièrement meurtrière pour nous et tout autre jeune média".

Le recours à Faky ne doit pas empêcher de garder son esprit critique face aux résultats, précisions-nous. En l’occurrence, cet esprit critique s’est exercé et internautes comme journalistes n’ont pas manqué de souligner des résultats surprenants. Un horoscope jugé fiable, des articles jugés non fiables de façon aberrante, des résultats différents pour des informations similaires en fonction des médias qui les publient,…

En interne, à la rédaction, on ne parle pratiquement plus que de ça. Personne n’a envie que le travail sérieux de collègues d’autres médias soit injustement épinglé. "C’est catastrophique", entend-on ici ou là.

 

Pourquoi des articles a priori fiables ont-ils été considérés comme non fiables ?

Pourquoi les articles de Médor ont-ils reçu une si piètre cotation, alors que nous connaissons le sérieux habituel du travail de ce magazine ? Eléments d’explications.

"On a cinq outils normalement dans la plateforme mais ils ne fonctionnent pas systématiquement pour tous les contenus", explique Grégoire Ryckmans. Il s’agit du Decodex, des Décodeurs, du Détecteur de désinformation (développé pour le projet), de Textgain et de Neutral News. Or plusieurs outils n’ont livré aucun résultat. "Le Décodex du Monde n’a pas référencé Médor comme une source fiable car il travaille essentiellement sur des sources françaises et quelques sources mainstream dans le monde francophone belge." Médor est aussi passé sous le radar de l’outil Neutral News. "Il prend en compte le trafic généré par le site et le référencement. Or Médor n’est pas fort référencé." Il faut dire que le site a été créé très récemment, en septembre. Sa création récente impacte la perception de sa crédibilité.

En fait, seul un outil a tourné, celui qui "détecte des éléments de subjectivité dans les articles."

Surprise d’Olivier Bailly : "J’ai en tête mon papier sur la chasse, à aucun moment je ne parle en ‘je’… Je ne fais pas de journalisme subjectif. Je renvoie les internautes à mes travaux, qu’ils jugent la pertinence du travail réalisé".

Pour chaque résultat étonnant obtenu pour les articles d’autres titres de presse, des explications différentes peuvent être apportées. Ce sont, selon l'équipe de création, autant de pistes d’amélioration de l’outil.

 

Une version test, à améliorer

L’équipe en charge du projet a directement tiré des conclusions des critiques qui lui parvenaient. La mention "bêta" a été ajoutée sur la page d’accueil du site, pour plus de clarté sur le côté non abouti, en cours d’amélioration, de l’outil. Des pistes de changements ont été évoquées dans la foulée : meilleur référencement des sites d’infos belges, adaptation à apporter quand sont soumis des articles d’opinion ou d’investigation, affichage d’un avertissement par rapport aux nombres d’outils réellement mis en œuvre en fonction des articles, meilleures explications sur les objectifs de Faky, etc.

Si on avait attendu un outil parfait, on ne le lançait jamais

La version rendue publique était une version test, ce qui -visiblement- n’apparaissait pas suffisamment clairement. Mais pourquoi ne pas avoir attendu pour présenter un outil plus performant ? "Si on avait attendu d’avoir un outil parfait par rapport à cette thématique-là, on ne le lançait jamais", répond Grégoire. "L’idée, c’est de le lancer, même imparfait. Et d’avoir du feedback, des retours des utilisateurs et de la presse pour améliorer l’outil". Pour Grégoire, il y avait aussi d’autres choses pertinentes dans la plateforme (fact checking, recherche image) qui étaient plus au point. "La recherche via l’URL, c’était le plus délicat."

On apprend de ses erreurs

Comment Faky a-t-il été testé avant d’être rendu public ? A-t-il d'ailleurs été suffisamment testé? "On a envoyé le lien à toute la rédaction de la RTBF pour demander à tout le monde de tester cet outil", explique Georges. "C’est vrai qu’on a eu peu de retours, on aurait dû se dire qu’on n’avait pas assez de retours pour valider son efficacité, ce qu’on n’a pas fait… On apprend de ses erreurs. On va relancer une batterie de tests pour s’assurer un résultat plus fiable."

 

La décision de suspendre l’accès public

Dans un premier temps, il était question de travailler sur les améliorations à apporter tout en laissant l’outil accessible au public (avec des mentions plus explicites sur son caractère évolutif et ses objectifs). Finalement, décision est prise de suspendre temporairement l’accès au public.

"Quand il y a un peu de confusion, il faut pouvoir faire un pas en arrière, surtout en tant que média de service public, quand on voit que le public pourrait ne pas comprendre notre objectif", explique la porte-parole de la RTBF Axelle Pollet. "Certains décodent que la RTBF se pose en prescripteur, se met dans la position de dire ce qui est une bonne information et ce qui ne l’est pas, ce qui n’est pas du tout le cas. C’est vraiment un outil d’aide. C’est une initiative RTBF mais c’est porté par un ensemble de partenaires et donc là aussi, on a été un peu faibles ou trop optimistes sur la manière dont le public allait le comprendre." D’où une volonté de plus grande clarté à l’avenir dans les intentions. Même si on peut se demander si cela suffira à répondre à toutes les réserves déjà exprimées.

Est-ce la bonne façon de lutter contre la désinformation ?

Au-delà des défauts de la version test, d’aucuns s’interrogent de façon plus générale sur la pertinence d'un outil comme Faky pour lutter contre la désinformation. Sans parler des erreurs qui lui échapperaient de toute façon, comme celle largement partagée à propos de Xavier Dupont de Ligonnès (y compris par la RTBF).

>>> A lire aussi, sur la page INSIDE de la rédaction : "Affaire Dupont de Ligonnès : comment la rédaction a pris part à l'erreur collective"

N’est-ce pas utopique de penser que ce type d'outil deviendra un jour suffisamment performant que pour éviter de prêter le flanc à la critique, dans un champ aussi complexe que celui de l’information ?  Georges continue en tout cas à croire dans la pertinence du projet: "Je pense qu’il n’y a pas énormément de travail pour déjà l’améliorer très sérieusement. Il y a des éléments très concrets à apporter pour éviter des résultats aberrants", estime-t-il. Tout en précisant qu’il faut prendre Faky pour ce qu’il est : une aide. "Faky ne dit pas si une info est fausse ou vraie : Faky est un outil dans le champ de l’éducation aux médias, qui facilite un peu le travail mais qui n’empêche pas l’esprit critique, au contraire : il amène à éveiller l’esprit critique", détaille-t-il. "L’idée c’est de donner des clefs, d’être transparents sur la démarche et sur les outils utilisés et de laisser l’esprit critique à l’utilisateur", complète Grégoire.

Cette démarche d’esprit critique fait écho à celle d'INSIDE, à la rédaction. Ces deux projets sont d’ailleurs un peu cousins puisqu’ils sont le fruit d’une réflexion au départ commune à propos de la qualité de l’information aujourd’hui et du lien avec le public, tout en proposant des angles d’approche bien différents.

 


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